Ces derniers temps, rien de bien intéressant ne provenait de ces sources. À Cairhien, des kyrielles de rumeurs couraient sur des Aes Sedai qui s’étaient alliées à Rand – ou pire encore, qui le servaient ! Bien évidemment, de telles absurdités étaient écartées après un examen rapide.
Les Matriarches ne lâchaient pas grand-chose sur Rand et tous ceux qui avaient un lien avec lui. Mais selon elles, Merana attendait son retour. La présence de sœurs au palais du Soleil – là où le Dragon Réincarné avait son premier trône – avait bien entendu pour effet d’étayer ces histoires.
D’autres rumeurs pouvaient difficilement être ignorées, même quand il était difficile de savoir qu’en faire. En Illian, un imprimeur prétendait détenir la preuve que Rand avait tué Mattin Stepaneos de ses propres mains puis détruit le corps avec le Pouvoir de l’Unique. Dans la même ville, une employée des quais prétendait avoir vu l’ancien roi, ligoté, bâillonné et caché dans un tapis enroulé, être transporté sur un bateau qui avait levé l’ancre le soir même avec la bénédiction du capitaine de la garde portuaire.
La première histoire était plus vraisemblable que la seconde, dut convenir Egwene. La réputation de Rand auprès des sœurs étant déjà détestable, elle espéra que les réseaux des Ajah auraient raté cette « information ».
Les nouvelles continuèrent à s’égrener. À Ebou Dar, après avoir rencontré une très faible résistance, les Seanchaniens semblaient en position de force. Dans un pays dont la reine détenait si peu de pouvoir, tout ça n’avait rien d’étonnant, mais ça n’en restait pas moins décourageant.
Les Shaido semblaient être partout – du moins si on en croyait le rapport de quelqu’un qui avait entendu dire par quelqu’un d’autre qu’une troisième personne aurait entendu dire… La plupart des représentantes croyaient que la dispersion des Shaido était due à Rand. Pourtant, Sheriam leur avait transmis les dénégations des Matriarches. Mais bien entendu, personne ne voulait regarder de trop près les prétendus mensonges de ces Aielles. Sous une kyrielle de prétextes tordus, aucune sœur n’acceptait de rencontrer les « sauvages » dans le Monde des Rêves – à part les Aes Sedai qui avaient prêté serment à Egwene, et encore fallait-il qu’elle leur en donne l’ordre. Anaiya avait pour ces rencontres un nom ironique : « leçons condensées d’humilité ». Et elle ne semblait pas du tout amusée.
— Il ne peut pas y avoir autant de Shaido que ça, marmonna Egwene.
Personne n’ayant saupoudré des herbes sur le charbon des braseros déjà agonisants, l’odeur âcre de la fumée piquait le nez de la jeune femme. Mais si elle utilisait le Pouvoir pour dissiper cette fumée, ça chasserait en même temps le peu de chaleur qu’il restait.
— Les brigands doivent être pour quelque chose dans tout ça…
Au fond, qu’est-ce qui ressemblait plus à un village désert parce que ses habitants avaient fui les Shaido qu’un village désert parce qu’ils avaient fui des bandits ? Surtout quand on avait pour seule référence des histoires de deuxième ou de troisième main.
— Il y en a sûrement assez un peu partout pour qu’ils profitent de la situation.
Les pires brigands se baptisaient eux-mêmes « fidèles du Dragon », ce qui ne simplifiait pas les choses.
Egwene aurait donné cher pour que ses épaules soient moins tendues. Soudain, elle s’avisa que Siuan, le regard vide, semblait vouloir… glisser de son tabouret.
— Siuan, tu t’endors ? Il y a longtemps que nous travaillons, mais il fait encore jour.
C’était facile à voir grâce au trou d’évacuation de la fumée.
L’ancienne Chaire d’Amyrlin sursauta.
— Désolée, mère… J’ai pensé à quelque chose, dernièrement, et je me demande si je dois t’en parler. C’est au sujet du Hall…
— Le Hall ? Si tu sais quelque chose…
— Je ne sais rien du tout ! En revanche, j’ai des soupçons… Enfin, pas vraiment. Du moins, je n’arrive pas à fixer ma suspicion sur un point précis. Mais il y a comme une… trame.
