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À Damelien, un village doté de trois moulins à eau dressés sur la berge d’une rivière hélas asséchée, le patron de l’auberge, nommée La Gerbe d’Or, reconnut que Morgase avait été une bonne reine – la meilleure possible, et peut-être même la plus grande de l’histoire.

— Sa fille aurait sans doute été une bonne dirigeante, ajouta-t-il en se grattant le menton. Dommage que le Dragon Réincarné l’ait tuée aussi. Je suppose qu’il était obligé, avec toutes ces histoires de prophéties, mais rien ne l’obligeait à assécher les rivières, pas vrai ? Combien avez-vous dit qu’il vous fallait de fourrage, ma dame ? Il est hors de prix, je vous préviens…

Plus loin, dans un coin appelé Buryhill, Elayne parla à une femme au visage austère vêtue d’une robe marron élimée bien trop grande pour elle, comme si elle avait récemment perdu beaucoup de poids. Contemplant tristement un champ dévasté par la trop longue sécheresse, la fermière était allée dans le sens de l’aubergiste :

— Ce Dragon Réincarné n’a aucun droit de nous faire ça ! C’est moi qui vous le dis ! Le trône ? Eh bien, Dyelin ne serait pas pire qu’une autre, maintenant que Morgase et sa fille ne sont plus de ce monde. Dans le coin, des gens soutiennent Naean ou Elenia, mais moi, je suis pour Dyelin. Cela dit, Caemlyn est loin d’ici et il faut que j’essaie de sauver la récolte – si j’en ai une !

À Marché de Forel, un autre village, Elayne rencontra un vieux menuisier plein de certitudes.

— Elayne est vivante, ma dame, je vous le garantis !

Chauve comme un œuf, les mains ratatinées par l’arthrose, le vieux type faisait peine à voir. Mais les meubles exposés dans son atelier, au milieu des copeaux et de la sciure, auraient pu rivaliser avec les plus belles créations qu’Elayne avait jamais vues. Dans le village abandonné par une bonne moitié de ses habitants, l’artisan restait solide au poste.

— Le Dragon Réincarné la fait venir à Caemlyn afin de pouvoir lui-même poser la Couronne de Roses sur sa tête. Tout le monde en parle ! Et si vous voulez mon avis, ce n’est pas bien du tout ! D’après ce qu’on dit, ce Dragon est un Aiel aux yeux noirs. Eh bien, nous devrions tous aller à Caemlyn pour l’en chasser, lui et tous les autres sauvages. Ensuite, Elayne pourra revendiquer le trône. Si Dyelin la laisse faire, bien sûr…

Sur Rand, Elayne entendit une kyrielle de rumeurs. On racontait par exemple qu’il avait juré allégeance à Elaida, ou qu’il était désormais le roi de l’Illian… En Andor, on l’accusait de tout ce qui n’allait pas depuis deux ou trois ans, y compris les bébés mort-nés, les jambes cassées, les invasions de sauterelles, les veaux à deux têtes et les poulets à trois pattes. Même les gens convaincus que Morgase avait ruiné le pays, la fin du règne de la maison Trakand étant une délivrance, continuaient à tenir Rand al’Thor pour un envahisseur. La mission du Dragon Réincarné, c’était de combattre le Ténébreux au mont Shayol Ghul, et avant ça, il n’avait rien à faire en Andor.

Vraiment, ce n’était pas ce qu’Elayne avait envie d’entendre. Mais on le lui répéta tout au long du voyage – qui se révéla détestable, tout compte fait. La vibrante illustration d’un des dictons favoris de Lini : « Ce n’est pas la pierre que tu vois qui te fait trébucher et tomber sur le nez. »

En plus des troubles que pouvaient provoquer les nobles dames, Elayne redoutait plusieurs problèmes potentiels susceptibles de finir par une explosion aussi dévastatrice que celle du portail. Pleines d’arrogance après le joli coup qu’elles avaient réussi en leur arrachant ce marché, à Nynaeve et à elle, les Régentes des Vents traitaient de haut les Aes Sedai – en particulier depuis que Merilille, c’était désormais de notoriété publique, avait accepté d’être une des premières sœurs à aller sur les bateaux. Pourtant, si cette mèche-là continuait à grésiller comme celle d’une fusée d’Illuminateur, l’explosion ne vint jamais.

