Après qu’Aviendha et la Fille-Héritière se furent mutuellement brossé les cheveux – un rituel vespéral incontournable pour des presque-sœurs –, elles se glissèrent dans le grand lit à baldaquin de la petite chambre – en compagnie de Birgitte et de Nynaeve, et en se félicitant qu’il n’y ait personne d’autre ! Dans les plus grandes pièces, y compris les salons et les cuisines, et dans les couloirs, on avait disposé sur le sol des lits de camp et des paillasses…
Durant une bonne moitié de la nuit, Nynaeve se plaignit qu’on ait osé forcer une femme à dormir loin de son mari. L’autre moitié, ses coups de coude dans les côtes réveillèrent Elayne chaque fois qu’elle réussit à fermer l’œil. Birgitte ne voulant pas changer de place, la Fille-Héritière refusa catégoriquement de demander à Aviendha de subir ce calvaire. Du coup, elle ne dormit pratiquement pas.
Le lendemain matin, au lever du soleil – une grosse boule d’or liquide –, Elayne était encore dans le brouillard lorsque sonna l’heure du départ. Sauf à le dépouiller totalement, le domaine avait fort peu de chevaux disponibles. Du coup, à part Aviendha et Birgitte, qui reçurent de nouvelles montures –, et la Fille-Héritière, désormais maîtresse d’un hongre noir nommé Cœur de Feu – toutes les personnes qui étaient parties à pied de la ferme avant l’arrivée des Seanchaniens… allaient devoir continuer de même. Ça concernait essentiellement les membres de la Famille, les serviteurs qui menaient par la bride les chevaux de bât et la vingtaine de nobles et de riches dames qui n’en étaient même plus à regretter d’avoir voulu chercher à la ferme la paix et l’occasion de méditer.
Les Champions partirent en éclaireurs, le reste de la colonne serpentant derrière Nynaeve, Elayne et les autres sœurs. Sans oublier Aviendha, bien entendu.
Dans ce paysage où les collines alternaient avec des forêts dévastées par la sécheresse, autant de femmes escortées par si peu d’hommes ne pouvaient pas passer inaperçues. Surtout quand elles comptaient dans leurs rangs des Régentes des Vents aussi à l’aise sur une selle qu’un pendu au bout de sa corde et huit Aes Sedai dont cinq identifiables de très loin pour quiconque savait quoi regarder – même et surtout si l’une d’entre elles chevauchait avec un sac sur la tête.
Elayne avait pensé atteindre Caemlyn sans se faire remarquer, mais il ne fallait plus y songer. Cela dit, rien ne pouvait laisser penser aux gens que la Fille-Héritière, Elayne Trakand en personne, faisait partie de cette improbable colonne.
Au début, elle se disait que les ennuis viendraient sans doute d’une rivale qui, apprenant qu’elle venait, enverrait des soldats pour la capturer et la tenir à l’écart jusqu’à ce que la bataille pour la succession soit finie. À présent, elle redoutait que la catastrophe soit provoquée par les fichues nobles dames et artisanes aux pieds constellés d’ampoules. Des femmes arrogantes et hautaines absolument pas habituées à crapahuter – et outrées depuis que Pol, la servante de Merilille, avait le droit de chevaucher une jument grassouillette. Les rares fermières de ce groupe ne s’en offusquaient pas trop, mais plus de la moitié de ces femmes possédaient des terres, un manoir et un palais, et presque toutes les autres auraient pu s’acheter un domaine, voire deux ou trois. Dans cette catégorie, on trouvait deux joaillières, trois tisserandes qui possédaient quatre cents métiers à tisser à elles toutes, une banquière et une propriétaire de manufactures dont les ateliers produisaient le dixième de tous les objets laqués fabriqués à Ebou Dar.
Ces nobles et ces femmes d’affaires marchaient, leur baluchon accroché dans leur dos, alors que leurs chevaux croulaient sous le poids de paniers remplis de nourriture. Des réserves ô combien précieuses !
