— Lors de mon prochain rendez-vous avec Elayne ou avec Nynaeve, je ferai passer vos instructions au sujet de Merilille. Et je vous dirai quand elle pourra vous rencontrer…
À savoir jamais, une fois qu’elle aurait exécuté ces instructions…
Les deux représentantes tournèrent la tête vers Egwene, dont elles avaient oublié jusqu’à la présence. Luttant pour ne pas montrer son agacement, la jeune femme s’aperçut qu’elle tapait nerveusement du pied et elle se força à cesser. Elle allait devoir supporter encore un peu la condescendance des deux sœurs. Oui, encore un tout petit peu… Au moins, elle n’avait plus la nausée. Seule la colère demeurait.
Sur ces entrefaites, Chesa entra avec le repas de midi de la Chaire d’Amyrlin. D’âge moyen, brune un peu enveloppée et fort jolie, cette servante parvenait à témoigner du respect à sa maîtresse sans faire montre de servilité. Par exemple, sa révérence fut aussi simple et de bon aloi que la robe anthracite à col de dentelle qu’elle portait avec une belle grâce.
— Désolée de vous déranger toutes les trois… Mère, je suis navrée qu’il soit si tard, mais Meri semble avoir disparu dans la nature.
Claquant de la langue d’agacement, Chesa posa son plateau sur la table. Disparaître dans la nature semblait une activité peu compatible avec Meri, une femme revêche et stricte qui s’imposait une discipline sans faille et ne s’autorisait pas la moindre faiblesse.
Romanda fronça les sourcils mais ne dit rien. De fait, elle ne pouvait pas montrer trop d’intérêt pour une des servantes d’Egwene – surtout quand il s’agissait d’une espionne à elle ! Selame, elle, travaillait pour Lelaine.
Egwene se força à ne pas regarder Theodrin et Faolain, qui se tenaient humblement dans leur coin, comme des Acceptées et non comme les Aes Sedai qu’elles étaient pourtant.
Chesa fit mine de parler encore, mais elle se ravisa, peut-être impressionnée par les représentantes. Quoi qu’il en soit, Egwene fut soulagée de la voir se retirer en s’inclinant et en murmurant :
— Avec ta permission, mère…
En public, les sempiternels « conseils » de Chesa étaient en général assez discrets, ou au minimum indirects. Mais quoi qu’il en soit, Egwene n’avait nul besoin que quelqu’un lui rappelle de manger tant que c’était chaud, même en usant de circonvolutions.
Lelaine reprit le fil de la conversation comme s’il n’y avait pas eu d’interruption :
— L’important, c’est d’apprendre ce que veulent les Atha’an Miere. Et ce que fait le garçon. Qui sait ? il veut peut-être devenir leur roi !
Lelaine tendit les bras, permettant ainsi à Faolain de lui faire enfiler de nouveau sa cape.
— Mère, si une idée te vient à ce sujet, tu veux bien songer à m’en faire part ?
Un ordre plutôt qu’une demande…
— Je vais réfléchir intensément…, répondit Egwene.
Une façon d’éluder le problème, puisque ça ne voulait pas dire qu’elle entendait partager les fruits de sa méditation. Contrairement au Hall, elle savait que les Atha’an Miere tenaient Rand pour le Coramoor dont parlaient leurs prophéties. En revanche, elle ignorait ce que le jeune homme leur voulait, et n’aurait pas su dire non plus ce qu’ils attendaient de lui. Selon Elayne, les Atha’an Miere qui étaient avec Nynaeve et elle n’en savaient rien non plus. De quoi presque regretter que les très rares Aes Sedai originaires du Peuple de la Mer ne soient pas présentes dans le camp. Presque… Ces Régentes des Vents seraient d’une façon ou d’une autre une source de problèmes…
Sur un geste de Romanda, Theodrin bondit en avant en brandissant la cape de sa « maîtresse ». Si on en jugeait par son air morose, Romanda n’avait pas apprécié que Lelaine ait réussi sa pirouette.
— Surtout, n’oublie pas de dire à Merilille que je veux lui parler, mère.
