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Pelivar se leva à son tour.

— Bref, vous devrez passer par un autre chemin ! résuma-t-il d’une voix bizarrement haut perchée mais aussi ferme que celle d’Arathelle. Si je dois mourir pour défendre ma terre et mon peuple, je préfère que ce soit ici, plutôt qu’au cœur même de ma patrie.

Sur un signe d’Arathelle, le seigneur consentit à se rasseoir, mais son expression ne s’adoucit pas. Comme son mari au visage carré, Aemlyn le soutint en hochant vigoureusement la tête.

Donel regarda Pelivar comme si ce qu’il venait de dire était une révélation pour lui. Derrière les fauteuils, les autres Murandiens commencèrent à discuter ferme, certains allant jusqu’à brandir le poing. Quelle mouche avait piqué ces gens, pour qu’ils s’allient à ces Andoriens ?

Egwene songea à un bouton de rose qui éclôt au soleil. Ces nobles ne la traitaient pas comme la Chaire d’Amyrlin – à part en la jetant dehors, Arathelle n’aurait pas pu lui manifester moins de respect – mais à part ça, ils venaient de lui donner tout ce qu’elle désirait. C’était donc le moment d’être plus calme que jamais ! Sur leur banc, Lelaine et Romanda s’attendaient toutes les deux à être désignées pour parler au nom de leur « dirigeante ». Avec un peu de chance, le suspense leur nouait l’estomac. Mais elles étaient loin d’avoir tout vu !

Egwene balaya du regard les nobles qui lui faisaient face.

— Elaida est une usurpatrice qui a violé les lois fondamentales de la Tour Blanche. Je suis la Chaire d’Amyrlin.

La jeune femme s’étonna d’être si calme et pleine d’autorité. Mais ça la surprit moins que par le passé. Parce qu’elle était bel et bien la Chaire d’Amyrlin !

— Nous allons à Tar Valon pour renverser Elaida et la traduire en justice. Mais ce sont les affaires de la tour, et elles ne vous concernent pas, même si je consens à vous révéler la vérité. Cette prétendue Tour Noire ne regarde également que nous. Depuis toujours, la Tour Blanche s’occupe des hommes capables de canaliser. Nous nous chargerons de ceux-là le moment venu, et ce n’est pas encore le cas. D’autres priorités mobilisent notre attention.

Egwene entendit du bruit derrière elle. Des grincements de pieds de bancs et des crissements de tissu froissé. Une partie des représentantes commençaient à s’agiter. Peut-être celles qui avaient proposé d’anéantir la Tour Noire « au passage ». Malgré tout ce qu’on racontait, ces femmes ne pouvaient pas croire qu’il y avait là-bas plus d’une poignée d’hommes. Selon elles, il était impossible que des centaines de mâles aient envie d’apprendre à canaliser.

Mais cette nervosité signifiait peut-être aussi que les plus futées des représentantes venaient de comprendre que Lelaine et Romanda allaient en être pour leurs frais.

Arathelle fronça les sourcils, sans doute parce qu’elle captait quelque chose dans l’air. Pelivar sembla sur le point de se relever, et Donel se redressa sur son siège. Bien, maintenant que le vin était tiré, il allait falloir le boire.

— Je comprends vos inquiétudes, continua Egwene, et j’y répondrai…

C’était quoi, le cri de guerre de la Compagnie ? Ah ! oui ! « Il est temps de jeter les dés ! »

— La Chaire d’Amyrlin en personne s’engage à ce qui suit. Pendant un mois, nous resterons ici pour nous reposer. Puis nous quitterons le Murandy, mais nous ne franchirons pas la frontière du royaume d’Andor. Après ça, nous ne poserons plus jamais de problèmes au Murandy. Et Andor n’en aura aucun.

» Je suis certaine que les seigneurs et les dames murandiens ici présents seront ravis de nous fournir des vivres et de l’équipement en échange de belles pièces d’argent. Croyez-moi, nous payons bien !