Jusqu’à la dernière pièce, tout l’argent des voyageuses avait été remis entre les mains de Nynaeve, connue pour un sens de l’économie proche de la radinerie. Et pourtant, ça ne suffirait peut-être pas pour payer la nourriture et le logement de tant de personnes – sans parler du fourrage pour les chevaux. Hélas, ces dames refusaient de comprendre. Toute la première journée de marche, elles la passèrent à se plaindre, la plus véhémente étant une certaine Malien. Ployant sous le poids d’un énorme baluchon – plus d’une dizaine de robes, plus le linge et les accessoires assortis –, elle râlait presque en permanence.
Le premier soir, après le repas, tous les estomacs étant bien remplis de pain et de haricots – pour la satisfaction, c’était une autre affaire –, Malien rassembla autour d’elle toutes les nobles dames à la tenue maculée de poussière. La banquière et les femmes d’affaires et artisanes se joignirent à la réunion, les fermières restant à portée d’oreille. Mais avant que la meneuse ait pris la parole, Reanne fit irruption dans le cercle. Ses joues et son front ridés par des années de sourires, sa jupe relevée sur un côté pour exposer ses jupons aux couleurs vives, elle aurait pu être une des fermières.
— Si vous voulez rentrer chez vous, dit-elle de sa voix curieusement haut perchée, vous êtes libres de partir à tout moment. Cependant, j’ai le regret de vous dire que nous garderons vos chevaux. Bien entendu, vous serez dédommagées dès que ce sera possible. Si vous choisissez de rester, gardez à l’esprit que les règles de la ferme s’appliquent à cette expédition.
Plusieurs femmes en restèrent bouche bée et Malien s’apprêta à exploser d’indignation.
Les poings plaqués sur les hanches, Alise sembla se matérialiser aux côtés de Reanne. Elle ne souriait plus, désormais.
— Les dix qui ont traîné quand nous avons quitté la ferme vont faire la vaisselle, comme prévu, dit-elle d’un ton sec.
Elle fit l’appel. Jillien, une joaillière boulotte, Naiselle, la banquière au regard froid, et les huit nobles du groupe. Bien entendu, les dix femmes ne bronchèrent pas jusqu’à ce qu’Alise tape dans ses mains.
— Pour vous forcer à obéir, ne m’obligez pas à invoquer l’article du règlement de la ferme concernant l’échec.
Les yeux ronds et marmonnant d’outrage, Malien fut la dernière à aller collecter les assiettes et les couverts sales. Mais le lendemain matin, elle allégea son baluchon, abandonnant des robes au col de dentelle et plusieurs chemisiers brodés. Même si Egwene continua à redouter une explosion, Reanne parvint à tenir fermement son petit monde – et Alise encore plus fermement. Chaque fois que Malien et les autres se plaignaient des taches de graisse qui s’accumulaient sur le devant de leur robe, quelques mots de Reanne les renvoyaient à l’ouvrage. Alise, elle, se contentait de frapper dans ses mains…
Si le reste du voyage avait pu se dérouler aussi bien, Elayne serait volontiers allée donner un coup de main aux dix femmes. Hélas, les choses se gâtèrent longtemps avant que Caemlyn soit en vue.
Quand la colonne atteignit les premières routes – des pistes, plutôt, étroites et cabossées –, des exploitations agricoles commencèrent à apparaître. Des fermes et des granges en pierre au toit de chaume accrochées au flanc d’une colline ou nichées dans une cuvette. À partir de là, quelle que soit la configuration du paysage, l’expédition ne cessa plus de croiser sur son chemin des fermes et des villages. Chaque fois que ce fut possible, Elayne interrogea les gens du cru – ébahis par la très étrange colonne – pour évaluer les soutiens potentiels de la maison Trakand et en apprendre plus sur les préoccupations du peuple. En effet, répondre à ces préoccupations, lorsqu’elle revendiquerait le trône, serait presque aussi important que d’avoir le soutien de telle ou telle maison. Lors de ces conversations, elle entendit beaucoup de choses, un certain nombre n’ayant pas l’heur de lui plaire. Persuadés qu’ils avaient le droit de dire ses quatre vérités à la reine en personne, les Andoriens n’étaient pas susceptibles de ménager une jeune noble, même si elle voyageait en très curieuse compagnie.