Bizarrement, Lelaine sortit de sa réserve juste le temps de sourire chaleureusement à Siuan. Les deux femmes avaient été amies, bien des années plus tôt. Depuis le retour de Siuan, Lelaine lui avait même proposé la protection que Faolain avait acceptée – l’aile d’une représentante en guise d’abri contre les ricanements et les accusations des autres sœurs. Frôlant la joue de Siuan, Lelaine lui murmura quelques paroles probablement pleines de compassion.
L’ancienne Chaire d’Amyrlin rougit et se raidit. Ce n’était pas de la comédie, aurait juré Egwene. Siuan trouvait pour de bon difficile d’assumer tout ce qui avait changé en elle – et plus encore, la facilité avec laquelle elle s’y était adaptée.
Lelaine jeta un coup d’œil méprisant au tabouret bancal, et décida de rester debout, comme d’habitude. Puis elle parut enfin s’aviser de la présence d’Egwene.
— Mère, nous devons parler du Peuple de la Mer, dit-elle d’un ton un peu trop sec pour quelqu’un qui s’adressait à la Chaire d’Amyrlin.
Lorsque les battements affolés de son cœur s’arrêtèrent, Egwene s’avisa qu’elle avait craint que Lelaine soit déjà au courant de ce que Gareth Bryne lui avait dit dans la nuit. Voire du rendez-vous qu’il était en train d’arranger…
Le cœur de la jeune femme accéléra de nouveau. Le Peuple de la Mer ? Le Hall ne pouvait pas être informé du marché délirant que Nynaeve et Elayne avaient conclu avec les Atha’an Miere. Comment s’étaient-elles laissé embarquer là-dedans ? Et comment les tirer de là, à présent ?
L’estomac noué, Egwene reprit place à sa table de travail sans rien trahir de ses tourments. Le fichu siège pliable en profita pour… se replier, et elle faillit se retrouver sur le séant. Par bonheur, elle réussit à éviter le pire – en supposant qu’elle n’était pas rouge comme une pivoine.
— Les Atha’an Miere présents à Caemlyn ou à Cairhien ?
Oui, une question à la fois pertinente et raisonnable…
— Cairhien ! lança Romanda en entrant sous la tente. Oui, bien sûr, Cairhien !
L’intrusion de Romanda rejeta presque Lelaine au second plan, comme si la personnalité de sa rivale l’écrasait. Son visage ne semblant tout simplement pas fait pour ça, la redoutable sœur ne prit même pas la peine d’essayer de sourire.
Elle lança sa cape à Theodrin, qui la suivait toujours comme son ombre, puis lui fit signe d’aller se réfugier dans un coin, en face de Faolain. Alors que cette dernière semblait résignée, Theodrin écarquillait en permanence les yeux, comme si elle était bouleversée, et un cri semblait vouloir s’échapper de ses lèvres sans jamais y parvenir.
Vu leur place dans la hiérarchie des Aes Sedai, Faolain et Theodrin auraient dû occuper des fonctions bien plus reluisantes. Mais de l’eau coulerait sous les ponts avant que ça arrive.
Romanda observa un moment Siuan, comme si elle songeait à l’envoyer elle aussi dans un coin, puis elle accorda à peine un regard à Lelaine et se concentra sur Egwene.
— Il semble que notre jeune homme ait parlé avec les Atha’an Miere. Les agents de l’Ajah Jaune, à Cairhien, en sont tout excités. Mère, as-tu idée de ce qui peut bien l’intéresser chez le Peuple de la Mer ?
Malgré le « mère », on aurait eu du mal à croire que Romanda s’adressait à la Chaire d’Amyrlin. Mais il en allait toujours ainsi… Bien sûr, l’identité de « notre jeune homme » ne faisait aucun doute. Dans le camp, toutes les sœurs reconnaissaient que Rand était le Dragon Réincarné. Mais en les entendant parler de lui, on aurait cru qu’elles évoquaient un sale garnement susceptible de venir dîner en étant rond comme une queue de pelle et en finissant par vomir sur la table.
— Comment saurait-elle ce que ce garçon a dans la tête ? intervint Lelaine avant qu’Egwene ait pu ouvrir la bouche. (Cette fois, son sourire n’avait rien de chaleureux.) S’il est possible de trouver une réponse, Romanda, ce sera à Caemlyn. Là-bas, les Atha’an Miere ne sont pas recluses sur un bateau, et je doute fort que tant de femmes de haut rang de ce peuple se soient déplacées pour des missions subalternes. Leur présence indique qu’elles s’intéressent au garçon. Désormais, elles doivent savoir qui il est.