Là encore, ce n’était pas une demande…
Les deux représentantes se défièrent un moment du regard, la présence d’Egwene de nouveau oubliée, puis elles se dirigèrent vers le rabat, jouant des épaules pour passer la première. Romanda l’emporta et sortit, vite suivie par Theodrin. Avec un rictus haineux, Lelaine poussa pratiquement Faolain hors de la tente et disparut dans son sillage.
Siuan ne fit rien pour cacher son soulagement.
— « Avec ta permission, mère »…, marmonna Egwene. Mais oui, mes filles, vous pouvez vous retirer…
Soupirant de concert avec Siuan, la Chaire d’Amyrlin reprit place sur son siège… qui se plia et lui donna l’occasion d’aller vérifier la texture du tapis avec son postérieur. Se relevant lentement, elle tira sur sa robe, ajusta son étole et se félicita que ce grotesque incident ne se soit pas déroulé devant les deux représentantes.
— Va te chercher quelque chose à manger, Siuan, et reviens ici avec. Nous allons avoir une longue journée.
— Certaines chutes font moins mal que d’autres…, murmura l’ancienne Chaire d’Amyrlin avant de sortir.
À vive allure, ce qui était une très bonne idée, car Egwene lui aurait volontiers soufflé dans les bronches.
Siuan revint très vite et les deux femmes mangèrent en silence un mélange de lentilles et de carottes dures comme du bois agrémenté de minuscules morceaux de viande qu’elles préférèrent ne pas regarder de trop près. Puis elles reprirent leur conversation, faisant mine de s’intéresser aux rapports à chaque interruption. Par bonheur, il n’y en eut pas beaucoup, Chesa venant simplement récupérer le plateau, puis changer les bougies – un travail qu’elle fit en maugréant, ce qui ne lui ressemblait guère.
— Qui aurait cru que Selame se volatiliserait aussi ? marmonna-t-elle. Encore à fricoter avec les soldats, je suppose… La mauvaise influence d’Halima…
Un jeune type étique au nez congestionné vint changer le charbon des braseros – la Chaire d’Amyrlin était mieux chauffée que les autres, mais ça n’allait pas bien loin – et faillit s’emmêler les pinceaux. Les yeux ronds avec lesquels il regardait Egwene furent une véritable consolation, après le mépris des représentantes.
Sheriam vint demander si Egwene avait d’autres instructions pour elle, et elle fit mine de s’incruster. Comme si le peu de secrets qu’elle connaissait lui pesait sur l’estomac, elle semblait très nerveuse et finit par se retirer.
Personne d’autre ne se montra. Parce que nul ne voulait déranger la Chaire d’Amyrlin en plein travail ? Ou parce que tout le monde savait que les décisions vraiment importantes étaient prises par le Hall ?
— Je suis perplexe au sujet de ce rapport qui parle de soldats ayant quitté le Kandor pour aller vers le sud, dit Siuan lorsque le rabat se fut refermé sur Sheriam. C’est le seul qui mentionne ce fait, et les Frontaliers, c’est bien connu, s’éloignent rarement de la Flétrissure. Mais tout le monde sait ça, alors, pourquoi inventer un mensonge si stupide ?
Le rapport en question ne figurait pas dans la liasse de documents. Parce qu’elle avait réussi à garder un minimum de contrôle sur les réseaux d’espions de la Chaire d’Amyrlin – jusque-là, en tout cas –, Siuan recevait un flot presque ininterrompu de nouvelles, de rumeurs et de ragots qu’elle filtrait en compagnie d’Egwene avant de les transmettre au Hall. Leane avait elle aussi un réseau qui venait alimenter ce torrent. Une grande partie de ces informations arrivaient jusqu’au Hall. Après tout, les représentantes devaient être informées au moins partiellement, et rien ne disait que les Ajah leur transmettaient les données glanées par leurs propres réseaux. Mais bien entendu, il fallait éliminer ce qui risquait d’être dangereux et mettre particulièrement en valeur ce qui pouvait détourner l’attention du Hall du plan d’Egwene.