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Promenade sur la glace
Le lendemain matin, dans un silence seulement troublé par le grincement des selles et le crissement de la neige sous les sabots des chevaux, une colonne sortit du camp des Aes Sedai pour se diriger vers le nord. Dans le ciel où luisaient encore des étoiles, la lune était sur son déclin mais le grand manteau de neige qui recouvrait le paysage offrait une excellente visibilité.
Quand l’aube se leva enfin, les cavaliers étaient en route depuis plus d’une heure. Sans avoir pour autant parcouru une très grande distance… En terrain découvert, Egwene pouvait permettre à Daishar d’avancer au petit galop – en soulevant des gerbes blanches sur son passage – mais le plus souvent, les chevaux étaient obligés de progresser au pas au milieu d’une forêt dense au sol raviné rendu encore plus dangereux par la neige. Les chênes, les pins, les lauréoles et d’autres arbres que la jeune femme ne connaissait pas semblaient encore plus mal en point qu’au temps de la sécheresse.
Aujourd’hui, se souvint la Chaire d’Amyrlin, c’était la Fête d’Abram. Mais il n’y aurait pas de gâteaux au miel fourrés de petits cadeaux. Cela dit, avec un peu de chance, certaines personnes auraient quand même une surprise aujourd’hui !
Sphère jaune pâle qui ne diffusait guère de chaleur, le soleil monta lentement dans le ciel. Chaque inspiration continua pourtant de glacer les poumons d’Egwene, un nuage de buée se formant devant sa bouche chaque fois qu’elle expirait. Pas encore glacial mais néanmoins piquant, le vent charriait de gros nuages noirs en direction de l’ouest, vers le royaume d’Andor. Soulagée que les orages s’éloignent, la jeune femme éprouva cependant une sincère compassion pour ceux qui auraient à les subir.
Attendre un jour de plus, si les conditions climatiques l’avaient imposé, aurait été une torture. Pas à cause de ses migraines, pour une fois, Egwene n’avait pas pu fermer l’œil de la nuit. L’excitation et la tension, mêlées à de la peur, bien entendu. Une peur qui tissait sa toile en elle à la manière d’une araignée… Bizarrement, elle n’était pas fatiguée. Au contraire, elle se sentait comme un ressort comprimé ou une pendule remontée à fond – une incroyable quantité d’énergie l’emplissait, ne demandant qu’à être libérée. Cela posé, tout pouvait encore tourner horriblement mal.
Derrière l’étendard de la Tour Blanche – la Flamme de Tar Valon en surimpression sur une spirale de sept couleurs, une par Ajah –, la colonne se révélait plutôt impressionnante. Quant à l’étendard, il avait toute une histoire… Fabriqué en secret à Salidar, il reposait depuis au fond d’un coffre dont seul le Hall détenait la clé. S’il n’y avait pas eu cette délégation, qui devait nécessairement bénéficier d’une certaine pompe, Egwene doutait fort que les représentantes auraient sorti le drapeau de sa cachette.
L’escorte se composait d’un millier de cavaliers lourdement équipés et armés de lances, d’épées, de masses d’armes ou de haches. Un déploiement de force qu’on voyait rarement au sud des Terres Frontalières. Le chef de cette troupe, un borgne originaire du Shienar qui portait sur son orbite vide un cache où était peint un œil rouge, n’était pas un inconnu pour Egwene. Mais leur rencontre lui semblait remonter à une éternité… Quoi qu’il en soit, Uno Nomesta sondait les arbres de son œil unique comme si un ennemi pouvait se cacher derrière chaque tronc. Très droits sur leur selle, ses hommes se montraient tout aussi attentifs.