Romanda eut un sourire glacial.
— Enfoncer les portes ouvertes n’est pas très utile, Lelaine. Cette réponse, toute la difficulté est de savoir comment la trouver !
— J’allais résoudre cette question quand tu nous as dérangées, Romanda… La prochaine fois que notre mère rencontrera Elayne et Nynaeve, dans le Monde des Rêves, elle leur fera passer des ordres. Quand elle sera à Caemlyn, Merilille découvrira ce que veulent les Atha’an Miere et peut-être aussi ce que le garçon a fait. Dommage que ces filles n’aient pas pensé à fixer des rendez-vous à intervalles réguliers, mais il faudra faire avec. Lorsqu’elle aura les réponses, Merilille rencontrera une représentante dans le Monde des Rêves.
D’un petit geste, Lelaine indiqua que ce serait elle, cette représentante.
— Salidar devrait être un lieu adéquat…
Romanda ricana.
— Il est plus facile de donner un ordre à Merilille que de la faire obéir. Elle a conscience, j’espère, qu’elle devra répondre à des questions serrées. Cette Coupe des Vents aurait dû nous être remise avant toute utilisation, afin que nous puissions l’étudier. Je parie qu’aucune des sœurs présentes à Ebou Dar n’avait de grandes compétences en matière de Danse des Nuages, et on voit le résultat : un changement brusque et des tempêtes. J’ai pensé à soulever devant le Hall le cas de toutes les personnes impliquées… (Romanda prit soudain un ton mielleux.) Si ma mémoire ne me fait pas défaut, tu as soutenu le choix de Merilille.
Lelaine se redressa, les yeux lançant des éclairs.
— J’ai soutenu la femme que les sœurs grises présentaient, Romanda, et rien de plus ! Comment aurais-je pu deviner qu’elle déciderait d’utiliser la coupe sur place ? En incluant dans le cercle des Naturelles du Peuple de la Mer ! Comment a-t-elle pu penser que ces femmes en savaient autant que nous sur le contrôle du climat ?
Lelaine se calma soudain, consciente qu’elle était sur la défensive face à sa pire ennemie au sein du Hall. Plus grave encore, elle adoptait l’opinion de Romanda sur les Atha’an Miere. C’était la bonne, certes, mais le reconnaître était une autre affaire…
Romanda sourit devant la déconfiture de sa rivale. Avec un soin méticuleux, elle tira sur le devant de sa robe couleur bronze tandis que Lelaine cherchait un moyen de s’en tirer par une pirouette.
— Nous verrons ce que décidera le Hall, dit Romanda, impitoyable. Jusqu’à ce que cette question soit tranchée, je pense préférable que Merilille ne rencontre aucune représentante impliquée dans sa désignation à la tête de cette mission. Le plus infime soupçon de collusion serait un désastre. Ensuite, tu reconnaîtras, je l’espère, que je suis la mieux placée pour lui parler.
Lelaine blêmit, mais sans trahir de peur. Egwene devina qu’elle recensait les sœurs qui seraient de son côté et celles qui ne le seraient pas. La collusion était une accusation presque aussi grave que la trahison, et pour trancher, il suffisait de l’accord a minima. Lelaine pourrait sans doute éviter une condamnation, mais les débats seraient longs et rudes. La faction de Romanda pouvait même en sortir renforcée.
Que les plans d’Egwene portent ou non leurs fruits, une telle issue serait source de problèmes infinis. Et pour enrayer le processus, la Chaire d’Amyrlin ne pouvait rien faire, à part révéler ce qui s’était vraiment passé à Ebou Dar. Autant demander à Romanda et Lelaine de lui faire la même offre qu’à Faolain et Theodrin…
Egwene prit une profonde inspiration. Au minimum, elle devait pouvoir éviter que Salidar serve de lieu de rendez-vous en Tel’aran’rhiod. Car c’était là qu’elle rencontrait Elayne et Nynaeve, désormais. Quand elle les voyait, ce qui ne s’était pas produit depuis des jours. Lorsque des représentantes grouillaient un peu partout dans le Monde des Rêves, trouver un endroit où on ne risquait pas d’en rencontrer n’était pas facile.