Les deux femmes ne parlèrent pas de leurs plans, ni de Gareth Bryne et encore moins de leurs espoirs. Pour l’instant, elles avaient fait tout ce qui était possible, et il n’y avait plus qu’à attendre. Mais pendant le voyage, les problèmes s’étaient accumulés, certains sans grande importance et d’autres vraiment gênants, et il fallait profiter de cette pause pour les régler. L’armée de Pelivar et Arathelle ne changeait rien à la donne.
Parfois, Egwene se demandait où on parvenait à trouver tant de parchemin alors que tout le reste manquait. D’ailleurs, il s’avéra que la grande majorité des rapports revenait en détail sur la baisse inquiétante des réserves. En plus des infusions et du sel, mentionnés par Sheriam, on manquait de charbon, de clous et de fers pour les maréchaux-ferrants et les charrons, de cuir et de fil goudronné pour les responsables des harnais, d’huile pour les lampes, de bougies et d’une bonne centaine d’autres choses, dont le savon. Et quand il n’y avait pas pénurie, les choses s’usaient dangereusement, comme les chaussures ou la toile des tentes.
Siuan lut tous ces rapports d’une voix tremblante de colère, puis, plus furieuse encore, elle passa à son compte-rendu sur les finances de l’expédition, hélas en chute libre.
Elle lut ensuite trois notes rédigées par des représentantes désireuses de proposer l’un ou l’autre moyen de rétablir la santé financière de la rébellion. Avant de déclamer ces textes devant le Hall, au moins daignaient-elles les soumettre à la dirigeante suprême.
Ces plans ne tenaient pas debout. Moria Karentanis suggérait qu’on cesse de verser leur solde aux hommes. La pire idée possible, puisqu’elle conduirait à la dissolution pure et simple de l’armée, mais cette absurdité revenait très régulièrement. Malind Nachenin avait rédigé à l’intention de la noblesse locale un appel de fonds qui ressemblait à une réquisition et risquait de provoquer un soulèvement. Tout comme l’idée farfelue de Salita Torane consistant à lever un impôt dans chaque ville et village que la colonne traverserait.
S’emparant des trois notes, Egwene les brandit rageusement sous le nez de Siuan – mais elle aurait de loin préféré serrer la gorge des trois représentantes.
— Pensent-elles donc toutes que les choses doivent aller comme elles le désirent, et qu’importe la réalité ! Lumière, ce sont elles qui se comportent comme des enfants !
— La tour a réussi assez souvent à transformer ses désirs en réalité, rappela Siuan. Et d’aucunes diraient que c’est toi qui ignores la réalité.
Egwene eut un soupir accablé. Par bonheur, quel que soit le vote du Hall, il fallait un décret signé de sa main pour le valider. Même dans des circonstances délicates, elle disposait d’un peu de pouvoir. Très peu, en fait, mais c’était toujours mieux que rien.
— Siuan, le Hall est toujours aussi pénible ?
L’ancienne Chaire d’Amyrlin acquiesça, puis elle se tortilla afin de trouver un meilleur équilibre sur son tabouret dont les pieds étaient tous d’une hauteur différente.
— Mais ça pourrait être encore pire ! Rappelle-moi de te parler en détail de l’Année des Quatre Chaires d’Amyrlin. L’histoire se passe environ cent cinquante ans après la fondation de Tar Valon. En ce temps-là, le fonctionnement normal de la tour ressemblait à ce que nous vivons aujourd’hui. Tout le monde voulait se saisir du gouvernail, si tu vois ce que je veux dire. Durant une partie de cette année, il y eut même deux Halls concurrents. Presque comme aujourd’hui… Bien entendu, tout le monde a souffert, au bout du compte, y compris les quelques sœurs qui pensaient pouvoir sauver la tour. Certaines auraient peut-être réussi, si elles ne s’étaient pas enfoncées dans des sables mouvants. Finalement, et comme toujours, la tour a survécu…
En trois mille ans, beaucoup de choses s’étaient passées à la tour – dont un grand nombre figurant dans les archives secrètes – et pourtant, Siuan semblait les connaître toutes sur le bout des doigts. Pendant son séjour à la tour, elle avait dû passer des années à dévorer ces textes…
Egwene avait au moins une certitude. Si elle entendait éviter le destin de Shein, elle refusait de rester ce qu’elle était, à savoir une marionnette à peine mieux servie que Cemaile Sorenthaine. Très longtemps avant la fin de son règne, choisir la robe qu’elle allait mettre restait – et de loin ! – la décision la plus cruciale que Cemaile pouvait prendre.
