Pendant un moment, personne ne bougea. Puis les Andoriens et les Murandiens, avec un bel ensemble, se dirigèrent vers les représentantes. À l’évidence, une Chaire d’Amyrlin de paille n’avait aucun intérêt à leurs yeux, surtout quand tant de visages sans âge leur assuraient qu’ils allaient s’entretenir pour de bon avec des Aes Sedai. Par groupes de deux ou trois, ils montèrent à l’assaut de chaque sœur, usant de toutes les armes – respect, vénération et même soumission – pour se faire entendre. Oubliant la brise qui faisait s’envoler les pans de leur cape, ils posaient leurs questions, quêtant une réponse comme si leur vie en dépendait. Voyant que Sheriam faisait face au seigneur Donel, toujours rouge comme une pivoine, Egwene la tira par le bras le plus loin possible de son tourmenteur.
— Trouve toutes les informations possibles sur ces Aes Sedai et ces Gardes de la Tour présents en Andor, lui souffla-t-elle à l’oreille.
Dès qu’elle lâcha la Gardienne, Donel revint à la charge. D’abord décontenancée, Sheriam comprit très vite qu’elle pouvait tirer avantage de la situation. Le pauvre Donel n’en revint pas quand ce fut elle qui commença à le bombarder de questions !
Le visage de marbre, Romanda et Lelaine regardaient la Chaire d’Amyrlin à travers la foule. Mais toutes deux avaient sur le dos des nobles désireux de savoir… Eh bien, quelque chose… Par exemple, si les propos d’Egwene étaient totalement fiables. Bien entendu, les représentantes seraient vertes de devoir répondre par l’affirmative, mais après moult contorsions, elles seraient bien obligées de s’y résoudre. L’autre option – renier sur-le-champ leur Chaire d’Amyrlin – n’était pas envisageable, même pour Lelaine et Romanda. Pas en public et en terrain hostile…
Siuan se glissa jusqu’à Egwene, le masque de la soumission affiché sur son visage. Mais ses yeux bougeaient sans cesse, comme si elle redoutait que Lelaine ou Romanda fondent soudain sur la Chaire d’Amyrlin et sur elle afin de les écorcher vives. Et tant pis pour les lois, les coutumes, les convenances et les gens qui seraient témoins de la séance.
— Shein Chunla…, souffla-t-elle à Egwene.
La jeune femme hocha la tête, mais ses yeux à elle cherchaient Talmanes. Presque tous les hommes et une bonne partie des femmes étaient assez grands pour le dissimuler. Avec tant de mouvements… Dressée sur la pointe des pieds, Egwene se demanda où était passé l’officier.
Segan vint soudain se camper devant elle, les poings sur les hanches, et regarda Siuan d’un air dubitatif. Aussitôt, Egwene se laissa retomber sur les talons. La Chaire d’Amyrlin ne pouvait pas se comporter comme une jeune fille qui cherche son compagnon dans une salle de bal.
Un bouton de rose au soleil… Calme et sérénité ! Le Ténébreux emporte tous les hommes !
Mince, les cheveux noirs, Segan semblait être née de mauvaise humeur, et elle affichait en permanence une moue boudeuse. Adaptée à la température, sa robe de laine bleue était bien coupée, mais la profusion de broderies vertes, sur la poitrine, gâchait totalement l’effet. Et ses gants étaient si tape-à-l’œil qu’un Zingaro ne les aurait pas reniés !
L’air aussi perplexe que lorsqu’elle regardait Siuan, Segan étudia Egwene de la tête aux pieds.
— Ce que tu as dit, au sujet du Registre des Novices ?… Ça signifie qu’une femme peut devenir une Aes Sedai à n’importe quel âge ?
Une question chère au cœur d’Egwene et à laquelle elle brûlait d’envie de répondre – après avoir flanqué une gifle à l’insolente qui doutait de sa parole – mais à cet instant, une soudaine trouée dans la foule lui dévoila la position de Talmanes, pratiquement au fond du dais. Le bougre était en grande conversation avec Pelivar. Face à face comme des molosses qui n’ont pas encore décidé de se montrer les dents, les deux seigneurs regardaient autour d’eux du coin de l’œil pour s’assurer que personne n’essaierait d’entendre ce qu’ils allaient se dire.
