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Non ! Concentre-toi et reste calme !

Soulevant l’ourlet de sa cape, Egwene grimpa sur son coffre puis elle se retourna. Lelaine était déjà debout, son châle à franges bleues drapé sur les bras, et Romanda quittait déjà son siège sans même attendre qu’Egwene soit assise.

La jeune femme ne leur laissa pas le loisir de s’emparer du gouvernail.

— J’ai une question à poser devant le Hall. Qui est d’accord pour déclarer la guerre à Elaida do Avriny a’Roihan ? Que celles qui le sont se lèvent !

Sur ces mots elle s’assit, retira sa cape et la laissa glisser sur le banc. Debout à côté d’elle, au niveau du sol, Sheriam semblait calme et sereine, mais elle laissa échapper un petit gémissement. Egwene espéra être la seule à avoir entendu. Ça valait mieux, en tout cas…

Pétrifiées sur leur siège, les représentantes regardèrent la Chaire d’Amyrlin avec de grands yeux ronds. Moins à cause de la question qu’elle venait de poser que du simple fait qu’elle en ait posé une. Personne ne procédait ainsi avant d’avoir discrètement sondé les représentantes. Pour des raisons pratiques autant que par respect des traditions, ça ne se faisait pas !

Ce fut Lelaine qui répondit :

— Nous ne déclarons pas la guerre à des individus, dit-elle, pas même les traîtres comme Elaida. Quoi qu’il en soit, je propose de différer ta question jusqu’à ce que nous ayons statué sur des sujets plus urgents.

Lelaine avait eu le temps de se reprendre, depuis le matin. Redevenue froide et dure, elle eut un geste agacé – comme si elle chassait ainsi Elaida (ou peut-être bien Egwene) de ses préoccupations – puis s’adressa aux autres représentantes :

— Ce qui nous réunit ici ce soir est… Eh bien, j’allais dire « simple », mais ça ne l’est pas. Ouvrir à tous les vents le Registre des Novices ? Des grands-mères viendraient nous demander d’entrer à la tour ! Rester ici un mois ? Ai-je besoin de citer tous les inconvénients ? En particulier celui de dépenser la moitié de notre or sans avancer d’un pas vers Tar Valon ? Quant à ne pas entrer en Andor…

— Ma sœur Lelaine, coupa Romanda, dans sa fougue, a oublié à qui il revient de droit de parler en premier.

Son rictus faisant presque passer Lelaine pour une personne avenante, Romanda ajusta lentement son châle – une façon de dire qu’elle avait tout le temps du monde – avant d’enchaîner :

— J’ai deux questions à poser devant le Hall, et avec la seconde, je rejoindrai les inquiétudes de Lelaine. Hélas pour elle, la première consiste à demander si elle est encore digne de rester membre du Hall.

— Une question concernant la guerre ne peut pas être différée, intervint vigoureusement Egwene. C’est la loi.

Les représentantes échangèrent des regards interloqués.

— C’est exact ? lança finalement Janya. (Elle tourna la tête pour s’adresser à la sœur assise à côté d’elle.) Takima, tu mémorises tout ce que tu lis, et tu m’as dit un jour avoir lu la Loi de la Guerre. C’est ce qu’elle dit ?

Egwene retint son souffle. Au cours du dernier millénaire, la Tour Blanche avait envoyé des soldats participer à d’innombrables conflits. Mais c’était toujours sur la demande d’au moins deux royaumes, et il s’était agi chaque fois de leur guerre, pas de celle de la tour. La dernière fois que celle-ci avait déclaré la guerre à quelqu’un, c’était à Artur Aile-de-Faucon. Selon Siuan, seules quelques bibliothécaires savaient aujourd’hui qu’il existait une Loi de la guerre.

Petite, la peau couleur ivoire vieilli et les cheveux noirs très longs, Takima faisait souvent penser à un oiseau à cause de sa manie d’incliner la tête. En cet instant, on eût dit un oiseau qui brûlait d’envie de déployer ses ailes, de prendre son envol et de fuir sans se retourner.

— C’est exact, lâcha-t-elle, morose.

Egwene prit une profonde inspiration.

— Mère, dit Romanda, on dirait que Siuan Sanche t’a très bien formée. Mais comment peux-tu parler de déclarer une guerre à une simple femme ?