Oui, même si elle risquait de ne pas aimer ça, il faudrait que Siuan lui raconte l’Année des Quatre Chaires d’Amyrlin.
Les heures passèrent, midi approcha, et la pile de documents de Siuan ne sembla pas diminuer. Egwene aurait accueilli toute interruption à bras ouverts – y compris la découverte précoce de son plan. Non, peut-être pas ça…
— L’affaire suivante, Siuan ? soupira-t-elle.
Un mouvement, à la périphérie de sa vision, attira l’attention d’Aran’gar. Plissant les yeux, elle observa à travers les arbres le camp de l’armée qui formait comme un cercle obscur autour des tentes des Aes Sedai. Escortés par des cavaliers dont le plastron et la pointe de la lance brillaient faiblement sous le chiche soleil, des chariots montés sur patins se dirigeaient lentement vers l’est.
Aran’gar ne put s’empêcher de ricaner. Des chariots et des chevaux ! Une colonne de primitifs incapables d’aller plus vite qu’un homme à pied et dirigée par un chef incapable de savoir ce qui se passait à quarante lieues de là ! Des Aes Sedai ? Aran’gar aurait pu les détruire toutes ! Et même en crevant, elles n’auraient toujours pas su d’où était venu le coup ni qui les avait frappés. Bien entendu, elle ne leur aurait pas survécu longtemps… Une idée qui la fit frissonner. Le Grand Seigneur accordait rarement une seconde chance. Puisqu’elle en avait eu une, pas question de la gaspiller !
Quand les cavaliers eurent disparu dans la forêt, Aran’gar s’en retourna dans le camp en songeant distraitement à ses rêves de la nuit précédente. Dans son dos, une couche de neige dissimulerait jusqu’au printemps – à savoir plus de temps qu’il n’en fallait – ce qu’elle venait d’enfouir. Devant elle, quelques hommes du camp la remarquèrent enfin et cessèrent de se concentrer sur leur tâche en cours pour la regarder. Par réflexe, elle sourit et lissa sa jupe sur ses jambes. Désormais, se souvenir de sa vie, quand elle était un homme, se révélait très difficile. Comme ces idiots, était-elle à l’époque si facile à manipuler ?
Traverser cette foule avec un cadavre sans se faire repérer n’avait pas été facile, même pour elle, mais le trajet de retour se révélait des plus agréables…
La matinée s’étira interminablement de rapport en rapport jusqu’à ce qu’advienne ce qu’Egwene aurait juré qu’il allait advenir. Car chaque journée avait ses événements incontournables. Il faisait froid, il neigeait et des nuages dérivaient dans le ciel grisâtre, poussés par un vent mordant. Enfin, il y avait les inévitables visites de Lelaine et de Romanda.
Lasse d’être assise, Egwene était en train d’étirer ses jambes lorsque Lelaine fit irruption sous la tente, Faolain sur les talons. Avant que le rabat se referme, un vent glacial entra avec les deux femmes, bien entendu. Alors qu’elle regardait autour d’elle d’un air vaguement réprobateur, Lelaine retira ses gants de cuir bleu tandis que Faolain lui enlevait sa cape doublée de fourrure. Pleine de dignité dans sa robe de soie bleue, le regard pénétrant, la sœur à la fine silhouette aurait tout aussi bien pu être sous sa propre tente. D’un geste, elle envoya Faolain se recroqueviller dans un coin. Sans prendre la peine de retirer sa propre cape, la jeune femme la rejeta dans son dos d’un coup d’épaule. Ramassée sur elle-même, elle resta néanmoins prête à obéir instantanément au moindre nouveau geste de la représentante. Sur son visage mat s’affichait une sorte de soumission résignée qui ne lui ressemblait pas.