Egwene s’aperçut soudain qu’elle était très nerveuse – sinon, jamais elle n’aurait été si directe. Encore un effort, et elle allait demander à l’officier ce qu’il avait bien pu dire à Pelivar !
Par bonheur, Talmanes ne se moqua pas d’elle comme si elle était une villageoise effrontée. Il le pensa peut-être, mais s’abstint de le montrer. Au contraire, il la dévisagea avec une grande gravité avant de répondre :
— Tous les hommes ne jacassent pas… (Se montrant lui aussi prudent, il avait murmuré.) Dis-moi, quand tu as envoyé Mat au sud, avais-tu prévu ton comportement d’aujourd’hui ?
— Comment aurais-je pu, il y a deux mois de ça ? Talmanes, les Aes Sedai ne sont pas omniscientes.
En toute franchise, à l’époque, Egwene songeait déjà à un coup de force lui donnant le pouvoir qu’elle était censée exercer. Mais elle n’avait rien planifié en détail. Quant aux jacasseries… Eh bien, il fallait espérer que Talmanes était l’exception qui confirmait la règle !
Du coin de l’œil, Egwene vit que Romanda fondait sur elle tel un vautour sur sa proie. Mais Arathelle la prit par le bras, refusant de la lâcher.
— Me diras-tu enfin où est Mat ? demanda Talmanes. En route pour Caemlyn avec la Fille-Héritière ? Pourquoi cet air surpris ? Une servante parle à un soldat, lorsqu’ils vont puiser de l’eau au même ruisseau. Même si l’homme est un affreux fidèle du Dragon…
Une ironie mal placée, vraiment. Les hommes étaient décidément de gros lourdauds. Même les meilleurs d’entre eux trouvaient toujours le moyen de dire ce qu’il ne fallait pas au moment où il ne le fallait pas, ou de poser la mauvaise question. Sans parler de cette tendance à faire parler les servantes…
Si elle avait pu mentir, tout aurait été beaucoup plus facile pour Egwene. Cela dit, Talmanes lui laissait beaucoup de marge pour contourner les serments. Une demi-vérité allait suffire, évitant qu’il parte sur-le-champ pour Ebou Dar. Un quart ferait peut-être même l’affaire…
À l’autre bout du dais, Siuan s’entretenait avec un grand type roux à la moustache recourbée qui la regardait tout aussi dubitativement que Segan. En principe, les nobles savaient de quoi une Aes Sedai aurait dû avoir l’air… Mais l’ancienne Chaire d’Amyrlin ne se concentrait pas sur son interlocuteur. Au contraire, elle jetait sans cesse des coups d’œil en direction d’Egwene. Des coups d’œil pleins de reproches, évidemment ! Le feu au pont… L’épinoche… Le groupe de brochets… Que la Lumière brûle cette femme !
— La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, Mat était à Ebou Dar. Mais il doit déjà être en route vers le nord, à l’heure où nous parlons. Il pense toujours avoir pour mission de me sauver, Talmanes. Et Matrim Cauthon ne voudrait pas rater l’occasion de m’entendre avouer que je suis une jeune fille en détresse…
Talmanes n’eut pas l’air surpris du tout.
— Je me doutais qu’il y avait quelque chose dans ce genre… Je le sentais depuis des semaines. Et d’autres hommes de la Compagnie aussi… Rien de pressant, mais quelque chose de constant… L’impression qu’il a besoin de moi. Comme si je devais regarder vers le sud, en tout cas… Suivre un ta’veren peut se révéler un peu… particulier.
— Je suppose, oui, acquiesça Egwene en espérant ne pas laisser paraître son incrédulité.
Penser que Mat, ce garnement, était devenu le chef de la Compagnie de la Main Rouge était déjà perturbant. Alors, songer qu’il était un ta’veren… Mais pour avoir un effet sur les autres, un ta’veren devait quand même être présent, non ? Ou au moins, pas trop loin…
— Mat se trompait, tu n’as pas besoin d’aide… Et tu n’as jamais eu l’intention de m’en demander, pas vrai ?
Talmanes n’avait pas haussé le ton. Pourtant, Egwene regarda autour d’elle. Siuan la fixait toujours, idem pour Halima.
