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Rétablir l’ordre en Illian était bien entendu une noble et importante mission. Pourtant, ces seigneurs et ces dames regrettaient tous d’être ainsi éloignés du seigneur Dragon. Et se demandaient, évidemment, s’ils n’étaient pas tombés en disgrâce. Encore que les plus malins avaient paru s’interroger sur les raisons qui poussaient le Dragon Réincarné à garder un œil sur certains de leurs pairs. Rosana, par exemple, avait semblé plus que dubitative.

— Ta sollicitude me touche, dit Rand à Weiramon. Mais un homme n’a pas besoin d’une légion de gardes du corps. Je n’ai pas l’intention de déclarer la guerre à quelqu’un.

D’autant plus que cette guerre était en cours depuis beau temps. Elle avait commencé à Falme, et peut-être même avant.

— Que tes hommes se tiennent prêts, Weiramon.

Combien sont morts à cause de mon orgueil ? gémit Lews Therin. Et combien ont péri à cause de mes erreurs ?

— Puis-je au moins demander où nous allons ?

La question de Weiramon couvrit opportunément la voix du spectre.

— La capitale, répondit Rand, glacial.

Il n’aurait su dire combien de gens étaient morts à cause de ses erreurs. Mais son orgueil, lui, n’avait jamais fait de victimes. Il en était absolument sûr.

Désorienté, car son chef pouvait vouloir parler de Tear, d’Illian ou même de Cairhien, Weiramon voulut poser une autre question, mais Rand le congédia de la pointe du Sceptre du Dragon. Un moignon de lance, en réalité – qu’il aurait volontiers planté dans le cœur de Lews Therin, s’il avait pu.

— Weiramon, je n’ai pas l’intention d’attendre ici toute la journée. Va rejoindre tes hommes !

Moins d’une heure plus tard, Rand se connecta à la Source et entreprit d’ouvrir un portail. Comme toujours, ces derniers temps, il dut lutter contre le vertige qui l’attaquait chaque fois qu’il entrait en contact avec le Pouvoir ou s’en coupait. Ajouté à la souillure du saidin, une tourbe puante, ce malaise menaçait de le forcer à vider son estomac. Et y voir double, même pendant quelques instants, compliquait singulièrement le tissage des flux. Bien sûr, il aurait pu demander à Flinn ou à Dashiva de se charger du portail. Mais Gedwyn et Rochaid tenaient leur monture par la bride devant une rangée d’une dizaine de soldats en veste noire – tous ceux qui n’avaient pas été envoyés en patrouille. Tous ces hommes attendaient patiemment – et ils observaient le Dragon Réincarné.

À peine plus petit que Rand, et plus jeune de deux ans au maximum, Rochaid était lui aussi un Asha’man « complet » et il portait une veste de soie. Un sourire flottait sur son visage, comme s’il savait des choses que les autres ignoraient… et trouvait ça très amusant. De quoi était-il informé ? Certainement, ça devait concerner les Seanchaniens, même si ce type ne pouvait pas connaître les plans de Rand. De quoi d’autre aurait-il pu s’agir ? De rien du tout, peut-être, mais le jeune homme n’avait aucune envie de montrer de la faiblesse devant ces deux Asha’man.

Le vertige cessa très vite et sa vision s’éclaircit un peu plus lentement – c’était classique, ces dernières semaines – ce qui ne l’empêcha pas d’achever le tissage. Sans marquer de pause, il talonna sa monture et traversa l’ouverture suspendue dans les airs.

La capitale qu’avait mentionnée Rand était Illian, le portail débouchant un peu au nord de la ville. En dépit des inquiétudes si bien feintes de Weiramon, le Dragon Réincarné n’était pas parti sans protection. Derrière lui, près de trois mille hommes traversèrent le portail pour se retrouver dans une vaste prairie, non loin de la grande route boueuse qui conduisait à la voie de l’Étoile du Nord. Même si chaque seigneur l’accompagnant avait eu droit à une escorte réduite – une centaine de soldats, pour quelqu’un qui en commandait souvent des milliers, ça ne faisait pas grand-chose –, quand on additionnait ces détachements, ça finissait par faire du monde. Il y avait là des Teariens, des Cairhieniens et des Illianiens. Les Défenseurs de la Pierre étaient commandés par Tihera, les Compagnons avançaient sous les ordres de Marcolin, et Gedwyn dirigeait les Asha’man – du moins, ceux qui étaient venus avec eux. Pour leur part, Dashiva, Flinn et les autres chevauchaient derrière Rand. À part Narishma, qui n’était toujours pas revenu. Bien sûr, il savait où retrouver le Dragon Réincarné, mais ce retard était quand même inquiétant.