Entre les Atha’an Miere et les femmes de la Famille, surtout les tricoteuses, la tension était aussi grande. Se battant froid la plupart du temps, elles ne cessaient que pour se descendre en flammes. Les membres de la famille ironisaient sur les « Naturelles du Peuple de la Mer qui se prenaient pour des merveilles » tandis que leurs antagonistes raillaient les « minables du plancher des vaches toujours prêtes à cirer les chaussures des Aes Sedai ». Mais les choses n’allèrent jamais au-delà de regards noirs ou de mains s’attardant sur le manche d’un couteau.

À défaut, Ispan semblait être une excellente candidate pour provoquer une catastrophe. Pourtant, après quelques jours, Vandene et Adeleas la laissèrent chevaucher tête nue – mais toujours isolée de la Source. Sans jamais desserrer les dents, les yeux toujours baissés, la sœur noire aux tresses décorées de perles filait parfaitement doux.

Bien entendu, Renaile clama partout qu’un Suppôt des Ténèbres, au sein des Atha’an Miere, était privé de son nom dès qu’on l’avait reconnu coupable, puis jeté par-dessus bord avec des pierres attachées aux chevilles. Parmi les membres de la Famille, même Reanne et Alise blêmissaient chaque fois qu’elles apercevaient Ispan. Mais la sœur noire originaire du Tarabon devint de plus en plus docile, souriant sans cesse aux deux Aes Sedai aux cheveux blancs, qui continuaient pourtant à l’interroger durement chaque soir.

Dans ces conditions, Adeleas et Vandene se montrèrent de plus en plus frustrées. À portée d’oreille d’Elayne, Adeleas confia à Nynaeve qu’Ispan s’épanchait sans retenue sur tous les anciens complots de l’Ajah Noir, en particulier sur ceux auxquels elle n’avait pas participé. Mais lorsqu’on lui mettait la pression – Elayne préféra ne pas savoir quelle sinistre réalité se cachait derrière cette expression – et qu’elle lâchait des noms de Suppôts des Ténèbres, il s’agissait neuf fois sur dix de morts, et jamais d’Aes Sedai. Selon Vandene, il était à craindre qu’elle ait prêté un Serment – la majuscule s’entendait ! – lui interdisant de trahir ses complices. Les deux sœurs continuèrent cependant à isoler Ispan et à l’interroger, mais on sentait qu’elles avançaient désormais à tâtons et en redoutant à chaque pas de s’emmêler les pieds.

Il y avait aussi Nynaeve et Lan. Un beau feu qui couvait sous la braise, celui-là !

À force de contrôler son tempérament de feu quand Lan était là, Nynaeve en avait la fumée qui lui sortait des naseaux. Affligée chaque fois qu’ils devaient dormir séparés – à savoir le plus souvent, vu les conditions d’hébergement –, elle était déchirée entre l’angoisse et l’enthousiasme dès qu’elle pouvait partager avec lui une meule de foin.

Selon Elayne, l’ancienne Sage-Dame avait eu tort d’opter pour un mariage régi par les coutumes du Peuple de la Mer. Vénérant la hiérarchie à peu près autant qu’ils adoraient la mer, les Atha’an Miere savaient qu’une femme et son mari, au gré de multiples promotions, pouvaient se passer l’un devant l’autre plusieurs fois au cours de leur vie. Leurs « règles du mariage » tenaient compte de cette réalité. En conséquence, celui qui avait le droit de commander en public était tenu d’obéir en privé. D’après Nynaeve, Lan ne profitait jamais de cet arrangement. Enfin, « pas vraiment », quoi que ça puisse vouloir dire. Chaque fois qu’elle apportait cette précision, Nynaeve rougissait. Cela dit, elle semblait toujours craindre qu’il change de politique, et son époux trouvait ça terriblement amusant. Bien entendu, cette « taquinerie » exaspérait l’ancienne Sage-Dame, et ne faisait rien pour la calmer. Comme c’était prévisible, parmi toutes les explosions que craignait Elayne, celle de Nynaeve se produisit pour de bon. Hors d’elle, elle se défoulait sur toute personne qui lui tombait sous la main. À part Lan, qu’elle traitait toujours avec une dégoulinante gentillesse. Et Alise. En une ou deux occasions, elle avait failli la rudoyer, mais au bout du compte, elle s’en était abstenue.