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Restant dans son rôle de dirigeante, Egwene avait affiché son déplaisir même pendant qu’elle leur accordait son pardon du bout des lèvres. Si elle honorait le rendez-vous de ce soir, ce ne serait pas un moment agréable – au mieux.

Mais lorsque les deux amies se retrouvèrent dans le Salidar du Monde des Rêves, au sein de la Petite Tour et de ce qu’on appelait le bureau de la Chaire d’Amyrlin, Egwene n’était pas là. Un indice prouvait cependant qu’elle était venue depuis leur dernière rencontre. Quelques mots tracés sur un panneau de mur vermoulu par quelqu’un qui n’avait pas voulu se donner la peine de les graver.

« Restez à Caemlyn » et un peu plus loin : « Tenez votre langue et soyez prudentes. »

Les derniers ordres que leur avait donnés Egwene. Aller à Caemlyn et y rester jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un moyen d’empêcher le Hall d’enfermer les deux « imbéciles heureuses » dans un baril de saumure. Un pense-bête que les deux femmes n’avaient aucun moyen d’effacer…

Elayne s’unit au saidar et laissa son propre message : le nombre quinze, apparemment gravé sur la table de travail d’Egwene. Une fois le tissage inversé et noué, il faudrait qu’une rêveuse passe ses doigts sur les chiffres pour s’apercevoir qu’ils n’étaient pas vraiment là. Faudrait-il vraiment quinze jours à la colonne pour atteindre Caemlyn ? Peut-être pas. Mais plus d’une dizaine, c’était une certitude.

Prenant garde à ne pas sortir la tête, Nynaeve alla à la fenêtre pour regarder dehors. Comme dans le monde réel, il faisait nuit, la lumière de la pleine lune faisant briller la neige. Mais le fond de l’air n’était pas froid. À part Nynaeve et Elayne, personne d’autre ne devait être là – et s’il y avait quelqu’un, ce n’était pas une fréquentation recommandable.

— J’espère qu’elle n’a pas de difficulté avec ses plans…, murmura l’ancienne Sage-Dame.

— Egwene nous a demandé de ne pas en parler, même entre nous, rappela Elayne.

« Quand un secret est éventé, il lui pousse des ailes. » Une autre maxime favorite de Lini.

Nynaeve se retourna, fit la grimace, puis regarda de nouveau dehors.

— Pour toi, c’est différent… Moi, je m’en suis occupée quand elle était petite, j’ai changé ses langes et je lui ai flanqué une ou deux fessées. Et voilà que je suis censée lui obéir quand elle claque des doigts. Ce n’est pas facile.

Elayne ne put pas résister à l’envie de claquer des doigts.

Nynaeve se retourna à la vitesse de l’éclair, les yeux exorbités d’angoisse. Sa robe d’équitation bleue se transforma d’abord en une tenue d’Acceptée, puis en ce qu’elle appelait de « solides habits de laine de Deux-Rivières épais et sombres ».

Quand elle comprit qu’Egwene n’était toujours pas là et n’avait donc rien entendu, elle faillit s’évanouir de soulagement.

Lorsqu’elles furent de retour dans leur corps et se réveillèrent assez longtemps pour dire à Aviendha et à Birgitte qu’elles pouvaient se coucher et leur résumer les derniers événements, l’Aielle trouva la plaisanterie d’Elayne excellente et Birgitte rit elle aussi de bon cœur.

Au matin, Nynaeve se vengea en réveillant la Fille-Héritière avec un glaçon. Le cri qu’elle poussa réveilla tout le village…

Trois jours plus tard, la première explosion se produisit.

21

Répondre à des convocations

Plus violents que jamais, les grands cyclones d’hiver appelés les Cemaros continuaient à débouler de la mer des Tempêtes. Selon les dires de certains, les Cemaros, cette année, entendaient se venger d’avoir dû attendre des mois avant d’éclater. Zébrant sans relâche le ciel, les éclairs, la nuit, produisaient presque autant de lumière que le soleil en plein jour. Charriée par les bourrasques, la pluie transformait presque toutes les routes en bourbier. Parfois, la tourbe gelait après le coucher du soleil, mais dans la journée, il faisait toujours assez chaud, même sous un ciel plombé, pour que le sol verglacé redevienne un immonde marécage.

