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Pour la première fois, Egwene s’était réjouie qu’on lui ait offert de quoi remplir la garde-robe de dix femmes. Grâce à tout ça, elle était parvenue à donner une bonne leçon d’élégance à toutes les sœurs ! Sa robe de soie bleu rayé de blanc richement décorée de perles – en ce jour, il y en avait même sur le dos de ses gants ! –, elle portait une cape doublée d’hermine fournie à la dernière minute par Romanda. Par souci d’équilibre, une parure d’émeraudes prêtée par Lelaine brillait à son cou et à ses oreilles. En revanche, les pierres de lune piquées dans ses cheveux venaient de Janya. Pour cette journée, la Chaire d’Amyrlin devait être resplendissante. En velours bleu rehaussé de dentelle, un collier de perles au cou, Siuan elle-même semblait s’être habillée pour aller au bal.

Romanda et Lelaine chevauchaient à la tête des représentantes, comme de juste. Elles collaient tellement le porte-étendard qu’il jetait régulièrement des coups d’œil derrière lui, talonnant son cheval pour reprendre un peu de distance. Alors qu’elle sentait peser sur sa nuque le regard des deux sœurs, Egwene, elle, réussit à ne pratiquement pas tourner la tête vers elles. Ces deux femmes la croyaient pieds et poings liés, certes, mais elles devaient se demander avec quelle corde elle était entravée. Il ne fallait pas que ça tourne mal ! Non, il ne le fallait pas !

À part la colonne, quasiment rien ne bougeait dans le paysage couvert de neige. Un grand faucon vint cependant décrire des cercles dans le ciel au-dessus des cavaliers, puis il fila en direction de l’est. En deux occasions, Egwene vit dans le lointain des renards à queue noire, toujours revêtus de leur fourrure d’été, et elle aperçut même un cerf aux formidables andouillers, mais il disparut presque aussitôt derrière des arbres.

Coupant la route de Bela, un lièvre la surprit tant qu’elle fit mine de se cabrer. Croyant que sa monture allait la désarçonner, Siuan s’accrocha à ses rênes comme à une bouée de sauvetage. Bien entendu, la jument se contenta d’un hennissement plein de reproches et continua imperturbablement à avancer. En fait, le hongre rouan d’Egwene avait réagi plus violemment alors que le lièvre était passé loin de lui.

L’ancienne Chaire d’Amyrlin marmonna entre ses dents des aménités qui s’adressaient à l’innocent animal, et il lui fallut un bon moment avant de serrer moins fort ses rênes. Dès qu’on la perchait sur un cheval, l’humeur de Siuan tournait à l’orage – quand c’était possible, elle voyageait dans un des chariots – mais là, elle battait tous ses records. Pour savoir pourquoi, il suffisait de regarder le seigneur Bryne – ou de noter la façon dont elle le foudroyait du regard.

S’il remarqua le manège de Siuan, le seigneur ne le montra pas. Vêtu comme à l’ordinaire – il était bien le seul dans ce cas –, il était tel qu’en lui-même, à savoir à la fois banal et impressionnant. Un roc qui avait connu bien des tempêtes et en surmonterait bien d’autres encore. Sans trop savoir pourquoi, Egwene était ravie qu’il ait résisté à toutes les tentatives visant à le vêtir comme pour la parade. Certes, les membres de la délégation devaient en imposer à Pelivar et compagnie, mais lui n’avait pas besoin de soie et de velours pour ça…

— Une jolie matinée pour chevaucher…, dit soudain Sheriam. Pour s’éclaircir les idées, il n’y a rien de mieux qu’une promenade dans la neige.

Une provocation à l’intention de Siuan, qui en grommela de plus belle. Sans rien dire, car elle ne pouvait pas tancer une sœur devant tant de témoins, mais son regard noir laissa deviner que Sheriam ne perdait rien pour attendre.

La Gardienne des Chroniques sursauta et fit la grimace. Sa jument tachetée grise, Aile, renâcla sur quelques pas, et elle la calma d’une main qu’on aurait pu juger un peu trop ferme.

