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Lorsqu’ils comprirent que le seigneur Dragon n’avait pas l’intention d’entrer en ville, beaucoup d’hommes furent déçus. Mais aucun ne se plaignit à voix haute, en tout cas à portée d’oreille du jeune homme. Cela dit, on n’aurait pas pu prétendre qu’un grand enthousiasme présida au dressage du camp. Comme la plupart des mégalopoles, Illian exhalait un parfum d’exotisme, et on la disait remplie de tavernes fascinantes et de femmes peu farouches. Bien entendu, ces rumeurs étaient colportées par des hommes qui n’y avaient jamais mis les pieds, même s’ils étaient par ailleurs illianiens. Pour ces choses-là, l’ignorance embellissait toujours la réputation d’une ville.

Mais pour ce soir, seul Morr galoperait le long de la voie. Cessant d’enfoncer dans la terre des piquets de tente, beaucoup d’hommes le regardèrent avec envie. Et les nobles le suivirent des yeux avec une curiosité qu’ils faisaient tout pour cacher.

Occupés à dresser leur camp, les Asha’man de Gedwyn ne s’intéressèrent pas le moins du monde à Morr. Pourtant, ils n’étaient pas débordés, car leurs installations se réduisaient à une grande tente noire pour leurs deux chefs… et à un grand carré – leurs « quartiers » ! – où l’herbe et la boue étaient aplanies. Une opération qui avait été accomplie avec le Pouvoir, bien entendu. Les Asha’man y avaient recours pour tout, s’abstenant même d’allumer naturellement les feux de cuisson.

Dans les autres camps, quelques hommes, les yeux ronds, regardaient la tente se monter quasiment toute seule tandis que des paniers d’osier se détachaient du flanc des chevaux et lévitaient dans les airs. Mais ces curieux détournaient le regard dès qu’ils comprenaient ce qui se passait…

Deux ou trois soldats en veste noire semblaient parler tout seuls, et ça n’avait rien de rassurant…

Deux tentes dressées près de celle de Rand leur étant réservées, Flinn et les autres ne se joignirent pas au groupe de Gedwyn. Mais Dashiva alla voir le Maître des Tempêtes et le Maître des Attaques, qui se prélassaient dans un coin en donnant de temps en temps un ordre sec. Après une courte conversation, il revint en secouant la tête et en marmonnant entre ses dents. Gedwyn et Rochaid n’étaient pas des gens amicaux, et c’était très bien comme ça.

Dès qu’elle fut prête, Rand alla se réfugier sous sa tente. Se couchant tout habillé sur son lit de camp, il contempla le plafond. Des abeilles d’or étaient également brodées à l’intérieur de la toile…

Le jeune homme ayant laissé ses serviteurs en arrière, ce fut Hopwil qui lui apporta une carafe de vin chaud. Mais il n’y toucha pas, perdu dans ses pensées tourbillonnantes. Encore deux ou trois jours, et les Seanchaniens recevraient un coup dont ils ne se relèveraient pas. Ensuite, ce serait le retour à Cairhien pour voir comment se déroulaient les négociations avec les Atha’an Miere, pour apprendre ce que mijotait Cadsuane – il lui devait une fière chandelle, certes, mais elle préparait quand même quelque chose – et peut-être pour en finir avec ce qui restait de la rébellion. Caraline Damodred et Darlin Sisnera avaient-ils profité de la confusion pour s’échapper ? Si le Haut Seigneur Darlin tombait entre ses mains, ça pourrait bien mettre également un terme à la rébellion à Tear.

Et l’Andor ? Si Mat et Elayne étaient au Murandy, comme on pouvait le croire, il faudrait encore des semaines, au mieux, avant que la jeune femme puisse revendiquer le Trône du Lion. Quand ce serait fait, Rand serait obligé de rester loin de Caemlyn. Mais il devait quand même parler à Nynaeve. Pouvait-il purifier le saidin ? C’était possible. Et ça pouvait aussi détruire le monde. Par la Lumière ! où était Narishma ?

Très violent si près de la mer, un orage de Cemaros balaya le camp et une averse s’abattit sur la tente. Par le rabat entrouvert, Rand vit les éclairs bleu et blanc qui déchiraient le ciel. Le roulement du tonnerre aurait pu faire croire que des montagnes venaient de s’écrouler sur le marécage.

