— Tu es une imbécile ! cria-t-elle. Combien de temps croyais-tu pouvoir garder ça secret ? Les soldats parlent, petite. Les hommes jacassent sans cesse. Bryne pourra s’estimer heureux si le Hall ne demande pas sa tête.
Egwene se leva sans hâte et lissa le devant de sa robe. Elle avait prévu cet instant, mais elle devait rester prudente. La partie étant loin d’être jouée, tout pouvait se retourner contre elle au dernier moment. Elle devait donc se prétendre innocente jusqu’à la phase du plan où ce ne serait plus nécessaire.
— Dois-je te rappeler que maltraiter la Chaire d’Amyrlin est un crime, ma fille ? dit-elle très calmement.
— La Chaire d’Amyrlin…, répéta Romanda.
Elle avança et vint se camper devant Egwene.
— Tu n’es qu’une gamine ! Ton postérieur se souvient encore de sa dernière séance de badine, quand tu étais novice. Après ça, tu auras de la chance si le Hall ne te met pas au piquet avec un hochet pour te distraire. Si tu veux avoir une chance d’y couper, il va falloir m’écouter attentivement et m’obéir. Pour commencer, assise !
Rageant intérieurement, Egwene s’assit cependant. Il était encore trop tôt.
Romanda plaqua les poings sur les hanches et toisa Egwene comme une tante en train de réprimander sa nièce trop turbulente. Une tante très sévère. Ou un bourreau affligé d’une rage de dents…
— Maintenant que le mal est fait, cette rencontre avec Pelivar et Arathelle doit avoir lieu. Ils s’attendent à voir la Chaire d’Amyrlin, et ils la verront. Tu seras présente, affichant toute la pompe et la dignité requises. Tu leur diras que je suis là pour parler en ton nom, et après, tu n’ouvriras plus la bouche. Les convaincre de s’écarter de notre chemin est un travail d’adulte. Il faut une femme qui sache ce qu’elle fait. Lelaine va sans doute bientôt débouler, tentant de se mettre en avant comme d’habitude, mais n’oublie pas qu’elle est dans de sales draps. J’ai passé toute la journée à parler avec des représentantes. Plus que probablement, l’échec de Merilille et Merana sera imputé à Lelaine lors de la prochaine réunion du Hall. En d’autres termes, ton seul espoir d’acquérir la maturité nécessaire pour porter longtemps cette étole, c’est moi ! Tu saisis ?
— Parfaitement, oui, répondit Egwene d’une voix qu’elle espéra dégoulinante de soumission.
Si elle laissait Romanda parler à sa place, il n’y aurait plus l’ombre d’un doute. Le Hall et le monde entier sauraient qui tirait les ficelles d’Egwene al’Vere.
— J’espère que tu dis vrai, fit Romanda avec un regard perçant. Oui, je l’espère… Je veux renverser Elaida, et mon plan ne sera pas ruiné parce qu’une gamine pense tout savoir sous prétexte qu’elle n’a plus besoin qu’on lui tienne la main pour traverser une rue.
Romanda se détourna et sortit dignement. Aussitôt, la protection se dissipa.
Egwene regarda d’un air morne le rabat de la tente. Une gamine, elle ? Non, elle était la Chaire d’Amyrlin ! Que ça leur plaise ou non, ces femmes l’avaient nommée, et elles allaient devoir apprendre à vivre avec.
La jeune femme saisit son encrier et le lança sur le rabat. Entrant à cet instant, Lelaine évita de justesse le projectile.
— La fougue de la jeunesse…, souffla-t-elle.
Sans demander l’autorisation, comme Romanda, elle s’unit à la Source et tissa une protection sonore. Alors que sa rivale avait semblé furieuse, elle rayonnait, se frottant les mains de jubilation.
— Inutile de te dire que ton secret est éventé, je suppose ? Le seigneur Bryne me déçoit, mais il a trop de valeur pour qu’on le tue. Une chance pour lui… Bien, récapitulons. Romanda vient de te dire que la rencontre avec Pelivar et Arathelle aurait lieu, mais que tu devrais la laisser parler à ta place. C’est ça ?
Egwene voulut répondre, mais Lelaine l’en empêcha d’un geste.