Les éléments perturbaient énormément les plans de Rand – pour être franc, à un point qu’il n’aurait pas cru possible.

Les Asha’man qu’il avait convoqués sans délai arrivèrent le lendemain au milieu de la matinée, sortant au galop d’un portail pour émerger sous une averse qui dissimulait le soleil. À travers le trou en suspension dans les airs, on voyait que des flocons tombaient en Andor, formant un rideau blanc qui dissimulait tout ce qu’il y avait derrière.

La plupart des cavaliers portaient une épaisse cape de voyage noire. Bizarrement, la pluie semblait glisser autour d’eux et de leur monture. Ce n’était pas facile à voir, mais quiconque le remarquait les regardait à deux fois – voire à trois. Lorsqu’on ne répugnait pas à révéler qui on était, rester au sec nécessitait un tissage très simple. Et en matière de discrétion, avec le disque noir et blanc enchâssé dans un cercle rouge qu’ils arboraient sur la poitrine, les Asha’man n’en étaient plus à ça près. Même alors que la pluie les cachait à demi, leur arrogance était visible jusque dans leur façon de se tenir en selle. Fiers et méfiants, ces hommes se rengorgeaient d’être ce qu’ils étaient.

Charl Gedwyn, leur commandant, était un peu plus vieux que Rand. De taille moyenne, il arborait, comme Torval, l’Épée et le Dragon sur le col de sa veste de soie noire d’une très bonne coupe. Le pommeau et les quillons de son épée étaient rehaussés d’argent et la boucle de son ceinturon, elle aussi en argent, représentait un poing fermé.

Gedwyn se présentait comme un Tsorovan’m’hael – « Maître des Tempêtes » dans l’ancienne langue. Quoi que ça veuille dire, c’était particulièrement adapté aux conditions climatiques…

Campé sous l’entrée de la tente verte richement décorée de Rand, il observait mornement le déluge. Des gardes illianiens entouraient la tente à moins de trente pas de là, mais pour l’instant, le rideau d’eau les dissimulait. Les connaissant, Rand savait qu’ils devaient être immobiles comme des statues sous l’averse.

— Comment veux-tu que je trouve quelqu’un par ce temps ? marmonna Gedwyn. (Avec un net décalage, il ajouta :) Seigneur Dragon…

Ses yeux brillaient de défi, mais c’était toujours le cas, qu’il regarde un homme ou un poteau de clôture.

— Rochaid et moi, nous avons amené huit Dévoués et quarante soldats, soit assez d’hommes pour détruire une armée ou effrayer dix rois. Et qui sait ? faire même ciller une Aes Sedai ! Que la Lumière me brûle, mais à deux, nous aurions pu faire du bon travail. Ou toi tout seul… Pourquoi avoir demandé tant de gens ?

— J’attends de toi que tu obéisses, Gedwyn, dit froidement Rand.

Maître des Tempêtes ? Et Manel Rochaid, le second de Gedwyn, se faisait appeler Maître des Attaques – Baijan’m’hael. Pourquoi Taim créait-il sans cesse de nouveaux grades ? Son travail était de fabriquer des armes vivantes et de faire en sorte qu’elles le restent assez longtemps pour être utilisées.

— En revanche, je ne te demande pas de perdre ton temps en contestant mes ordres.

— Comme tu voudras, seigneur Dragon… Je vais envoyer mes hommes sur-le-champ.

Gedwyn se tapa du poing sur le cœur, puis il sortit. Sur son passage, l’averse s’incurva et ruissela sur les contours invisibles du tissage qu’il venait de générer – sans deviner combien il était passé près de la mort en se connectant au saidin sans prévenir.