La neige n’eut pas pour seule conséquence l’affaire des vêtements chauds. À midi, alors que les flocons se faisaient de plus en plus gros, Renaile descendit dans la salle commune. Clamant que sa part du marché était remplie, elle exigea qu’on lui remette la Coupe des Vents… et Merilille. La sœur grise en fut consternée, et d’autres partagèrent sa réaction.
Alors que la salle était pleine de femmes de la Famille venues déjeuner – c’était leur tour –, des serveurs des deux sexes couraient partout pour faire face à ce troisième service. Renaile ayant parlé haut et fort, toutes les têtes se tournèrent vers elle.
— Tu peux commencer tes cours dès maintenant, dit Renaile à l’Aes Sedai. Montons donc dans mes quartiers !
Merilille voulut protester, mais un regard glacial de la Régente des Vents l’en dissuada.
— Merilille Ceandevin, quand je donne un ordre, tous les gens présents sur le pont doivent être prêts à l’exécuter. Alors, exécution, et que ça saute !
Merilille ne sauta pas vraiment, mais elle obéit néanmoins, Renaile la poussant pratiquement dans l’escalier. Ayant donné sa parole, la sœur n’avait pas le choix.
Reanne en resta ébahie. Alise et Sumeko, qui portait toujours sa ceinture rouge, regardèrent pensivement les deux femmes s’éloigner.
Les jours qui suivirent, que les voyageuses soient en train de chevaucher dans une plaine enneigée, de remonter les rues d’un village ou de chercher une ferme assez grande pour les héberger, Renaile obligea Merilille à la suivre comme son ombre – sauf quand elle lui donnait congé pour s’entretenir avec une autre Régente. L’aura du saidar l’enveloppant presque constamment, tout comme Renaile, Merilille passa son temps à exécuter des tissages pour les apprendre à l’Atha’an Miere.
Plus petite que la plupart des femmes du Peuple de la Mer, la sœur grise parvint au début à paraître de la même taille – une affaire de volonté et de dignité. Très vite, hélas, elle se voûta et afficha une expression résignée.
Lorsque tout le monde avait un lit où dormir, ce qui n’arrivait pas souvent, Merilille partageait le sien avec sa servante, Pol, et les deux apprenties Régentes, Talaan et Metarra. Quand elle l’apprit, Elayne se demanda ce que ça révélait sur le statut de Merilille. Sans en être absolument sûre, elle postula que les Régentes ne la mettaient même pas au niveau des apprenties. Elles attendaient qu’elle obéisse à leurs ordres sans discuter, et rien de plus.
Reanne resta indignée par cette affaire. Alise et Sumeko, elles, ne furent pas les seules femmes de la Famille à manifester leur pensive désapprobation.
Soudain, Elayne s’avisa qu’il y avait un nouveau problème. Les membres de la Famille voyaient Ispan devenir de plus en plus docile, mais elle était prisonnière de ses collègues, si on pouvait exprimer les choses ainsi. Les Atha’an Miere n’étaient pas des sœurs, et Merilille restait une femme libre. Pourtant, elle commençait elle aussi à obéir dès que Renaile aboyait un ordre – même chose quand c’était Dorile, Caire ou Tebreille, la sœur de sang de cette dernière. Chacune de ces femmes était Régente pour la Maîtresse des Vagues d’un clan, et la sœur ne filait pas aussi doux face aux autres Atha’an Miere, mais quand même…
Les femmes de la Famille passèrent de la simple indignation à la réflexion critique. Au fond, les Aes Sedai étaient peut-être bien des femmes comme les autres. Et dans ce cas, pourquoi se soumettre de nouveau à la discipline de la Tour Blanche, sous l’autorité de sœurs qui ne leur étaient en rien supérieures ? Après tout, n’avaient-elles pas survécu sans aide pendant des lustres, parfois même plus longtemps que les sœurs les plus âgées étaient prêtes à le croire ?
Elayne voyait presque ces idées se former dans la tête des compagnes de Reanne.
Quand elle en parla à Nynaeve, celle-ci se contenta de marmonner :
— Il est temps que certaines sœurs sachent ce que ça fait d’essayer de former quelqu’un qui croit en savoir plus long que son professeur. Les femmes qui ont une chance d’obtenir le châle s’accrocheront, quant aux autres, je ne vois pas pourquoi elles devraient courber l’échine.
