— Et qu’est-ce qui l’empêchera de vous trahir ? demanda Egwene avec un peu trop d’ardeur à son goût. Si la menace se volatilise, son rêve d’unité risque de disparaître avec.
L’officier parut amusé par cette éventualité.
— Je ne suis pas stupide non plus ! Roedran ne pourra pas être prêt avant le printemps. Tous ces nobles ne seraient pas sortis de leur domaine s’il n’y avait pas eu une « invasion » d’Andoriens, et ils se sont mis en route avant le début des frimas…
» Mat nous aura rejoints avant le printemps. S’il vient dans le Nord, il entendra parler de nous. Roedran devra en rester là, même s’il ourdit des plans tordus. Enfin, si Mat veut vraiment aller à Tar Valon, je te reverrai là-bas.
Egwene eut un grognement agacé. C’était un très bon plan, digne de ceux que Siuan mettait au point. Mais elle doutait que Roedran Almaric do Arreloa a’Naloy soit capable de le mener à bien. Cet homme, à ce qu’on disait, était si débauché qu’il aurait pu faire passer Mat pour un parangon de vertu. Cela dit, elle n’aurait pas cru ce roitelet capable d’imaginer un tel plan.
De toute façon, la décision de Talmanes était prise.
— Jure-moi, mon ami, que tu ne te laisseras pas entraîner dans une guerre par Roedran.
Les responsabilités, toujours… Sur les épaules d’Egwene, l’étole rayée semblait peser plus lourd que sa cape fourrée.
— S’il est prêt plus tôt que prévu, tu partiras sans attendre Mat !
— J’aimerais te le promettre, mais c’est impossible. Egwene, je m’attends à la première attaque contre mes chariots de ravitaillement trois jours après que nous aurons cessé de suivre l’armée de Bryne. Tous les nobliaux et les paysans croiront pouvoir me voler des chevaux durant la nuit, me planter une banderille dans le dos et filer sans demander leur reste.
— Je ne t’interdis pas de te défendre, et tu le sais très bien. Donne-moi ta parole, Talmanes ! Ou j’opposerai mon veto à ton accord avec Roedran.
La seule façon d’empêcher cet accord, c’était de le rendre public. Mais Egwene ne voulait pas quitter le Murandy après y avoir provoqué une guerre civile – dont elle aurait semé la graine en amenant Talmanes avec elle.
La regardant comme s’il la voyait pour la première fois, l’officier baissa la tête – pas humblement, mais pour exprimer un profond respect.
— Il en sera fait selon ta volonté, mère… Dis-moi, tu es sûre de ne pas être ta’veren aussi ?
— Je suis la Chaire d’Amyrlin, et c’est bien assez pour une seule personne. (Egwene posa de nouveau une main sur le bras du militaire.) Que la Lumière brille pour toi, Talmanes !
Cette fois, le sourire de l’officier se refléta presque dans son regard.
Bien entendu, même s’ils avaient parlé à voix basse, la conversation entre Egwene et Talmanes n’était pas passée inaperçue. La gamine qui prétendait être la Chaire d’Amyrlin – insoumise à la Tour Blanche ! – s’entretenant avec le chef de dix mille fidèles du Dragon !
Egwene se demanda si elle avait facilité ou au contraire compliqué le petit coup tordu de Talmanes et Roedran. Une guerre au Murandy était-elle désormais plus ou moins probable ? Que le Ténébreux emporte Siuan et sa Règle des Conséquences Inattendues ! Alors qu’Egwene traversait la foule en se réchauffant les doigts sur son gobelet de vin chaud, une bonne cinquantaine de regards la suivirent avant de se détourner pudiquement. Enfin, pour certains… Alors que les autres représentantes étaient l’incarnation même de l’impassibilité des Aes Sedai, Lelaine aurait bien pu être un corbeau aux yeux marron regardant un poisson agoniser dans une flaque d’eau, et les yeux plus sombres de Romanda auraient très facilement pu forer un trou dans de l’acier.
