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— Talmanes ! s’écria Lelaine, sa belle sérénité oubliée.

La preuve qu’elle était au moins aussi énervée qu’Egwene !

— Comment a-t-il su ? Seigneur Bryne, si tu as aussi comploté avec des fidèles du Dragon, tu vas apprendre ce que signifie l’expression « aller trop loin ».

— C’est scandaleux ! s’exclama Romanda. Seigneur Bryne, tu prétends venir de découvrir la présence de cet homme ? Dans ce cas, ta réputation est surfaite, permets-moi de le dire !

Pour certaines Aes Sedai, le « calme légendaire » était lui aussi bien surfait, par cette étrange journée.

Les deux femmes continuèrent sur leur lancée. Imperturbable, Bryne continua à chevaucher en lâchant de temps en temps un « Si tu le dis, Aes Sedai… » flegmatique. Le matin, Egwene lui avait dit bien pire, et il n’avait pas davantage bronché.

Pour finir, ce fut Siuan qui craqua, grognant de colère… et qui s’empourpra lorsque les deux représentantes la regardèrent, stupéfiées. Egwene dut se retenir de hocher pensivement la tête. Siuan était amoureuse, ça ne faisait aucun doute. Et il fallait qu’elles aient une petite conversation, toutes les deux…

Bryne sourit. Peut-être seulement parce qu’il n’était plus l’unique objet de l’attention des représentantes.

La colonne sortant soudain de la forêt, l’heure des pensées frivoles fut très brusquement révolue.

N’était un large cercle de roseaux et de massettes-quenouilles pointant leur nez hors de la neige, rien ne signalait l’existence d’un lac. De fait, il aurait pu s’agir d’une grande prairie au sol plat et aux contours ovales.

Au milieu du lac gelé se dressait un dais bleu soutenu par de gros poteaux. Des gens s’agitaient autour et des serviteurs, derrière, tenaient des chevaux par la bride. Faisant onduler plusieurs étendards colorés et un certain nombre d’oriflammes, le vent charriait des cris étouffés qui ne pouvaient être que des ordres. D’autres domestiques accoururent. Apparemment, les préparatifs n’étaient pas terminés…

À moins d’un quart de lieue, la forêt reprenait ses droits, et les faibles rayons du soleil se reflétaient sur du métal. Beaucoup de métal, de toute évidence…

À l’est, environ à la même distance que le dais, les hommes de la Compagnie ne faisaient aucun effort pour se cacher. Debout près de leur monture, à la lisière des roseaux, ils n’avaient pas manqué de remarquer l’étendard de Tar Valon, et certains d’entre eux le désignèrent du doigt. Au milieu du lac, les gens regardaient aussi la colonne en approche.

Egwene s’engagea sans marquer de pause sur le lac glacé et recouvert de neige. Pour se donner du cœur au ventre, elle imagina être un bouton de rose qui éclôt sous le soleil. Un vieil exercice de novice, pour se préparer à canaliser le Pouvoir. Là, elle ne s’unit pas à la Source, mais le calme qui l’envahit la combla d’aise.

Siuan et Sheriam suivirent la Chaire d’Amyrlin. Les représentantes, les Champions et les domestiques leur emboîtèrent le pas. Parmi les soldats, seuls le seigneur Bryne et le porte-étendard avancèrent. Entendant des cris dans son dos, Egwene devina que ce bon vieux Uno déployait ses hommes tout au long de la berge, plaçant les soldats les plus légèrement équipés sur les flancs, afin qu’ils puissent réagir très vite à une attaque surprise.

Entre autres raisons, Pelivar avait choisi le lac parce que sa surface gelée, si elle pouvait soutenir plusieurs chevaux, ne résisterait pas à des centaines, et encore moins à des milliers. Une façon radicale de réduire les risques de « complications ». Bien sûr, étant à portée d’arc et en pleine vue, le dais pouvait être frappé par le Pouvoir de l’Unique. Mais le plus grand crétin du monde aurait su qu’il ne risquait rien de ce côté-là tant qu’il ne s’aventurait pas à menacer une Aes Sedai.

Recouvrant peu à peu son calme, Egwene inspira à fond.