Loin devant, d’autres cavaliers, bien plus légèrement équipés, ouvraient la marche, s’assurant qu’aucun danger ne guettait la colonne. Tenant leurs rênes d’une main et leur arc de l’autre, ces hommes n’avaient pas la possibilité de resserrer les pans de leur cape, et ils devaient crever de froid. Un groupe similaire formait une avant-garde encore plus avancée, tandis que d’autres se chargeaient de sécuriser les flancs et l’arrière de la colonne. S’il ne s’attendait pas à un coup fourré des Andoriens, Gareth Bryne avait déjà commis des erreurs dans sa vie – ses propres mots – et de toute manière, il se fiait beaucoup moins aux Murandiens. De plus, il fallait compter avec d’éventuels tueurs à la solde d’Elaida, et avec les inévitables Suppôts des Ténèbres. Avec eux, on ne pouvait jamais savoir quand ni où les coups allaient pleuvoir. Et même si on les supposait très loin d’ici, c’était exactement la même chose avec les Shaido. Enfin, sur une expédition trop « chétive », qui sait si des brigands n’auraient pas eu envie de se faire la main ?
Le seigneur Bryne n’était pas homme à prendre des risques inutiles, et Egwene s’en félicitait. Aujourd’hui, elle désirait qu’il y ait autant de témoins que possible.
Pour sa part, elle chevauchait devant l’étendard en compagnie de Sheriam, Siuan et Gareth Bryne. Pour l’heure, tous les trois semblaient plongés dans leurs pensées. Parfaitement détendu, comme s’il était né sur un cheval, le seigneur scrutait minutieusement le terrain, gravant chaque détail dans son esprit au cas où il aurait à se battre sur ce site. Raide comme un bout de bois sur sa selle, Siuan serait sûrement percluse de courbatures longtemps avant d’arriver. D’ailleurs, elle sondait le nord comme si elle voyait déjà le lac, marmonnant entre ses dents à intervalles réguliers. La preuve qu’elle était mal à l’aise…
Alors qu’elle ne savait rien de ce qui allait arriver, à l’instar des représentantes, Sheriam semblait encore plus nerveuse que l’ancienne Chaire d’Amyrlin. Nerveuse et colérique, pour une raison connue d’elle seule…
Vêtues de soie, de velours et de fourrure – presque un défilé de mode –, et chacune arborant dans le dos la Flamme de Tar Valon, les représentantes au grand complet chevauchaient derrière l’étendard. Alors qu’elles se contentaient d’habitude de leur bague au serpent, en guise de bijou, ces femmes étaient aujourd’hui littéralement lestées de colliers, de bracelets et de bagues. Pourtant, en matière de spectacle, leurs Champions les battaient à plate couture grâce à leur cape-caméléon. Au gré du vent qui les agitait, ces accessoires vestimentaires changeaient de couleur, donnant l’impression que leur porteur se fondait en partie au paysage.
Au nombre de deux ou trois par sœur, des domestiques suivaient sur les meilleurs chevaux qu’on avait pu trouver pour eux. Si certains n’avaient pas tenu par la bride un cheval de bât, ils auraient pu passer pour des nobles mineurs, tant on avait retourné tous les coffres du camp pour leur dénicher des tenues chics et de couleurs vives.
Peut-être parce qu’elle comptait parmi les représentantes qui n’avaient pas de Champion, Delana avait emmené Halima avec elle, lui faisant attribuer une fière jument blanche. Les deux femmes chevauchaient côte à côte et Delana, assez fréquemment, se penchait pour parler à l’oreille de sa secrétaire. Trop excitée, celle-ci l’écoutait à peine.
Personne ne croyait vraiment à cette histoire de « secrétaire ». On pensait plutôt que Delana s’était montrée charitable envers la jeune femme, la gardant avec elle. À moins qu’une amitié se soit développée entre l’austère sœur aux cheveux clairs et la fille de la campagne à la crinière brune et au tempérament de feu. Même si ça semblait invraisemblable, pourquoi pas ? En tout cas, Egwene avait vu l’écriture d’Halima, et elle ressemblait à s’y méprendre à celle d’une enfant qui viendrait juste de commencer à apprendre à former des lettres sur du parchemin.
Aujourd’hui, Halima était aussi richement vêtue que les sœurs, et elle arborait autant de bijoux – sûrement fournis par Delana. Chaque fois que le vent écartait les pans de sa cape de voyage en velours, c’était pour dévoiler une poitrine incroyablement opulente. Loin de s’en offusquer, Halima riait aux éclats et prenait tout son temps pour refermer le vêtement, comme si elle voulait faire croire qu’elle ne souffrait pas plus du froid que les Aes Sedai.