En tentant de surveiller la position du soleil dans le ciel, Egwene fit lentement le tour du dais. Les nobles importunaient toujours les représentantes, mais ils passaient de l’une à l’autre, en quête de meilleures réponses. Egwene commença à remarquer de petits détails. Alors qu’il quittait Janya pour aller rejoindre Moria, Donel s’inclina très bas devant Aemlyn, qui lui rendit gracieusement son salut. Se détournant de Takima, Cian adressa une profonde révérence à Pelivar, qui inclina la tête en retour. Il y eut d’autres occurrences de cet étrange phénomène. Chaque fois, un Murandien saluait avec déférence un Andorien qui lui répondait tout aussi protocolairement.
Les Andoriens s’efforçaient d’ignorer Bryne, sinon pour le foudroyer du regard de temps en temps. En revanche, les Murandiens recherchaient sa compagnie. L’abordant les uns après les autres, il suffisait de suivre la direction de leurs regards pour voir qu’ils lui parlaient de Pelivar, d’Arathelle ou d’Aemlyn. L’analyse de Talmanes était peut-être bien juste…
Egwene reçut son lot de révérences et de courbettes, mais bien moins appuyées que celles dont bénéficiaient Pelivar, Arathelle ou Aemlyn. Une demi-douzaine de femmes vinrent la remercier d’avoir contribué à la résolution pacifique de ce « différend ». Quand elle se félicita à haute voix de cette issue heureuse, cependant, un même nombre de nobles dames haussèrent les épaules ou soupirèrent, comme si elles doutaient fort que toute cette histoire s’achève sans effusions de sang.
— La Lumière fasse qu’il en soit ainsi ! s’écria une de ces femmes quand la Chaire d’Amyrlin affirma que le sang ne coulerait pas.
— Si la Lumière le veut…, ajouta une autre noble avec un manque de conviction accablant.
Quatre dames donnèrent du « mère » à Egwene, mais une seule sans hésiter d’abord assez longuement. Trois autres déclarèrent qu’elle était jolie, qu’elle avait de beaux yeux et un maintien altier – des compliments adaptés à une jeune femme, certes, mais sûrement pas à la Chaire d’Amyrlin.
Egwene trouva cependant un sujet de satisfaction sans mélange. À l’évidence, Segan n’avait pas été la seule à réagir à son annonce au sujet du Registre des Novices. Également intriguées, c’était pour ça que les autres femmes venaient lui parler. Après tout, si les autres sœurs s’étaient rebellées contre la Tour Blanche, c’était elle qui prétendait être la Chaire d’Amyrlin. Pour qu’elles surmontent leurs réticences, il fallait que l’intérêt de ces femmes soit vraiment éveillé.
Arathelle posa la question avec un froncement de sourcils qui accentua les rides de ses joues. Aemlyn, elle, secoua sa tête grisonnante après avoir obtenu la réponse. Ensuite, ce fut au tour de Cian de venir demander des précisions. Puis vint une Andorienne aux traits anguleux nommée Negara, suivie par une Murandienne aux grands yeux répondant au nom de Jennet. Après, Egwene perdit le compte des noms et des visages…
Aucune de ces femmes ne se renseignait pour elle-même (plusieurs le précisèrent clairement, surtout parmi les plus jeunes) mais toutes les nobles passèrent devant Egwene – sans compter une bonne partie des servantes, sous prétexte de lui proposer à boire. Parmi ces dernières, Nildra, une fille presque étique, venait du camp des Aes Sedai.
Egwene fut vraiment satisfaite d’avoir semé cette graine… En revanche, elle dut admettre qu’elle avait fait un flop avec les hommes. Quelques-uns lui parlèrent, mais uniquement quand ils la croisaient par hasard et ne pouvaient pas faire autrement. Après avoir lâché un commentaire sur le temps – pour saluer la fin de la sécheresse ou au contraire déplorer l’arrivée soudaine de la neige – ou déclaré qu’on en aurait bientôt fini avec les brigands, avec un peu de chance (non sans jeter parfois un regard appuyé à Talmanes), les seigneurs se défilaient avec une agilité d’anguille. Un certain Macharan, un Andorien aux allures d’ours brun, faillit s’étaler dans sa hâte d’éviter Egwene. Tout bien pesé, ce n’était guère surprenant. Le Registre des Novices fournissait aux femmes un prétexte et une justification, même si ce n’était qu’à leurs propres yeux. En revanche, pour les hommes, être vu en train de parler avec elle risquait d’être compromettant…