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Très décourageant, vraiment… Si elle se moquait de ce que les hommes pensaient des novices, Egwene aurait voulu savoir s’ils estimaient, comme les femmes, que tout ça risquait de mal finir. Car les craintes de ce genre étaient souvent autoréalisatrices… Au bout du compte, la jeune femme décida qu’il n’y avait qu’un moyen d’en avoir le cœur net.

Alors qu’il venait de prendre un gobelet de vin chaud sur un plateau, Pelivar se retourna et, avec un juron étouffé, dut reculer d’un bond pour ne pas percuter Egwene. Pour être plus près de lui, elle aurait dû se percher sur ses bottes !

Du vin se renversa sur un gant du seigneur puis s’infiltra sous sa manche, lui arrachant un juron beaucoup plus franc et massif. Dominant Egwene de toute sa taille, il la regarda comme un homme sérieux qui entend se débarrasser sans tarder d’une sale gamine enquiquinante. Ou qui fulmine après avoir failli marcher sur une vipère… Le dos bien droit, la Chaire d’Amyrlin imagina le seigneur sous les traits d’un petit garçon pris en faute. Avec les hommes, ça fonctionnait très bien, parce qu’ils le sentaient – sans doute en lointaine relation avec les réprimandes de leur mère.

Pelivar marmonna quelque chose. Peut-être une formule de politesse, ou bien un troisième juron. Puis il baissa très légèrement la tête et tenta de contourner l’importune jeune femme. Qui se fit un plaisir de lui barrer le chemin. Puis d’avancer quand il recula. Voyant que sa proie se sentait coincée, Egwene décida de la mettre un peu à l’aise avant de passer aux questions importantes. Après tout, elle voulait des réponses, pas une série de grognements.

— Seigneur Pelivar, tu es sûrement content de savoir que la Fille-Héritière est en route pour Caemlyn ?

Plusieurs représentantes avaient mentionné ce fait.

— Elayne Trakand est tout à fait en droit de revendiquer le Trône du Lion, lâcha Pelivar, glacial.

Egwene écarquilla les yeux. Troublé, le seigneur recula de nouveau. La croyait-il vexée parce qu’il ne lui avait pas donné de titre ? Pour l’heure, c’était le cadet de ses soucis. Par le passé, Pelivar avait soutenu Morgase lors de sa conquête du trône. Parlant de lui avec affection, comme d’un oncle préféré, Elayne avait semblé certaine qu’il la soutiendrait aussi.

— Mère, souffla soudain Siuan à l’oreille d’Egwene, si tu veux que nous soyons au camp avant la nuit, il est temps de partir.

Des mots d’une grande banalité, un ton neutre, et pourtant, il y avait urgence, ça tombait sous le sens. Dans le ciel, le soleil avait dépassé son zénith.

— Par ce temps, il vaut mieux ne pas traîner dehors après le coucher du soleil, dit Pelivar. Si vous voulez bien m’excuser, je dois aussi me préparer au départ.

Après avoir posé son gobelet sur le plateau d’un serviteur, Pelivar hésita, esquissa une courbette, puis s’enfuit de la démarche allègre d’un type qui vient d’échapper à un traquenard.

Egwene aurait voulu pouvoir taper du pied de rage. Que pensaient donc les hommes de leur pacte ? Si on pouvait utiliser ce mot, après le coup de force qu’elle venait de faire. Arathelle et Aemlyn étaient plus puissantes et influentes que bien des mâles, mais les soldats obéissaient à Pelivar, à Culhan et à quelques autres seigneurs de ce genre. S’ils le voulaient, ces hommes pouvaient encore saboter son plan.

— Siuan, trouve Sheriam, et dis-lui que tout le monde doit être en selle dans quelques minutes, à n’importe quel prix !

Pas question de laisser aux représentantes une nuit pour réfléchir à ce qui venait d’arriver et pour comploter. La délégation devait être de retour au camp avant la nuit !

19

La loi

Les représentantes étant aussi pressées de s’en aller qu’Egwene – surtout Lelaine et Romanda, leurs yeux lançant des éclairs sur un visage glacial –, il ne fut pas difficile de les faire monter en selle. Même celles qui affichaient la sérénité légendaire des Aes Sedai filèrent si vite vers les chevaux que leurs interlocuteurs en restèrent bouche bée, les domestiques en tenue colorée étant obligés de remballer le matériel à la vitesse de l’éclair pour ne pas se faire planter là.