Alors que les éléments se déchaînaient, Narishma entra sous la tente. Trempé jusqu’aux os, il avait les cheveux plaqués sur le crâne. Ses ordres étant de ne pas se faire remarquer, aucun tissage ne l’avait protégé. Vêtu d’une simple veste marron, il avait noué ses cheveux en queue-de-cheval. Même sans clochettes, de très longues tresses, sur un homme, avaient tendance à attirer le regard.

L’air furieux, l’Asha’man avait calé sous son bras un ballot cylindrique attaché avec de la ficelle – on eût dit un petit tapis environ du diamètre d’une jambe d’homme.

Se levant d’un bond, Rand s’empara de l’objet sans laisser à Narishma le temps de le lui tendre.

— Quelqu’un t’a vu ? Pourquoi as-tu tant tardé ? Je t’attendais hier soir.

— Il m’a fallu un moment pour comprendre ce que je devais faire… Tu ne m’avais pas tout dit, et ça a failli me coûter la vie.

Ridicule ! Rand avait fourni à cet homme toutes les informations dont il pouvait avoir besoin. Il en était absolument sûr. À quoi bon mettre sa confiance en quelqu’un, si c’était pour que cette personne finisse par mourir et tout gâcher ?

Très prudemment, Rand glissa le « tapis » sous son lit de camp. Il brûlait d’envie de le dérouler, pour être sûr que Narishma lui avait rapporté ce qu’il voulait. Mais dans le cas contraire, l’Asha’man n’aurait pas osé revenir.

— Déniche-toi une veste noire, avant d’aller rejoindre les autres. Encore une chose, Narishma : dis un mot de tout ça à quelqu’un, et je te tuerai de mes mains.

Tue donc le monde entier ! s’écria joyeusement Lews Therin. L’humour du désespoir… Moi, j’ai tué le monde, et tu peux en faire autant, si tu fais un effort !

Narishma se tapa du poing sur la poitrine – très fort.

— À tes ordres, seigneur Dragon…

Le lendemain, peu après l’aube, sous un ciel plombé et tandis que des rafales de vent annonçaient un nouvel orage, un millier d’hommes de la Légion du Dragon sortirent d’Illian et s’engagèrent sur la voie de l’Étoile du Nord, marchant au pas au son des tambours. Avec leur casque andorien peint en bleu et leur longue veste également bleue ornée sur la poitrine d’un Dragon écarlate et or, les légionnaires attirèrent l’attention des soldats présents dans les divers camps.

Une oriflamme bleue arborant un Dragon et un nombre permettait d’identifier les cinq compagnies. Cela dit, les légionnaires étaient des soldats très spéciaux. Par exemple, ils avaient un plastron, mais sous leur veste, afin de ne pas cacher le Dragon – pour la même raison, ce vêtement se boutonnait sur un côté – et chacun portait sur la hanche une épée courte et sur l’épaule une arbalète à armature de fer. Un grand plumet rouge sur le casque, les officiers avançaient devant les tambours et les oriflammes. À part le cheval de Morr, qui ouvrait la marche, les seuls autres équidés étaient les bêtes de bât qui la fermaient.

— Des fantassins…, grogna Weiramon en faisant claquer ses rênes dans sa main gantée. Que la Lumière brûle mon âme ! ce sont des bons à rien, les fantassins… À la première charge, ils se débanderont. Voire même avant…

Les premiers hommes s’écartèrent de la voie. Ces gaillards avaient aidé à prendre Illian, et ils ne s’étaient pas débandés.

— Pas de piques, marmonna Semaradrid en secouant la tête. J’ai vu des fantassins bien commandés résister à une charge, mais ils avaient des piques. Sans ces armes…

Il eut un grognement dégoûté.

Troisième homme perché sur sa monture près de Rand pour accueillir les légionnaires, Gregorin Panar ne fit aucun commentaire. Parce qu’il n’avait pas de préjugés contre l’infanterie ? Dans ce cas, il aurait été le seul noble que connaissait Rand à ne pas honnir les fantassins. Quoi qu’il en soit, il s’efforçait de ne pas froncer les sourcils, et y réussissait presque. Désormais, tout le monde savait que les hommes arborant un Dragon sur la poitrine s’étaient engagés parce qu’ils entendaient suivre Rand – enfin, le Dragon Réincarné – et pour aucune autre raison que celle-là.