Amadouer les Andoriens ne servirait à rien si les Murandiens se mettaient à voler les chevaux et à attaquer les convois de ravitaillement.

Les Murandiens, justement, semblaient en proie à un dilemme. Avec une armée de cette taille, il y avait beaucoup d’argent à se faire, à condition de ne pas être en position d’infériorité pour marchander, ce qui risquait d’être le cas. Donel paraissait au bord de l’apoplexie et Cian avait l’air de se livrer à de complexes calculs mentaux. Et derrière les fauteuils, ça murmurait ferme – presque assez fort pour qu’Egwene comprenne.

En revanche, un silence assourdissant régnait dans son dos. Près d’elle, Siuan gardait la tête bien droite et serrait violemment le devant de sa robe – comme si ça pouvait l’aider à ne pas jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Mais au moins, elle savait depuis le début ce qui allait se passer. Alors qu’elle n’était pas dans la confidence, Sheriam continuait à regarder froidement les Andoriens et les Murandiens. À croire qu’elle n’était pas surprise…

Egwene devait faire oublier à ses interlocuteurs la gamine qu’ils pensaient avoir face à eux, et s’imposer comme une femme qui tenait fermement les rênes du pouvoir. C’était le moment ou jamais de s’affirmer.

— Comprenez-moi bien : j’ai pris ma décision, et il ne vous reste plus qu’à l’accepter. Ou à assumer les conséquences inévitables d’un refus…

Au moment où Egwene se tut, le vent se déchaîna, faisant trembler la toile du dais. Comme si elle pensait que les éléments venaient renforcer son propos, Egwene passa très calmement une main dans ses cheveux. En face d’elle, derrière les fauteuils, certains nobles tremblaient dans leurs beaux atours. Avec un peu de chance, le froid n’était pas la seule cause de leurs frissons…

Arathelle, Pelivar et Aemlyn se consultèrent du regard, puis ils dévisagèrent les représentantes avant de hocher lentement la tête. À l’évidence, ils pensaient qu’Egwene venait de réciter sa leçon comme un perroquet. Même si cette idée lui déplut, la jeune femme faillit soupirer de soulagement.

— Il en sera comme vous le désirez, dit Arathelle, s’adressant toujours aux représentantes. Nous ne mettons pas en doute la parole des Aes Sedai, bien entendu, mais vous ne vous vexerez pas si nous restons également ici. Parfois, ce qu’on a cru entendre n’est pas ce qu’on a vraiment entendu… Ce n’est pas le cas en ce jour, bien sûr, mais nous resterons ici jusqu’à votre départ.

Donel semblait vraiment malade. Probablement parce que ses terres n’étaient pas très loin de là. Les armées andoriennes venues au Murandy n’avaient jamais été très disposées à payer pour quoi que ce soit…

Egwene se leva, un concert de bruissements lui indiquant que les représentantes l’imitaient.

— Marché conclu, donc. Si nous voulons dormir sous nos tentes ce soir, il faudra bientôt partir, mais il nous reste un peu de temps pour faire connaissance. Une bonne façon d’éviter des malentendus à l’avenir…

Et peut-être, une occasion de parler avec Talmanes.

— Encore une chose que vous devez savoir. Le Registre des Novices est désormais ouvert à toutes les femmes, quel que soit leur âge, qui présentent les aptitudes requises.

Arathelle sursauta. Pas Siuan, mais Egwene crut l’entendre étouffer un grognement. Cette dernière remarque ne faisait pas partie du plan, mais l’occasion était trop belle.

— Venez donc… Je suis sûre que vous serez tous ravis de pouvoir dialoguer avec les représentantes. Oublions un peu le protocole !

Sans attendre que Sheriam lui propose de l’aide, Egwene descendit de son perchoir. Elle se sentait d’humeur à éclater de rire. Toute la nuit, elle avait redouté un échec. Et voilà qu’elle avait fait la moitié du chemin vers son objectif, et sans réelles difficultés.

Cela dit, il restait l’autre moitié…

18

Un appel particulier