— Inutile de gaspiller ta salive, je connais très bien Romanda. Hélas pour elle, j’ai découvert tout ça avant elle. Mais au lieu de courir te voir, j’ai consulté les autres représentantes. Tu veux savoir ce qu’elles en pensent ?
Egwene cacha ses mains dans son giron afin de ne pas montrer qu’elle serrait les poings.
— Je parie que tu me le diras de toute façon !
— Tu n’es pas en position de prendre ce ton avec moi ! rugit Lelaine. (Mais elle se calma très vite.) Le Hall est mécontent de toi. Très mécontent. Quelles que soient les menaces que Romanda a proférées – et je les imagine aisément –, je t’en délivre. Et cette idiote, par ailleurs, a indisposé plusieurs représentantes en se montrant trop brutale. Du coup, elle sera très étonnée, demain, quand tu me désigneras pour parler en ton nom. J’ai du mal à croire que Pelivar et Arathelle soient assez stupides pour s’être embarqués dans cette galère, mais quand j’en aurai fini avec eux, ils détaleront la queue entre les jambes.
— Comment puis-je être sûre que tu ne mettras pas à exécution les menaces de Romanda ? demanda Egwene d’une voix qu’elle espérait tremblante.
Combien elle était lasse de cette comédie !
— Je l’ai dit, ça devrait te suffire. N’as-tu pas encore compris que tu ne dirigeais rien ? C’est le Hall qui commande, et tout se joue entre Romanda et moi. Dans une centaine d’années, tu seras peut-être digne de porter cette étole, mais en attendant, reste assise, croise les mains et laisse quelqu’un qui sait ce qu’il fait se charger de destituer Elaida.
Après le départ de Lelaine, Egwene fixa de nouveau le rabat. Mais cette fois, pas question de lâcher la bonde à sa colère.
Lelaine lui avait tenu en gros le même discours que Romanda. Se surestimait-elle ? Se pouvait-il qu’elle soit vraiment une gamine qui sabotait les plans des adultes ?
Siuan entra et resta debout, l’air inquiète.
— Faisant mine de se renseigner sur ses chemises, Gareth Bryne vient de me dire que le Hall sait tout… La réunion aura lieu demain, près d’un lac qui se trouve environ à cinq heures d’ici, en direction du nord. Pelivar et Arathelle sont déjà en chemin. Aemlyn les accompagne. Ça nous fait une troisième maison majeure.
— C’est bien plus que ce que Romanda et Lelaine ont jugé bon de me dire, fit Egwene, amère.
Cent ans à jouer les marionnettes ? Pas question ! Après cinq ans seulement de ce régime, elle ne serait plus bonne à rien. Si elle devait grandir, c’était maintenant !
— Par le fichu sang et les maudites cendres ! s’écria Siuan. Je veux savoir ce que ces femmes ont dit. Comment ça s’est passé ?
— Comme nous l’espérions, répondit Egwene, émerveillée. Siuan, elles m’ont livré le Hall sur un plateau d’argent, comme si je leur avais dit que faire…
La nuit finissait de tomber lorsque Sheriam put enfin regagner sa petite tente – encore plus exiguë que celle d’Egwene. Et sans son titre de Gardienne des Chroniques, elle aurait dû la partager.
Se baissant pour entrer, elle eut tout juste le temps de s’apercevoir qu’elle n’était pas seule. Brutalement coupée de la Source, elle se retrouva étendue sur le ventre sur son lit de camp. Sous le choc, elle essaya de crier, mais le coin d’une de ses couvertures vint se fourrer de lui-même dans sa bouche. Puis sa robe et ses sous-vêtements explosèrent autour d’elle comme une bulle de savon.
Une main lui caressa la tête.
— Tu étais censée me tenir au courant, Sheriam. Cette fille mijote quelque chose, et je veux savoir quoi.
Sheriam dut argumenter longuement pour prouver qu’elle disait toujours absolument tout ce qu’elle savait. Oui, elle ne gardait rien pour elle, pas un mot ni même un soupir !
Quand elle fut enfin seule, elle resta roulée en boule sur son lit de camp, gémissant à cause de ses nombreuses meurtrissures. Et souhaitant de tout son cœur n’avoir jamais de sa vie adressé la parole à une des sœurs membres du Hall.