Après avoir parlé comme si elle tentait de chasser quelque importune présence, la sœur se rassit et fit mine d’attendre que l’intruse se soit volatilisée.

Egwene se leva et croisa le regard de chaque représentante. Obstinément, Takima détourna la tête. Elle savait où tout ça les menait ! Mais elle n’avait rien dit. Garderait-elle le silence assez longtemps ? De toute façon, il était trop tard pour changer de plan.

— Aujourd’hui, nous nous trouvons face à une armée commandée par des gens qui se méfient de nous. Si ce n’était pas le cas, ces forces ne seraient pas là.

Egwene aurait voulu parler d’un ton vibrant et passionné, mais Siuan lui avait conseillé de rester impassible. Au bout du compte, elle s’était rangée à son avis. Ces femmes devaient avoir face à elles un adulte contrôlant ses nerfs, pas une adolescente fougueuse. Cela dit, les mots qu’elle prononça venaient tout droit de son cœur :

— Arathelle a dit, vous l’avez toutes entendue, qu’elle ne veut pas se mêler des affaires d’Aes Sedai. Pourtant, ces gens ont conduit une armée au Murandy afin de nous barrer le chemin. Tout ça parce qu’ils ne savent pas qui nous sommes et quels sont nos projets. Avez-vous eu le sentiment qu’ils vous prenaient pour de véritables représentantes ?

Le visage rond mais les yeux durs, la sœur verte Malind s’agita sur son banc et Salita, une Aes Sedai jaune, l’imita tout en tirant son châle sur son visage sombre histoire de dissimuler son expression. Berana, une autre représentante nommée à Salidar, plissa pensivement le front.

Prudente, Egwene ne rappela pas que les Andoriens et les Murandiens ne l’avaient pas du tout prise au sérieux. Si cette idée n’était pas déjà passée par la tête des représentantes, inutile de l’y faire germer.

— Nous avons récité la liste des crimes d’Elaida devant une kyrielle de nobles. Et nous n’avons pas fait mystère de notre désir de la renverser. Pourtant, ces gens se méfient. Ils pensent que nous sommes peut-être ce que nous disons, mais ils redoutent une mystification. Et si nous étions des agents d’Elaida lancés dans un complot élaboré ? La méfiance peut devenir une arme. Grâce à elle, Pelivar et Arathelle ont trouvé le courage de se dresser devant nous et de dire : « Vous n’irez pas plus loin ! » Qui d’autre, motivé par la méfiance, sera demain un nouvel obstacle pour nous ? Qui nous manifestera de l’hostilité à cause d’un sentiment d’incertitude ? Pour éviter ça, il n’y a qu’une solution : déclarer la guerre à Elaida. Je ne dis pas qu’Arathelle, Pelivar et Aemlyn nous céderont aussitôt le passage, mais au moins ils sauront qui nous sommes. Et d’autres l’apprendront par la même occasion. Plus personne ne sera dubitatif lorsque vous affirmerez être le Hall de la Tour. Et nul n’osera plus se mêler de nos affaires, si on vous tient pour d’authentiques représentantes.

» Nous avons marché jusqu’à la porte et posé la main sur la poignée. Si vous refusez de franchir le seuil, tout le monde croira que vous êtes les marionnettes d’Elaida.

Egwene se rassit, surprise de se sentir si calme. Dehors, les sœurs murmuraient entre elles, très excitées, mais le bouclier d’Aledrin occultait aussi les sons « entrants ».

Pourvu que Takima tienne encore un peu sa langue…

Romanda se leva. Avant de se rasseoir, elle lança :

— Que celles qui sont d’accord pour déclarer la guerre à Elaida se lèvent !

Son regard se posa sur Lelaine, et elle eut un nouveau rictus. Pas de doute sur ce qu’elle déclarerait être prioritaire, une fois qu’on en aurait fini avec cette idiotie !

Les longues franges marron de son châle oscillant, Janya se leva.

— Nous devrions le faire, dit-elle.

Elle n’était pas censée parler, mais elle défia du regard quiconque aurait envie de la réduire au silence. D’habitude, elle était bien plus réservée, mais son débit s’accéléra, comme chaque fois qu’elle sortait de sa coquille.