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Pour se laisser aller ainsi, Sheriam devait avoir les nerfs tendus à craquer. Et à la voir se tortiller sur sa selle, on pouvait penser qu’elle était déjà dans l’état déplorable qu’elle prédisait à Siuan.

L’ancienne Chaire d’Amyrlin se prépara à riposter, se fichant comme d’une guigne des représentantes qui les regardaient derrière le porte-étendard.

— Silence, vous deux ! cria Egwene.

Constatant qu’elle avait elle aussi les nerfs en pelote, elle prit une grande inspiration pour se calmer. Quoi que puisse en penser Arathelle, si Elaida avait envoyé une force pour s’opposer aux renégates, il ne se serait pas agi d’une infiltration mais d’une invasion massive. Donc, il ne restait pour objectif que la Tour Noire, ce qui présageait un désastre. Car on obtenait toujours de meilleurs résultats en plumant le poulet qu’on avait devant soi plutôt qu’en essayant avec celui qui s’était perché dans un arbre. Surtout lorsque l’arbre était dans un autre pays… et qu’il n’y avait peut-être pas de second poulet.

Egwene modéra pourtant son ton lorsqu’elle donna à Sheriam des instructions pour la suite des événements. Être la Chaire d’Amyrlin signifiait avoir la responsabilité de toutes les Aes Sedai. Y compris, dans son cas, de celles qui restaient fidèles à Elaida.

Un ton modéré, certes, mais une voix qui ne tremblait pas. Quand on tenait un loup par les oreilles, avoir peur ne servait plus à rien.

Lorsqu’elle eut reçu ses ordres, Sheriam écarquilla les yeux.

— Mère, puis-je demander pourquoi… ?

Un regard d’Egwene suffit à dissuader la Gardienne de continuer.

— À tes ordres, mère… C’est vraiment étrange, tout ça… Je me souviens encore du jour où vous êtes arrivées à la Tour Blanche, Nynaeve et toi, ignorant si vous deviez être plus excitées qu’effrayées. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Tout a changé.

— Rien ne reste tel quel pour toujours…

Egwene coula un regard lourd de sens à Siuan, qui fit mine de n’avoir rien vu. Une alliée qui boudait, l’autre qui semblait au bord de la syncope…

Bryne revint sur ces entrefaites. Sentant que quelque chose clochait, il annonça que la colonne avançait bien, puis ne desserra plus les dents. Un homme avisé.

Malgré ce bon rythme, le soleil touchait presque la cime des arbres quand les cavaliers entrèrent dans le camp de l’armée. Tandis que les ombres des chariots et des tentes s’allongeaient démesurément, des hommes travaillaient encore à construire des abris de fortune avec des branchages. Alors qu’il n’y avait pas assez de tentes pour les soldats, le camp abritait une multitude de civils et de civiles, des fabricants de flèches aux palefreniers en passant par les lavandières. Le son de marteaux s’abattant sur des enclumes indiqua à Egwene que les forgerons, les maréchaux-ferrants et les armuriers étaient toujours au travail. Mais des feux de cuisson crépitaient déjà un peu partout.

Dès qu’ils se furent occupés de leur monture, les cavaliers partirent en quête d’un peu de chaleur et d’un bon repas chaud. Bizarrement, après qu’elle lui eut fait signe de la laisser, Bryne continua à chevaucher près d’Egwene.

— Si tu permets, mère, j’aimerais t’accompagner encore un peu…

Stupéfaite, Sheriam se retourna sur sa selle. Siuan écarquilla les yeux, mais elle les garda braqués devant elle, afin que le seigneur ne s’en aperçoive pas.

Qu’entendait faire Bryne ? Jouer les gardes du corps pour Egwene ? Face à des sœurs ? Le type au nez congestionné aurait fait aussi bien que lui… Voulait-il montrer sa loyauté à la Chaire d’Amyrlin ? Si tout se passait bien ce soir, il en aurait amplement l’occasion le lendemain. Car la révélation qu’Egwene gardait en réserve pouvait pousser le Hall dans des directions qu’elle n’osait même pas imaginer.

— Ce soir, ce sont des affaires d’Aes Sedai…, dit Egwene, inflexible.