— N’importe quelle femme, ma fille, et quel que soit son âge, répondit distraitement Egwene.
Pelivar ?
— Merci, dit Segan. (Avant d’ajouter non sans hésitation :) Mère…
Elle esquissa une révérence, puis s’éloigna à grands pas. Eh bien, si peu enthousiaste fût-il, ce témoignage de déférence était un début.
— Si c’est indispensable, grogna Siuan, je veux bien naviguer en pleine nuit dans les Doigts du Dragon. Nous en avons parlé, nous avons évalué les risques, et de toute façon, il ne semble pas y avoir d’autres plans possibles que le tien. Mais avais-tu vraiment besoin de mettre le feu au pont du bateau pour rendre les choses plus intéressantes ? Prendre des barracudas au filet ne te suffit pas ? Histoire de corser les choses, tu glisses une épinoche dans ton corsage ? Traverser à la nage un groupe de brochets ne te suffisant pas, tu…
Egwene décida de mettre un terme à ces métaphores marines.
— Siuan, je devrais aller dire au seigneur Bryne que tu te meurs d’amour pour lui. Il a le droit de le savoir, non ?
L’ancienne Chaire d’Amyrlin écarquilla les yeux, bouche bée. Compatissante, Egwene lui tapota l’épaule.
— Tu es une Aes Sedai, Siuan… Alors, tâche de conserver un minimum de dignité. Et essaie d’en apprendre plus sur cette histoire de sœurs infiltrées en Andor.
Sur ces entrefaites, Egwene aperçut de nouveau Talmanes. Toujours au fond du dais, mais seul, cette fois.
En s’efforçant de ne pas presser le pas, la jeune femme se dirigea vers l’officier, abandonnant Siuan à sa stupéfaction. Peut-être touché par son expression, un très beau serviteur aux cheveux noirs, le mollet élégamment galbé sous son pantalon de laine, vint lui proposer un gobelet de vin chaud. D’autres domestiques portant des plateaux allaient et venaient sous le dais. Un peu tard, les « hôtes » avaient songé à offrir des boissons. Pour le baiser de la paix, il était en revanche beaucoup trop tard.
Egwene n’entendit pas les amabilités que lâcha Siuan en saisissant son gobelet. Mais à voir comment le serviteur recula, elle devina que l’Aes Sedai atrabilaire n’y était pas allée avec le dos de la cuillère.
Les bras croisés, Talmanes observait l’assistance avec un sourire qui ne se reflétait pas dans ses yeux. Il semblait tendu comme un ressort, mais une grande lassitude se lisait dans son regard. Avisant Egwene, il se fendit d’une courbette nonchalante, puis lâcha d’un ton sec :
— Tu as modifié une frontière, aujourd’hui… Entre l’Andor et le Murandy, celle-ci a toujours été très fluctuante, quoi qu’en disent les cartes, mais les Andoriens ne sont jamais venus au sud en si grand nombre. Sauf pendant la guerre des Aiels et celle des Capes Blanches, mais dans les deux cas, ils n’ont fait que passer. Lorsqu’ils seront restés ici un mois, il faudra redessiner toutes les cartes. Regarde les Murandiens faire des ronds de jambe à Pelivar et à ses compagnons ! Ils les flagornent autant que les sœurs ! La volonté de se faire de nouveaux amis pour de nouveaux temps.
Occupée à épier discrètement les gens susceptibles de s’intéresser à elle, Egwene aurait plutôt dit que tous les nobles, qu’ils soient andoriens ou murandiens, faisaient une cour pressante aux représentantes. Quoi qu’il en soit, elle avait en tête des préoccupations bien plus importantes qu’une histoire de frontière.
Cernées de zélateurs, les sœurs disparaissaient quasiment, seuls le sommet de leur crâne restant visible. Dans un concert de caquètements qui rappelait un troupeau d’oies, seules Halima et Siuan semblaient encore conscientes de l’existence de la Chaire d’Amyrlin. Le moment idéal pour s’adresser à l’officier à voix basse :
— Les amis sont une chose essentielle, Talmanes. Tu as toujours été un ami fidèle de Mat, et je crois que tu es aussi le mien. Ça n’a pas changé, j’espère ? Tu n’aurais pas dit à quelqu’un quelque chose que tu devais garder pour toi ?