Egwene lança Daishar au petit galop dans la neige, un coup d’œil au seigneur Bryne suffisant pour qu’il ordonne à ses hommes de suivre le rythme. Siuan, sur Bela, et Sheriam, sur Aile, talonnèrent leur monture pour rattraper la Chaire d’Amyrlin. Sur une assez longue distance, les chevaux traversèrent une étendue de neige où ils s’enfonçaient jusqu’aux boulets, ce qui les força à lever la jambe presque aussi haut que pour un défilé martial. Alors que la Flamme de Tar Valon battait au vent, les trois cavalières de tête, flanquées du seigneur Bryne, maintinrent un rythme élevé, et tant pis si la raison aurait voulu qu’elles ralentissent.

Les représentantes furent bien contraintes de suivre, cette progression rapide et heurtée leur interdisant de mener des messes basses tout en chevauchant. Sur un terrain si hostile, quand on avançait très vite, une seconde d’inattention suffisait pour que la monture se casse une jambe… et que le cavalier se brise la nuque. Pourtant, Lelaine et Romanda réussirent à réunir leurs fidèles autour d’elles, chaque groupe antagoniste progressant sous une protection contre les oreilles indiscrètes. Les deux sœurs semblaient lancées dans des tirades enflammées dont Egwene devina aisément la teneur.

Les sœurs qui n’appartenaient à aucun des deux clans chevauchaient parfois par petits groupes. Échangeant quelques mots, elles coulaient des regards peu amènes à la Chaire d’Amyrlin et à leurs collègues protégées par un tissage.

Delana fut la seule à faire bande à part. Durant tout le trajet, elle ne quitta pas Halima, qui ne cherchait plus à faire mine de se ficher du froid. Serrant sur son torse les pans de sa cape, elle frissonnait, mais ça ne l’empêchait pas de parler sans cesse à Delana, comme pour la réconforter. De fait, la sœur au front plissé d’inquiétude – bizarrement, ça lui donnait l’air âgée – semblait avoir besoin qu’on lui remonte le moral.

Et elle n’était pas la seule. Si les autres sœurs cachaient parfaitement leur malaise, les Champions regardaient sans cesse autour d’eux comme s’ils guettaient une menace. Laissant battre au vent les pans de leur cape, histoire d’avoir les mains libres, ces hommes s’angoissaient simplement parce que leurs Aes Sedai n’étaient pas tranquilles. Trop préoccupées, les représentantes ne songeaient pas à calmer leurs protecteurs. Une très bonne chose, aux yeux d’Egwene. Si les représentantes étaient perturbées, ça signifiait qu’elles n’avaient pas encore pris leur décision.

Quand Bryne se laissa distancer pour aller parler avec Uno, Egwene saisit au vol l’occasion de demander à Siuan et à Sheriam ce qu’elles avaient appris sur les sœurs et les Gardes de la Tour infiltrés en Andor.

— Pas grand-chose, répondit Siuan.

Bien fringante, Bela paraissait n’avoir aucune difficulté à maîtriser le terrain. Sa cavalière, en revanche… Serrant ses rênes d’une main, Siuan s’accrochait de l’autre au pommeau de sa selle.

— D’après ce que j’ai pu reconstituer, il y a cinquante rumeurs… et pas un seul fait. Le genre d’histoires qui prennent bien, quand on a décidé de les répandre… Mais ça peut quand même être vrai.

Les sabots de Bela s’enfoncèrent soudain dans un trou. Forcée de faire une embardée, la jument hennit d’agacement – et Siuan soupira d’angoisse.

— La Lumière brûle tous les chevaux ! rugit-elle.

Sheriam n’avait pas appris grand-chose de plus.

— Mère, selon moi, ce sont des idioties ! De toute façon, il y a toujours des rumeurs sur des sœurs infiltrées ici ou là. (Sheriam se tourna vers Siuan :) Où as-tu donc appris l’équitation ? Ce soir, tu auras trop mal pour simplement marcher…