Выбрать главу

Siuan regarda la petite femme rondelette sortir, puis elle soupira :

— Tu es sûre qu’elle n’était pas déjà ta nourrice ?

Egwene prit une assiette, une tranche de pain et une cuillère, puis elle s’assit en soupirant. Ensuite, elle tissa une protection contre les oreilles indiscrètes. Hélas, le saidar lui fit prendre une conscience encore plus aiguë de ses mains et de ses pieds glacés. Et tout ce qui se trouvait entre les deux n’était guère plus chaud… L’assiette et même le pain lui parurent trop brûlants pour qu’elle les tienne. Comme elle aurait aimé se coucher dans un lit douillet !

— Pouvons-nous faire quelque chose de plus ? demanda-t-elle avant d’avaler une cuillerée de soupe.

Elle mourait de faim, et ça n’avait rien d’étonnant, après avoir jeûné depuis le petit déjeuner. Dans ces conditions, les lentilles et les carottes dures lui parurent aussi succulentes que les meilleurs plats de sa mère.

— Moi, je ne vois rien. Et toi, Siuan ?

— Rien du tout ! Il ne reste plus qu’à attendre – ou à espérer que le Créateur s’en mêle.

Siuan prit l’autre assiette et s’assit sur le tabouret bancal. Mais elle remua pensivement sa soupe sans l’entamer.

— Tu n’irais pas lui dire pour de bon, pas vrai ? S’il savait, je ne le supporterais pas !

— Pourquoi ça ?

— Parce qu’il risquerait d’en profiter… Non, pas comme tu penses ! Je ne faisais pas référence à ça !

Parfois, l’ancienne Chaire d’Amyrlin était rudement pudibonde.

— Mais cet homme ferait de ma vie l’équivalent de la Fosse de la Perdition !

Ben voyons ! Alors que laver ses sous-vêtements et cirer ses bottes était une partie de plaisir.

Egwene en soupira d’accablement. Comment une femme si intelligente, subtile et compétente pouvait-elle se transformer en crétine décérébrée sur cet unique sujet ?

Eh bien… Une image s’imposa à Egwene : elle-même, assise sur les genoux de Gawyn, et jouant à qui embrasserait le plus l’autre. Dans une taverne ! Vraiment, ce n’était pas le moment de penser à ça !

— Siuan, j’ai besoin de ton expérience et de ton intelligence. Je ne veux pas que tu sois l’ombre de toi-même à cause de Bryne. Si tu ne peux pas te ressaisir, je lui paierai ce que tu lui dois, puis je t’interdirai de le voir.

— J’ai dit que je le rembourserais en travaillant, s’entêta Siuan. Et j’ai autant d’honneur que ce maudit seigneur Gareth Bryne. Voire plus ! Il tient sa parole et moi la mienne. De plus, Min m’a dit que je dois rester près de lui, sinon nous mourrons tous les deux. Ou quelque chose dans ce genre…

Une légère roseur, au niveau des joues, sabota la jolie construction de l’ancienne Chaire d’Amyrlin. Son honneur et les visions de Min n’étaient qu’un prétexte. En réalité, elle était prête à tout pour ne pas s’éloigner de l’élu de son cœur.

— Très bien… Tu t’es amourachée de Bryne, et si je te dis de t’en tenir éloignée, tu désobéiras ou la frustration ravagera le peu de matière grise qu’il te reste. Que vas-tu faire au sujet de cet homme ?

Indignée, Siuan marmonna pendant un certain temps, récapitulant ce qu’elle aurait aimé faire au sujet de ce « maudit seigneur Bryne ». Gareth n’aurait sûrement pas apprécié ce programme – assez risqué pour ses abattis, il fallait le reconnaître.

— Siuan, si tu continues à nier l’évidence, j’irai tout lui raconter puis je lui donnerai l’argent que tu lui dois.

Boudeuse, Siuan eut une moue affligée. Boudeuse et affligée, Siuan Sanche !

— Je n’ai pas le temps d’être amoureuse… Entre ce que je fais pour toi d’un côté et pour lui de l’autre, je ne peux presque plus réfléchir. Et si tout se passe bien ce soir, j’aurai deux fois plus de travail. Et puis… (Siuan se décomposa.) Et s’il ne partage pas mes sentiments ? (Elle s’agita sur son tabouret.) Il n’a jamais essayé de m’embrasser. Tout ce qui l’intéresse, c’est que ses chemises soient propres.