Halima… Paitr la serrait de bien trop près, faisant la roue comme un paon. À la manière dont il la reluquait, il ne l’avait pas prise pour une sœur, c’était évident ! Mais elle était loin de lui accorder toute son attention, même si elle lui souriait de toutes ses dents. Egwene était son véritable centre d’intérêt. À part ça, tous les autres semblaient occupés, et personne n’était assez près pour entendre ce que se disaient Talmanes et la Chaire d’Amyrlin.
— La dirigeante suprême n’aurait décemment pas pu venir se réfugier sous ton aile, pas vrai ? Mais par moments, te savoir dans les environs m’a réconfortée…
Un aveu difficile à faire. La Chaire d’Amyrlin n’était pas censée non plus avoir besoin de réconfort, mais ça ne portait pas à conséquence, tant qu’aucune représentante ne le savait.
— Tu as été un ami fidèle, Talmanes. Et j’espère que ça continuera. Je le souhaite de tout cœur…
— Tu t’es montrée plus… ouverte… avec moi que je l’aurais cru, admit Talmanes. Du coup, je vais te faire une confidence…
L’expression de l’officier ne changea pas. Pour un observateur, il aurait paru évoquer la pluie et le beau temps. Mais son ton baissa encore d’un cran :
— Le roi Roedran m’a fait des propositions en ce qui concerne la Compagnie. On dirait qu’il espère être le premier véritable souverain du Murandy. Il veut louer nos services. En temps normal, je n’aurais pas envisagé d’accepter, mais on ne gagne jamais assez d’argent, et avec cet étrange appel de Mat, comme s’il avait besoin de nous… Bref, il vaudrait mieux que nous restions au Murandy. À l’évidence, tu es arrivée exactement au point que tu visais, et tu tiens les choses bien en main…
Talmanes se tut lorsqu’une jeune servante vint lui proposer un gobelet de vin chaud. Vêtue d’une robe de laine verte aux fines broderies, la fille portait par-dessus une cape doublée de peau de lapin. D’autres domestiques venus avec la délégation aidaient au service, à présent. Sans doute pour bouger un peu et avoir moins froid… La jeune servante n’avait pas les lèvres bleues, certes, mais elle semblait néanmoins gelée.
Si Talmanes refusa le gobelet, Egwene en prit un, histoire de se gagner quelques secondes de réflexion. De fait, pensa-t-elle en sirotant une gorgée, la présence de la Compagnie n’était plus nécessaire. Les sœurs râlaient certes d’abondance, mais elles s’étaient habituées aux hommes de Mat, tout « fidèles du Dragon » qu’ils étaient. Elles ne redoutaient plus vraiment une attaque, et depuis le départ de Salidar, il n’y avait pas vraiment eu besoin d’utiliser la Compagnie comme un aiguillon pour les faire avancer plus vite. La seule fonction de Shen an Calhar, désormais, c’était de faire affluer les recrues dans l’armée de Bryne. Supposant que la présence de deux troupes laissait augurer un conflit, beaucoup d’opportunistes choisissaient de s’engager dans la force la plus nombreuse.
Egwene n’avait plus besoin de la Compagnie, certes, mais Talmanes s’était comporté comme un ami. Pour la Chaire d’Amyrlin… Eh bien, les sentiments et le devoir poussaient parfois dans le même sens…
Alors que la servante s’éloignait, Egwene posa une main sur le bras de l’officier.
— Ne fais pas ça… La Compagnie elle-même ne pourra pas conquérir seule le Murandy, et vous aurez tout le monde contre vous. La seule chose qui peut unir les Murandiens, tu le sais très bien, c’est la présence d’étrangers sur leur sol. Suis-nous jusqu’à Tar Valon, Talmanes ! Mat nous y rejoindra, j’en suis sûre.
Et il lui faudrait voir Egwene portant l’étole à la Tour Blanche pour croire qu’elle était bel et bien la Chaire d’Amyrlin !
— Roedran n’est pas idiot, Egwene… Il nous demande seulement d’être là et d’attendre. Une armée étrangère sans Aes Sedai et dont on ignore ce qu’elle mijote… Unir les nobles contre nous devrait être un jeu d’enfant pour le roi. Et quand ce sera fait, nous traverserons en douceur la frontière. Roedran pense garder la haute main sur la noblesse, après notre départ.