— Dans ce cas, tu dois tout me dire.
Quand il s’agissait de voir une configuration logique là où tout le monde croyait avoir affaire au hasard, nul n’était meilleur que Siuan.
— Eh bien, allons-y ! À part Romanda et Moria, les représentantes choisies à Salidar sont… trop jeunes.
Même si Siuan avait beaucoup changé, évoquer l’âge des autres sœurs la mettait toujours mal à l’aise.
— Escaralde est la doyenne, et je parie qu’elle a tout au plus soixante-dix ans. Pour être sûre, il faudrait que je puisse consulter le Registre des Novices, à Tar Valon, ou qu’elle nous dise son âge, mais j’ai le sentiment de ne pas me tromper. Le Hall compte rarement plus d’une femme qui n’a pas encore fêté ses cent ans, et là, nous en avons huit.
— Mais Romanda et Moria compensent largement ça, dit Egwene en posant ses coudes sur la table. (La journée avait vraiment été longue…) Elles ne sont pas jeunes du tout, et nous devrions peut-être nous féliciter que les autres le soient. Sinon, elles n’auraient peut-être pas voté pour moi…
Egwene ne mentionna pas que Siuan avait accédé au poste suprême alors qu’elle était beaucoup plus jeune qu’Escaralde. Avec tout ce qui s’était passé depuis, ce rappel aurait été cruel.
— Peut-être…, marmonna Siuan. Romanda était sûre d’être nommée représentante. Dans l’Ajah Jaune, qui aurait osé se prononcer contre sa candidature ? Quant à Moria… Elle n’est pas à la remorque de Lelaine, mais cette dernière et Lyrelle pensaient sûrement que ce serait le cas. Je ne sais pas… Mais écoute-moi bien, mère ! Quand une femme est promue trop jeune, il y a toujours une raison. Et je n’exclus pas mon propre cas.
Un instant, du chagrin s’afficha sur le visage de Siuan. La perte de son titre, sans doute, sans compter toutes ses autres souffrances. Mais ça ne dura pas. De sa vie, Egwene n’avait jamais rencontré une femme aussi forte que Siuan Sanche.
— Lors de ce scrutin, il y avait parmi les candidates assez de sœurs ayant l’âge requis, et je ne vois pas pourquoi cinq Ajah leur auraient barré la route du Hall. Il y a une trame, et je dois la découvrir…
Egwene ne souscrivit pas à cette analyse. Les temps étaient au changement, voilà tout, que Siuan veuille le reconnaître ou non. Avec son coup de force, Elaida avait balayé les coutumes et pratiquement violé la loi. Des sœurs avaient en conséquence quitté la tour en le proclamant à la face du monde, et ça, c’était totalement nouveau. Le changement ! Les sœurs les plus âgées étaient certainement attachées aux traditions, mais quelques-unes d’entre elles voyaient sûrement que tout évoluait. C’était pour ça que des femmes plus jeunes, donc à l’esprit plus ouvert, avaient été choisies. Egwene devait-elle ordonner à Siuan de ne plus perdre son temps avec ça ? Ou fallait-il la laisser continuer par… gentillesse ? Elle tenait tellement à démontrer que tous ces changements ne se produisaient pas vraiment…
Avant que la jeune femme ait arrêté sa décision, Romanda passa la tête sous la tente, tenant le rabat écarté. Dehors, les ombres s’allongeaient sur la neige. Le soir tombait.
Rivant les yeux sur Siuan, Romanda, l’air sinistre, ne dit qu’un mot :
— Dehors !
Egwene hocha très légèrement la tête, mais c’était bien inutile, car Siuan s’était déjà levée. Manquant d’abord s’étaler, elle courut jusqu’à la sortie. Une sœur du rang de Siuan était censée obéir à n’importe quelle Aes Sedai aussi puissante dans le Pouvoir que Romanda – représentante ou non.
Romanda lâcha le rabat et s’unit à la Source. Alors que l’aura du saidar l’enveloppait, elle tissa une protection contre les oreilles indiscrètes – sans même songer à demander sa permission à Egwene.