Egwene passa sa cuillère dans l’assiette et fut étonnée que cette dernière soit vide. Du pain, il ne restait que quelques miettes sur sa robe. Pourtant, son estomac criait encore famine. Pleine d’espoir, elle lorgna l’assiette de Siuan, qui continuait à remuer sa soupe sans y toucher.

Une idée lui traversa soudain l’esprit. Pourquoi le seigneur Bryne avait-il insisté pour que Siuan le rembourse « en nature », même après avoir appris sa véritable identité ? Parce qu’elle avait juré de le faire ? En toute objectivité, c’était un arrangement absurde. Sauf que c’était le seul moyen de garder Siuan près de lui… Dans le même ordre d’idées, pourquoi Bryne avait-il accepté de lever cette armée ? Sans nul doute, il avait conscience de risquer sa tête en jouant à ce petit jeu. Et pourquoi avait-il mis cette armée au service d’une Chaire d’Amyrlin sans grande autorité et dépourvue d’alliées parmi les sœurs, à part Siuan – en tout cas, ouvertement ? La réponse était-elle d’une limpide simplicité ?

Parce qu’il aimait Siuan ?

Non ! Les hommes étaient pour la plupart frivoles et volages. Imaginer un tel romantisme, chez un mâle, voilà qui était grotesque ! Malgré tout, Egwene formula à voix haute son hypothèse, histoire de regonfler un peu le moral de Siuan.

La jeune femme en grogna d’incrédulité. C’était étonnant, chez une femme si jolie, mais personne ne savait mieux grogner qu’elle – à part peut-être un ours brun.

— Il n’est quand même pas totalement idiot ! Je dirais même qu’il a la tête sur les épaules. Le plus souvent, il réfléchit comme une femme.

— Siuan, je ne t’ai pas encore entendue promettre de te reprendre. Pourtant, il va falloir le faire, d’une façon ou d’une autre.

— Bien sûr… Je ne sais pas trop ce qui m’arrive. Ce n’est pas comme si je n’avais jamais embrassé un homme !

Siuan plissa les yeux, sans doute parce qu’elle pressentait qu’Egwene allait la contredire sur ce point.

— Je n’ai pas passé toute ma vie à la tour ! Mais tout ça est ridicule ! Parler des hommes, un soir pareil !

Baissant les yeux sur son assiette, Siuan parut s’aviser qu’elle contenait de la nourriture. Du coup, elle emplit sa cuillère avant de la brandir vers Egwene.

— Tu dois faire attention à tous les détails de ton plan, ce soir plus que jamais. Si Romanda ou Lelaine s’emparent du gouvernail, elles ne le lâcheront plus !

Que l’affaire soit ridicule ou non, quelque chose venait de réveiller l’appétit de Siuan. À la grande consternation d’Egwene, elle engloutit sa soupe et ne laissa même pas une miette de son pain. S’apercevant soudain qu’elle avait passé les doigts dans son assiette, la jeune Chaire d’Amyrlin ne trouva pas de meilleure solution que les lécher.

Parler de ce qui allait se passer dans les heures à venir ne pouvait que servir à rien. Ensemble, les deux femmes avaient répété le discours que devait tenir Egwene – si souvent qu’elle s’étonnait de ne pas en avoir rêvé. En tout cas, elle aurait certainement pu le déclamer en dormant. Siuan insista pourtant, se fichant des protestations d’Egwene.

Inlassablement, elle évoqua des possibilités dont elles avaient parlé cent fois, brodant dessus à l’infini. Bizarrement, son humeur redevint quasiment ensoleillée. Elle s’aventura même à faire un peu d’humour – ces derniers temps, c’était rare chez elle – même si ce furent pour l’essentiel des plaisanteries assez sinistres.

— Tu sais que Romanda a voulu être Chaire d’Amyrlin, un jour, dit-elle à un moment. D’après ce qu’on raconte, c’est la nomination de Tamra qui l’a poussée à prendre sa retraite – comme une mouette qui s’est fait arracher toutes les plumes de la queue ! Je parie une couronne d’argent – que je n’ai pas – contre une écaille de poisson que ses yeux seront encore plus ronds que ceux de Lelaine !