En Andor
Elayne avait espéré que le voyage jusqu’à Caemlyn se déroulerait sans anicroches. Au début, il avait semblé que ce serait le cas. La Fille-Héritière y repensait alors qu’elle était assise sur le sol près d’Aviendha et Birgitte, ses vêtements en lambeaux comme les leurs. Toutes les trois couvertes de crasse, elles étaient aussi poisseuses de sang – le tribut à payer aux blessures récoltées lors de l’explosion du portail.
Dans deux semaines au maximum, Elayne serait en position de prétendre au Trône du Lion. En attendant, au sommet de cette colline, Nynaeve était en train de guérir ses innombrables plaies et celles des deux autres – pratiquement sans un mot, et en tout cas, en s’abstenant de les enguirlander. Une très bonne chose, si peu habituelle fût-elle. Sur les traits de l’ancienne Sage-Dame l’inquiétude pour ses amies se mêlait au soulagement de les avoir trouvées vivantes.
Avant de pouvoir guérir la cuisse de Birgitte, il fallut toute la force de Lan pour en extraire le carreau d’arbalète. Bien qu’elle soit devenue blême, Elayne sentant sa douleur à travers le lien, la Championne lâcha à peine un grognement.
— Tai’shar Kandor…, murmura Lan en jetant au loin le carreau à tête triangulaire conçu pour traverser une armure.
« Le vrai sang du Kandor »… Voyant Birgitte froncer les sourcils, le Champion développa son propos :
— D’après tes vêtements, j’ai supposé que tu es originaire du Kandor. Navré si je me suis trompé…
— Oui, oui, haleta l’archère. Du Kandor…
Son pâle sourire était-il à mettre sur le compte de ses blessures ? Alors que Nynaeve, pressée de se mettre au travail, écartait Lan, Elayne espéra que l’héroïne connaissait du Kandor autre chose que son nom. À l’époque de sa naissance, ce pays n’existait pas encore.
Elle aurait dû prendre ça pour un présage…
Pour rejoindre le petit manoir à toit d’ardoise, à une bonne lieue de là, Birgitte chevaucha en croupe sur la jument de Nynaeve – baptisée Nœud d’Amour, tant qu’on y était ! – tandis qu’Elayne et Aviendha se partageaient l’étalon noir de Lan. Alors que la Fille-Héritière paradait en selle – l’Aielle s’accrochant à sa taille comme à une bouée de sauvetage –, le Champion guida Mandarb par la bride. Étant en eux-mêmes des armes, les chevaux de guerre pouvaient se révéler très dangereux pour des cavaliers sans expérience.
« Montre-toi toujours très sûre de toi, mon enfant », avait l’habitude de répéter Lini à Elayne. « Mais pas trop sûre ! »
Depuis, la Fille-Héritière essayait d’être fidèle à cette devise. Elle aurait donc dû avoir conscience que les événements n’étaient pas plus entre ses mains que les rênes de Mandarb.
Dans le manoir à trois niveaux, maître et maîtresse Hornwell avaient déjà mobilisé tous leurs employés, plus Pol, la servante de Merilille, et tous les domestiques en livrée vert et blanc venus du palais Tarasin, afin de loger convenablement les quelque deux cents personnes, en majorité des femmes, qui avaient surgi de nulle part un peu avant la tombée de la nuit.
Plutôt massif et franchement grisonnant, maître Hornwell aurait pu être le jumeau de son épouse, tant ils se ressemblaient – dans une version un peu moins dodue et grisonnante, pour maîtresse Hornwell. Sous leur supervision, le travail avançait vite malgré les regards ronds qu’arrachaient aux serviteurs du domaine le visage sans âge d’une Aes Sedai, la cape-caméléon d’un Champion ou la tenue étrange, les boucles d’oreilles, les anneaux nasaux et les chaînettes lestées de médaillons d’une Atha’an Miere.
Malgré ce que Reanne et les autres tricoteuses leur avaient dit, les femmes de la Famille, estimant qu’elles pouvaient enfin laisser libre cours à leurs angoisses, couinaient comme des truies qu’on amène à l’abattoir. Les Régentes des Vents, elles, se plaignaient amèrement d’avoir été conduites si loin de la mer – contre leur volonté, ainsi que le criait partout Renaile din Calon. Quant aux nobles et aux artisanes, pourtant fort pressées un peu plus tôt de fuir les forces qui avaient investi Ebou Dar – en emportant un baluchon pour tout bagage –, elles se lamentaient à l’idée de devoir dormir dans la paille d’une grange.
