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Plus tard, Siuan en remit une couche :

— Je voudrais être là pour entendre ces vieilles chouettes ululer ! Quelqu’un va brailler, dans pas longtemps, et je préfère que ce soit elles plutôt que nous. Je n’ai jamais su chanter.

Siuan fredonna quelque chose au sujet de « regarder un garçon sur l’autre rive d’un fleuve sans avoir de bateau pour traverser ». Sur le chant, elle ne se trompait pas. Sa voix n’était pas vraiment désagréable, mais elle avait le génie d’être toujours entre les notes.

Enfin, vint l’apothéose :

— C’est bien que je sois devenue si jolie… Si ça tourne mal, ces sœurs nous mettront des costumes de poupée et elles nous exposeront sur une étagère. Sauf si nous avons un accident avant. Les poupées, ça se brise ! Gareth Bryne devra se trouver une autre malheureuse à houspiller.

À cette idée, Siuan éclata de rire.

Du coup, Egwene fut soulagée quand le rabat bougea légèrement – une façon de « frapper à la porte » annonçant une visiteuse trop futée pour entrer d’autorité sous une tente protégée par un tissage. La diversion tombait à pic, car l’humour de Siuan commençait à devenir un peu lourd.

Dès qu’Egwene eut fait disparaître la protection, Sheriam entra… accompagnée par un courant d’air froid qui semblait dix fois plus mordant qu’un peu plus tôt.

— C’est l’heure, mère. Tout est prêt.

Les yeux écarquillés, la Gardienne s’humectait nerveusement les lèvres.

Siuan se leva d’un bond, récupéra sa cape sur le lit de camp… et marqua une pause.

— J’ai navigué de nuit dans les Doigts du Dragon, dit-elle avec un grand sérieux. Et avec mon père, nous avons même attrapé un barracuda. C’est possible…

— Parfois, je me dis que…, commença Sheriam dès que Siuan fut sortie. (Elle n’alla pas plus loin, gardant pour elle sa réflexion.) Pourquoi fais-tu tout ça, mère ? Au lac, ce matin ? Et ce soir, cette réunion ? Et pourquoi as-tu passé ton temps, hier, à parler de Logain à tous les gens que nous croisions ? Je devrais être au courant de tout ça, sais-tu ? Je suis ta Gardienne et je t’ai juré allégeance.

— Je te dis ce que tu dois savoir, fit Egwene en posant sa cape sur ses épaules.

Inutile de préciser qu’un serment de loyauté arraché de force, même chez une sœur, ne lui inspirait guère confiance. Et malgré son « allégeance », rien n’interdisait de penser que Sheriam pouvait laisser « échapper » un mot dans la mauvaise oreille. Après tout, lorsqu’il s’agissait de contourner les serments, qui arrivait à la cheville des Aes Sedai ? Pour tout dire, Egwene ne croyait pas que Sheriam la trahirait. Mais comme avec le seigneur Bryne, elle entendait ne pas courir de risques tant que c’était possible.

— Je dois te dire quelque chose, mère. Demain, il est bien possible que Romanda ou Lelaine soit devenue ta Gardienne des Chroniques, et que je sois en train de purger une pénitence pour ne pas avoir averti le Hall. Et je parie que tu envieras mon sort !

Egwene acquiesça. Tout ça était parfaitement possible.

— On y va ?

À l’ouest, le soleil disparaissait derrière les arbres, une lumière rouge illuminant la neige. Sur le passage d’Egwene, les domestiques s’inclinèrent en silence. Tous avaient l’air troublés ou affichaient une impassibilité forcée. Comme les Champions, ces gens étaient prompts à sentir l’humeur de ceux qu’ils servaient.