Cela dit, si stupide que fût sa proposition, Bryne était prêt à prendre des risques pour elle. Quelles que soient ses motivations – qui pouvait savoir, avec un homme ? –, la jeune femme devait lui en être reconnaissante. Une dette de plus…

— Seigneur Bryne, sauf si je t’envoie Siuan ce soir, tu devras partir avant l’aube, demain. Si on me condamne pour ce qui s’est passé aujourd’hui, le blâme pourrait retomber également sur toi. Dans ce cas, rester pourrait être dangereux. Voire mortel. Car elles se saisiraient du moindre prétexte…

Inutile de préciser qui désignait ce « elles ».

— J’ai donné ma parole, dit Bryne en flattant l’encolure de Voyageur. Jusqu’à Tar Valon… (Il marqua une pause et regarda Siuan – pas parce qu’il hésitait, mais pour mieux peser ses mots.) Quoi qu’il se passe ce soir, mère, souviens-toi que trente mille hommes et Gareth Bryne sont derrière toi. Ça devrait compter, même pour des Aes Sedai. À demain, mère… (Il talonna son cheval, mais lança par-dessus son épaule :) Siuan, je m’attends à te voir aussi demain. Rien ne changera ça !

Le regard voilé, l’ancienne Chaire d’Amyrlin regarda s’éloigner le seigneur.

Egwene le regarda aussi. Bryne ne s’était jamais montré aussi franc et direct. Pourquoi maintenant plus qu’à un autre moment ?

Quand les trois cavalières eurent traversé la bande de terrain qui séparait le camp de l’armée de celui des sœurs, Egwene fit un signe de tête à Sheriam, qui s’arrêta au niveau des premières tentes. Alors que la Chaire d’Amyrlin et Siuan continuaient à avancer, la voix de la Gardienne s’éleva, étonnamment claire et assurée :

— La Chaire d’Amyrlin convoque une session plénière du Hall pour ce soir. Qu’on s’acquitte au plus vite des préparatifs.

Egwene ne jeta pas un regard en arrière.

Devant sa tente, une frêle fille d’écurie qui manqua se prendre les pieds dans sa jupe accourut pour s’occuper des chevaux. Transie de froid, elle salua à peine les deux Aes Sedai avant de repartir aussi vite qu’elle était venue. Une fois entrée, Egwene eut l’impression que la chaleur des braseros lui sautait au visage. Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas mesuré à quel point on gelait dehors. Et combien elle était glacée.

Chesa vint la débarrasser de sa cape.

— Mère, tu es gelée jusqu’à la moelle des os, s’exclama-t-elle.

En marmonnant entre ses dents, la domestique plia les capes des deux jeunes femmes, alla arranger la couverture du lit de camp d’Egwene et déplaça légèrement un plateau posé sur un coffre.

— Si j’étais dans cet état, je me glisserais dans mon lit avec des pierres chaudes autour de moi. Après avoir mangé, cependant. Avoir chaud à l’extérieur ne sert à rien si on ne réchauffe pas l’intérieur… Pendant que tu dîneras, j’irai chercher des pierres supplémentaires pour tes pieds. Et pour ceux de Siuan Sedai, bien sûr. Quand on est affamé, on a tendance à engloutir son repas, mais moi, ça me donne des maux d’estomac.

Marquant une pause, Chesa sourit aux anges lorsque Egwene promit qu’elle mangerait lentement.

Répondre si sobrement n’avait pas été facile. La compagnie de Chesa était toujours revigorante, et après une journée pareille, c’était un véritable plaisir. Avec cette femme, rien n’était jamais compliqué…

Sur le plateau, il y avait deux assiettes de soupe aux lentilles, deux grosses tranches de pain, une carafe de vin chaud et des gobelets. La Lumière savait comment, Chesa avait deviné que Siuan mangerait avec Egwene. Ultime raffinement, la soupe était chaude et le vin aussi. Combien de fois Chesa avait-elle remplacé le plateau pour être sûre d’accueillir Egwene avec un repas chaud ? Oui, une femme simple et directe. Et aussi attentionnée qu’une mère. Ou qu’une amie.

— Pour l’instant, je dois oublier le lit, Chesa. J’ai encore du travail. Tu veux bien nous laisser ?