Tout ça était déjà bien en train lorsque Elayne et les autres arrivèrent, alors que le soleil sombrait à l’horizon occidental. Beaucoup d’agitation, certes, aussi bien dans le manoir que dans les dépendances, mais Alise Tenjile, toujours souriante et pourtant impitoyable, semblait tenir son petit monde encore mieux que les époux Hornwell, pourtant très compétents. Alors qu’elles pleuraient d’autant plus fort que Reanne tentait de les consoler, les membres de la Famille, sur un seul murmure d’Alise, se mettaient à agir comme des personnes responsables habituées depuis des années à s’assumer dans un monde hostile. Pareillement, des nobles dames à l’air hautain, un couteau de mariage pendant entre leurs seins opulents, et des artisanes qui les valaient bien sur le plan de l’arrogance – et de la générosité mammaire – cessaient de ronchonner dès qu’elles apercevaient Alise. S’exclamant qu’elles avaient toujours rêvé de dormir dans une grange – une expérience follement amusante ! –, elles se précipitaient d’un pas allègre vers les grands bâtiments au toit de chaume. Même les Régentes, dont un certain nombre comptaient parmi les femmes les plus influentes de leur peuple, filaient doux quand Alise s’occupait de leur cas.
Trop jeune pour avoir le visage sans âge d’une Aes Sedai, Sareitha lorgnait Alise d’un air dubitatif tout en caressant du bout des doigts les franges de son châle, histoire de se rappeler qu’elle en portait un. Aussi imperturbable que d’habitude, Merilille regardait Alise travailler avec un mélange d’approbation et d’étonnement.
Mettant pied à terre devant la porte du manoir, Nynaeve foudroya Alise du regard, tira d’un coup sec sur sa natte – un geste que sa nouvelle Némésis était bien trop occupée pour remarquer – puis entra dans le bâtiment en retirant ses gants de cuir bleu et en marmonnant entre ses dents. Lan la suivit du regard et ne put s’empêcher de ricaner, mais il se reprit dès qu’Elayne fut descendue de sa monture.
Le Champion riait, mais ses yeux étaient glaciaux. Pour le bien de Nynaeve, la Fille-Héritière espéra que cet homme pourrait échapper à son destin. Mais quand on sondait son regard, il devenait difficile d’y croire…
— Où est Ispan ? demanda la jeune femme en aidant Aviendha à mettre pied à terre.
Trop de femmes savaient qu’une Aes Sedai – une sœur noire ! – était prisonnière pour que la nouvelle ne se répande pas dans tout le domaine à la vitesse d’un feu de brousse. Alors, autant préparer un peu le personnel du manoir…
— Adeleas et Vandene l’ont conduite dans une cabane de bûcheron, à environ un quart de lieue d’ici, répondit Lan. Avec toute cette agitation, je doute que quelqu’un ait remarqué une femme avec un sac sur la tête. Les deux sœurs ont dit qu’elles resteraient avec Ispan cette nuit.
Elayne frissonna. La sœur noire allait être interrogée de nouveau après le coucher du soleil… Maintenant que l’expédition était en Andor, elle avait plus qu’avant l’impression d’avoir donné cet ordre qui la terrifiait…
Très vite, la Fille-Héritière se retrouva dans une baignoire de cuivre à se délecter de l’odeur du savon et à s’émerveiller de voir sa peau redevenir d’une blancheur éclatante. Riant aux éclats, elle projeta de l’eau sur Birgitte, qui se prélassait dans une autre baignoire – sauf quand elle ne ripostait pas aux attaques aquatiques de son Aes Sedai.
Dans une troisième baignoire, Aviendha avait quelque peine à cacher son indignation. Pensez, s’asseoir dans de l’eau et en avoir jusqu’au cou ! Cela dit, surmontant sa gêne, l’Aielle raconta l’histoire assez inconvenante d’un homme aux fesses hérissées d’épines de segade. Mise en train, Birgitte surenchérit en évoquant les malheurs un rien salaces d’une femme s’étant coincé la tête dans une palissade. Alors qu’Aviendha elle-même en rougissait, Elayne dut reconnaître que ces blagues étaient à mourir de rire, et elle regretta de ne pas en connaître une de cet acabit.