Au début, il n’y eut pas une sœur en vue. Rien de plus normal, puisqu’elles étaient toutes massées autour du dais dressé au milieu de la seule zone découverte du camp assez grande pour ça. Un site que les sœurs utilisaient pour « planer » jusqu’aux pigeonniers de Salidar puis revenir en « voyageant » avec les nouveaux rapports des agents. La grande tente dont la toile était rapiécée en plusieurs endroits – rien à voir avec le splendide dais de la matinée – n’avait pas été facile à monter. Ces derniers mois, le Hall s’était donc plutôt réuni dehors, comme la veille, ou entassé sous une des plus grandes tentes. En fait, depuis le départ de Salidar, le dais avait été monté seulement deux fois. Toujours pour un procès…

Les sœurs du dernier rang ayant repéré Egwene et Sheriam, elles firent passer le mot et la foule s’écarta pour ouvrir un chemin aux deux femmes. Le visage de marbre, les Aes Sedai savaient-elles ce qui se tramait ou le soupçonnaient-elles ? Hélas, c’était impossible à dire. Alors, deviner ce qu’elles pensaient…

Le cœur battant la chamade, Egwene se força à imaginer un bouton de rose…

Pendant qu’elle foulait les tapis à motifs floraux, se faufilant entre les braseros, Sheriam entonna l’annonce protocolaire :

— Elle arrive, elle arrive !

Le déficit de pompe, par rapport à d’habitude, n’avait rien d’étonnant. Pour qui connaissait bien Sheriam, il y avait même un peu de nervosité dans sa voix.

Les coffres et les bancs qui avaient servi au lac attendaient les participantes. Bien plus impressionnants que les sièges dépareillés utilisés les fois précédentes, ils étaient disposés en deux rangées obliques de neuf – mais par groupes de trois. Les Ajah Vert, Gris et Jaune sur une aile, le Blanc, le Marron et le Bleu sur l’autre. Au bout, entre les deux, se dressait le « trône » de la Chaire d’Amyrlin. Une fois assise, Egwene serait sous le regard des dix-huit représentantes. Une gamine devant ses juges.

En tout cas, elle se félicita de ne pas s’être changée, car toutes les représentantes avaient gardé leur tenue d’apparat, y ajoutant simplement leur châle.

Un des bancs était vide et le resta jusqu’à ce que Sheriam ait terminé sa harangue. Essoufflée et rouge tomate, Delana déboula à cet instant et, sans sa grâce habituelle, se rua sur son siège, entre Varilin et Kwamesa, les deux autres représentantes grises. Souriant bêtement, elle se mit à jouer avec son collier de larmes-de-feu. À première vue, n’importe quel observateur l’aurait prise pour l’accusée.

Du calme ! Quelle accusée ? Aucun procès n’était ouvert. Pour l’instant.

Egwene marcha lentement vers son siège, Sheriam sur les talons. Cadette des représentantes, Kwamesa se leva et l’aura du saidar l’enveloppa. Ce soir, il n’y aurait aucune simplification du protocole.

— Ce qui est exposé devant le Hall de la tour ne regarde que le Hall, déclama Kwamesa. Quiconque y fait intrusion, que ce soit une femme ou un homme, une initiée de la tour ou un étranger, je le forcerai à se plier à la loi et à l’affronter. Sachez que mes paroles sont sincères. Il en sera fait ainsi !

Encore plus ancienne que le serment de ne jamais mentir, cette déclamation remontait à une époque où les Chaires d’Amyrlin mouraient plus souvent assassinées que dans leur lit – encore qu’il arrivait qu’on les tue entre leurs draps.

Luttant pour ne pas toucher son étole, histoire de se rappeler qui elle était, Egwene se concentra sur le banc qui l’attendait et continua à avancer lentement.

Toujours enveloppée par l’aura du saidar, Kwamesa se rassit. Également unie à la Source, la sœur blanche Aledrin se leva. Avec ses cheveux blond foncé et ses grands yeux marron, elle était fort jolie dès qu’elle souriait. Mais ce soir, un rocher aurait paru plus expressif qu’elle.

— Autour de ce dais, dit-elle, il y a des sœurs qui n’appartiennent pas au Hall. Ce qui est dit devant le Hall ne devant pas être répété, sauf si les représentantes en décident autrement, je vais m’assurer que personne d’importun ne nous entendra.

Après avoir tissé un bouclier qui enveloppait tout le dais, Aledrin se rassit. Il y eut des murmures parmi les sœurs massées à l’extérieur qui devaient désormais assister aux débats… sans entendre ce qui se disait.

Il était quand même étrange que tant de choses, parmi les représentantes, soient dépendantes de l’âge. Les autres sœurs, elles, ne se référaient jamais à ce critère. Siuan avait-elle mis le doigt sur quelque chose ?