En principe, pour accueillir la Chaire d’Amyrlin, il aurait été séant que des serviteurs accourent avec des plateaux de boissons et des briques chaudes enveloppées dans des serviettes. Les seigneurs et les dames auraient dû venir en personne prendre les rênes de leurs visiteurs et les embrasser en l’honneur d’Abram. En fait, n’importe quel visiteur d’un rang convenable aurait eu droit aux domestiques. Là, personne ne bougea. Du coup, Bryne mit pied à terre et vint prendre les rênes d’Egwene. Le garçon trop maigre qui avait remplacé le charbon, la veille, vint tenir l’étrier de la Chaire d’Amyrlin. Même si son nez était toujours congestionné, dans sa veste en velours rouge à peine trop grande pour lui et sa cape d’un bleu brillant, il donnait une belle leçon d’élégance criarde aux nobles massés sous le dais. Presque tous étaient en habit de laine avec un minimum de broderies et pratiquement pas de dentelle. La neige ayant commencé à tomber alors qu’ils étaient déjà en chemin depuis pas mal de temps, ils avaient dû avoir du mal à dénicher des vêtements adaptés aux rigueurs de l’hiver. De toute façon, en matière d’élégance criarde, le jeune type en aurait remontré à un Zingaro !

Sous le dais, des tapis couvraient le sol et des braseros brûlaient, la fumée et la chaleur aussitôt emportées par le vent. Deux rangées de huit fauteuils étaient disposées face à face, pour les délégations. Visiblement, il y avait plus de sœurs que prévu, comme en témoignaient les regards consternés qu’échangeaient plusieurs nobles. Se tordant les mains, leurs domestiques se demandaient que faire. En réalité, ils n’auraient pas dû s’inquiéter…

Les sièges n’étaient pas assortis, certes, mais on les avait tous choisis de la même taille, et aucun n’était en plus mauvais état que les autres, ni moins chargé de dorures ou plus soigneusement sculpté.

Le jeune type étique et d’autres serviteurs entrèrent sous le dais – sans même saluer les nobles qui en froncèrent les sourcils d’indignation – puis transportèrent dehors les sièges prévus pour les Aes Sedai. Ensuite, ils allèrent décharger les chevaux de bât. Jusque-là, personne n’avait prononcé un mot.

Très vite, il y eut sous le dais assez de sièges pour Egwene et la totalité du Hall. De simples bancs, même s’ils étaient polis au point de briller comme du métal, mais posés sur un grand socle recouvert d’un carré de tissu à la couleur de l’Ajah de chaque représentante. Pour le siège d’Egwene, placé un peu en avant des autres, le tissu était rayé de plusieurs couleurs, comme son étole. Durant la nuit, les domestiques s’étaient affairés à dénicher de la cire pour polir les bancs et du tissu de qualité dans les teintes voulues.

Quand les représentantes et Egwene s’assirent, elles se retrouvèrent un bon pied plus haut que tout le monde. À ce sujet, la jeune femme avait eu des doutes, mais le mauvais accueil qu’on venait de lui réserver les lui enleva. Le jour d’Abram, le dernier des fermiers aurait embrassé un vagabond avant de lui offrir à boire. Or, la délégation n’était pas venue pour implorer Pelivar, et ce n’était même pas une rencontre entre égaux. Par la Lumière ! Egwene et ses compagnes étaient des Aes Sedai !

Les Champions vinrent se placer derrière les sœurs, Siuan et Sheriam flanquant Egwene. Histoire de montrer que le froid ne les affectait pas, toutes les sœurs retirèrent leurs gants et écartèrent les pans de leur cape. Un contraste frappant avec les nobles d’en face, emmitouflés dans la leur.

Dehors, la Flamme de Tar Valon battait au vent.

En somme, une mise en scène très réussie, seule Halima, assise près du banc de Delana, sur un coin du socle, gâchant quelque peu l’effet. Mais pas tant que ça, car le regard plein de défi qu’elle lançait aux Andoriens et aux Murandiens ne manquait pas de panache.

Quand Egwene avait pris place sur le banc disposé un peu en avant des autres, il y avait eu quelques regards étonnés, mais bien moins nombreux qu’elle l’aurait cru.

J’imagine qu’ils ont entendu parler de la Chaire d’Amyrlin juvénile…, pensa-t-elle amèrement.