Sheriam n’avait guère témoigné de reconnaissance à la femme qui l’avait jadis nommée Maîtresse des Novices. Comme toutes les personnes qui se rendaient coupables d’ingratitude, elle cherchait toutes les raisons possibles de blâmer Siuan. Depuis sa prestation de serment, c’était le seul véritable défaut qu’Egwene lui avait découvert. Bien entendu, dans le même ordre d’idées, elle avait affirmé que la Gardienne était exemptée d’obéir à Siuan, contrairement aux autres sœurs ayant juré fidélité à Egwene. Mais celle-ci n’avait pas été dupe. Dès qu’elle en avait l’occasion, Sheriam lançait une pique, juste au cas où… Le coup ayant fait mouche, Siuan avait insisté pour vider toute seule ses querelles avec Sheriam. Désireuse de consolider la confiance très chancelante de son amie, Egwene n’avait pas pu lui refuser ce droit – à condition que la situation ne dérape pas trop.

Alors que la Chaire d’Amyrlin rongeait son frein, agacée qu’il soit impossible d’aller plus vite, Siuan recommença en râler à mi-voix et Sheriam se plongea dans une grande réflexion. Sans doute pour trouver quelque chose à dire qui ne lui vaudrait pas d’ennuis.

Toutes ces subtiles rosseries finirent par taper sur les nerfs d’Egwene. Au bout d’un moment, même l’impassibilité de Bryne l’énerva. Remontée, elle chercha une remarque susceptible de déstabiliser le vieux guerrier. Hélas – ou par bonheur – elle ne trouva rien, parce que ébranler cet homme était tout simplement impossible. Mais si ce voyage traînait encore, il allait bien falloir qu’elle se défoule sur quelqu’un !

Alors que midi approchait, les lieues s’ajoutant aux lieues dans une mortelle monotonie, un des éclaireurs leva enfin un bras et se retourna sur sa selle. S’excusant à la hâte auprès d’Egwene, Bryne partit au galop. Même si la neige le ralentissait, Voyageur, son hongre bai, ne tarda pas à rejoindre les cavaliers avancés. Après une brève conversation, Bryne les expédia de nouveau en avant, puis il attendit qu’Egwene et les autres femmes arrivent à son niveau.

Romanda et Lelaine se détachèrent du groupe des représentantes pour venir rejoindre celui du seigneur. Comme toujours, elles ignorèrent Egwene et rivèrent sur le seigneur le regard froid et serein qui glaçait généralement le sang des hommes lorsqu’ils se trouvaient face à des Aes Sedai. N’était que ces Aes Sedai-là se lorgnaient d’un air à la fois méfiant et pensif. On eût dit qu’elles ne savaient pas vraiment ce qu’elles fichaient là.

Egwene espéra qu’elles étaient à moitié aussi nerveuses qu’elle. Pour un début, ça suffirait…

Le fameux regard des Aes Sedai fit autant d’effet à Bryne qu’un cautère sur une jambe de bois. Et s’il salua les deux sœurs, ce fut à Egwene qu’il parla :

— Mère, ils sont déjà sur place… (Oui, c’était prévu…) Avec pratiquement tous leurs hommes, mais sur la berge nord du lac, et nulle part ailleurs. Des éclaireurs vont les surveiller pour s’assurer qu’ils ne tentent pas de nous encercler. Mais pour être franc, je ne crois pas qu’ils essaieront.

— Espérons que tu ne te trompes pas, lâcha Romanda.

— Ces derniers temps, renchérit Lelaine, ton jugement n’a pas toujours été infaillible.

— Si tu le dis, Aes Sedai…

Sans vraiment se détourner d’Egwene, Bryne inclina très légèrement la tête. Aux yeux du Hall, et comme Siuan, il était désormais lié à la Chaire d’Amyrlin. Si seulement ces femmes avaient pu savoir à quel point c’était vrai !

— Encore une chose, mère… Talmanes est là aussi. Sur la berge est, avec une centaine d’hommes de la Compagnie de la Main Rouge. Pas assez pour nous faire des ennuis, même si leur chef le voulait. Et je doute que ce soit son intention.

Egwene se contenta d’acquiescer. Pas assez pour leur faire des ennuis ? Talmanes tout seul pouvait y arriver ! Un goût de bile dans la bouche, Egwene songea une nouvelle fois que son plan ne pouvait pas mal tourner !