Dans la colonne, les différentes nationalités ne se mélangeaient pas. Gueyam, Maraconn et Aracome ne quittaient pas Weiramon, tous regardant davantage Rand que la route qu’ils suivaient. Gregorin Panar progressait avec trois autres membres du Conseil des Neuf. Penchés sur leur selle, les quatre hommes conversaient à voix basse. Suivi par un groupe de seigneurs du Cairhien au visage fermé, Semaradrid braquait lui aussi son regard sur le Dragon Réincarné.

Rand avait choisi les gens qui l’accompagneraient avec un grand soin – le même que pour ceux dont il s’était débarrassé – et selon des critères qui auraient sans doute étonné beaucoup de monde.

S’il y avait eu des observateurs, la colonne aurait eu fière allure avec son déploiement d’étendards et d’oriflammes, sans oublier le fanion qui dépassait du dos de certains Cairhieniens. Une force colorée, impressionnante et… très dangereuse. Car parmi les nobles, plus d’un avait bel et bien comploté contre Rand. Très récemment, il venait d’apprendre que la maison Maravin, celle de Semaradrid, avait de très anciennes accointances avec la maison Riatin, qui, au Cairhien, s’opposait ouvertement au Dragon Réincarné. Semaradrid n’avait pas nié les faits, mais il n’en avait pas fait mention non plus avant que Rand en entende parler.

Le Conseil des Neuf lui étant pour l’instant peu familier, il avait jugé dangereux de laisser tous ses membres derrière lui…

Quant à Weiramon, c’était un crétin. Livré à lui-même, il aurait été capable d’essayer de se gagner les faveurs du seigneur Dragon en lançant une armée contre les Seanchaniens, le Murandy ou n’importe quel adversaire potentiel lui tombant sous la main. Trop idiot pour être laissé en arrière, trop puissant pour qu’on le mette de côté, le Haut Seigneur chevauchait avec Rand et il prenait ça pour un honneur. De quoi regretter qu’il ne soit pas assez abruti pour commettre un impair susceptible de lui valoir une condamnation à mort.

Les charrettes et les serviteurs avançaient derrière les hommes du Tearien. Autour de Rand, personne ne comprenait pourquoi il avait ordonné que tous les chariots partent avec les autres groupes. Craignant les oreilles indiscrètes, il n’avait aucune intention de s’expliquer.

Conduits par des palefreniers, les chevaux de rechange venaient ensuite, précédant une longue file de fantassins en plastron cabossé souvent pas à leur taille ou en gilet de cuir couvert de disques de fer rouillé. Armés d’un arc, d’une arbalète ou parfois d’une pique, ces hommes étaient d’anciens fidèles du « seigneur Brend » qui avaient refusé de rentrer chez eux sans armes. Leur chef, Eagan Padros, était le type avec lequel Rand avait négocié à la lisière de la forêt. Plus brillant que son allure l’aurait laissé penser, c’était un homme du peuple qui avait gravi les échelons du pouvoir à la force du poignet. Un profil qui plaisait à Rand. Pour l’heure, Padros essayait de garder ses hommes en bon ordre de marche, mais ils avaient tendance à s’éparpiller pour mieux sonder le paysage qui se déroulait devant eux.

La voie de l’Étoile du Nord, une large route de terre battue interrompue régulièrement par des ponts de pierre, traversait en ligne droite les immenses marécages qui entouraient Illian. Venant du sud, le vent charriait une odeur iodée et les relents moins agréables des tanneries. Aussi grande que Caemlyn ou Cairhien, Illian était une capitale en constante expansion. Ses toits de tuile aux couleurs vives et ses tours élancées se distinguaient à peine tout au bout de l’immense marécage où des grues pataugeaient tandis que des vols entiers d’oiseaux blancs rasaient la surface de l’onde à tire-d’aile. Depuis sa fondation, Illian n’avait jamais éprouvé le besoin de se doter d’un mur d’enceinte. Cela dit, si elle en avait eu un, ça ne l’aurait pas beaucoup aidée contre Rand…