Elayne s’abstint de mentionner les lamentations de Nynaeve au sujet de Sumeko, qui n’était pas vraiment du genre à courber l’échine. Pleine d’audace, la Naturelle avait critiqué certains tissages thérapeutiques de Nynaeve, les qualifiant de « patauds ». Bien entendu, l’ancienne Sage-Dame avait failli faire une crise d’apoplexie.
— En tout cas, inutile d’en parler à Egwene, si elle est au rendez-vous. Pas un mot sur tout ça et le reste. Elle a assez de soucis.
À l’évidence, le « reste » se référait à Merilille et à ses avanies avec les Régentes.
Au deuxième étage d’une auberge appelée La Nouvelle Charrue, les deux femmes étaient assises sur leur lit. Autour de leur cou pendait le ter’angreal consacré aux rêves, celui d’Elayne accroché à une simple cordelette et celui de Nynaeve à la chaîne d’or où elle gardait également la chevalière de Lan. Encore habillées, Aviendha et Birgitte avaient pris place sur des coffres à vêtements. Elles allaient « monter la garde » – leur expression – jusqu’à ce que la Fille-Héritière et Nynaeve reviennent du Monde des Rêves. Et elles ne retireraient pas leur cape jusqu’à ce que vienne pour elles le moment de se coucher.
La Nouvelle Charrue était en réalité très ancienne. Tous les murs s’effritaient et il y avait des courants d’air partout. Dans la chambre plutôt petite, les coffres et les baluchons empilés laissaient fort peu de place pour autre chose que le lit et la table de toilette. Bien sûr, à Caemlyn, Elayne devrait apparaître dans ses plus beaux atours. Elle avait pourtant honte que ses affaires soient transportées par les bêtes de bât alors que les autres femmes devaient les porter sur leur dos. Nynaeve, elle, ne semblait pas se sentir coupable au sujet de ses coffres.
Déjà seize jours de voyage… Dehors, la lumière de la lune se reflétait sur l’épaisse couche de neige qui couvrait le sol. Même si le ciel restait clément, la progression ne serait pas facile, le lendemain. Arriver à Caemlyn dans une semaine semblait désormais un objectif trop optimiste.
— Je suis assez maligne pour ne pas commettre de gaffe, dit Elayne à Nynaeve. Je n’ai pas envie de me faire encore réprimander.
Un euphémisme, cette façon de présenter les choses… Les deux femmes n’étaient plus allées en Tel’aran’rhiod depuis qu’elles avaient informé Egwene – le soir après avoir quitté le manoir – qu’elles avaient utilisé la Coupe des Vents. À contrecœur, elles avaient aussi mentionné le marché passé avec les Régentes des Vents – qui leur avaient forcé la main, là aussi, c’était peu de le dire.
Soudain, la Chaire d’Amyrlin, son étole sur les épaules, s’était dressée face à ses deux amies. Elayne savait que c’était la bonne façon de faire, et elle approuvait. La plus proche confidente d’une reine devait avoir conscience que son interlocutrice restait une souveraine avant d’être une amie. Cela dit, la Fille-Héritière n’avait guère apprécié de s’entendre dire par une amie – sur un ton qui n’avait rien d’amical – que Nynaeve et elle s’étaient comportées comme de sinistres abruties et avaient peut-être définitivement saboté tous leurs plans. De telles accusations étaient dures à supporter, surtout quand on était… parfaitement d’accord.
Très remontée, Egwene avait ajouté qu’elle ne punirait pas les deux « imbéciles heureuses » parce que leur temps était bien trop précieux pour qu’elles le gaspillent en purgeant une pénitence. Pour le moment…
Un juste courroux, avait dû convenir Elayne. Quand elle serait assise sur le Trône du Lion, elle resterait une Aes Sedai soumise aux lois, aux règles et aux coutumes de la Tour Blanche. Pas pour tout ce qui concernerait l’Andor – hors de question de livrer son pays à Tar Valon – mais pour ce qui la touchait personnellement. En conséquence, si pénible que ce fût, elle avait accepté calmement les acerbes critiques d’Egwene. Nynaeve, elle, avait gesticulé, bégayé d’embarras, protesté que c’était injuste et presque boudé. Puis elle s’était excusée si humblement – et si profusément – qu’Elayne avait un instant douté qu’il s’agissait de sa bonne vieille Nynaeve.