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Gregorin Panar devait se demander où Rand voulait aller – avec cinq compagnies de la Légion ! – sans juger bon d’en informer le Conseil des Neuf, sans doute parce qu’il le jugeait indigne de confiance. À la façon dont il regardait le jeune homme, Semaradrid devait se poser la même question. Seul Weiramon était trop borné pour s’interroger.

Rand fit pivoter Tai’daishar. Emballé dans plusieurs couches de tissu, le paquet de Narishma était désormais glissé et attaché sous la sangle de son étrier gauche.

— Faites démonter le camp ! lança Rand aux trois nobles. Nous partons !

Cette fois, le jeune homme laissa à Dashiva le soin de tisser le portail. Fronçant les sourcils, l’Asha’man marmonna entre ses dents. Pour une raison inconnue, il semblait offensé. Leurs montures flanc contre flanc, Gedwyn et Rochaid affichèrent un sourire sardonique tandis que le trait de lumière argenté vertical se transformait en une ouverture béant dans les airs. Rand nota qu’ils le regardaient lui, pas Dashiva. Eh bien, qu’ils regardent ! Combien de fois pouvait-il se connecter au saidin et passer à un souffle de s’évanouir, avant de tomber dans les pommes pour de bon ? S’il faisait l’expérience un jour, ce ne serait pas sous les yeux de ces deux-là…

Cette fois, le portail les fit émerger sur une large route qui serpentait le long des contreforts d’une chaîne de montagnes, à l’ouest. Les monts Nemarellin… N’arrivant pas à la cheville des montagnes de la Brume – et aux orteils de la Colonne Vertébrale du Monde –, ces pics sombres et oppressants bordaient la côte occidentale de l’Illian. Au-delà, on trouvait le golfe de Kabal et plus loin encore…

Les hommes reconnurent très vite ces montagnes. Après les avoir balayées du regard, Gregorin Panar hocha la tête, l’air satisfait. Alors que des cavaliers sortaient encore du portail, les trois autres conseillers et Marcolin le rejoignirent afin de lui parler à voix basse. Semaradrid ne fut pas long à se repérer, et Tihera non plus. Eux aussi parurent contents, comme s’ils comprenaient mieux ce qui se passait, à présent.

Partant de Lugard, la route d’Argent assurait la totalité du trafic commercial en direction de l’ouest. Il existait aussi une route d’Or qui conduisait à Far Madding. Ces deux voies et leurs noms dataient d’une époque où l’Illian n’existait pas. Après des siècles à être tassées par des roues de chariots, des sabots et des bottes, ces voies ne craignaient plus les déluges des Cemaros, parce qu’elles parvenaient à les absorber presque totalement. En hiver, c’étaient pratiquement les seules voies de communication fiables quand on voulait faire voyager de grandes colonnes d’hommes. Désormais, tout le monde savait que les Seanchaniens étaient à Ebou Dar – et tant pis si les histoires qui circulaient dans les rangs les assimilaient à des cousins des Trollocs, en plus méchant. S’ils avaient l’intention d’envahir l’Illian, la route d’Argent était l’endroit idéal pour leur barrer le chemin.

Semaradrid et les autres devaient croire qu’ils avaient percé au jour le plan de Rand. Sans aucun doute, il avait appris que les Seanchaniens allaient venir, et que les Asha’man étaient là pour les massacrer dès qu’ils se montreraient. Avec les rumeurs qui couraient au sujet des envahisseurs, personne ne semblait se plaindre de devoir laisser le sale travail à d’autres…

Comme de juste, Weiramon eut besoin qu’on lui explique la situation – ce fut Tihera qui s’en chargea – et il en fut très perturbé, même s’il tenta de le cacher en débitant un discours pompeux sur la grande sagesse du seigneur Dragon et son génie militaire… et sur la première charge contre les Seanchaniens qu’il comptait fermement diriger.

Un imbécile étalon, vraiment !

Avec un peu de chance, quelqu’un qui apprendrait la présence de troupes sur la route d’Argent ne serait pas plus perspicace que Semaradrid ou Gregorin. Et si tout se passait au mieux, personne d’important ne le saurait avant qu’il soit trop tard.

Rand avait parié que l’attente ne durerait pas plus d’un ou deux jours. Alors que le temps passait, rendant ce délai obsolète, il commença à se demander s’il n’était pas aussi idiot que Weiramon.

La plupart des Asha’man sillonnaient l’Illian, les plaines de Maredo et Tear à la recherche de ceux que Rand voulaient trouver. Tout ça pendant les Cemaros… Même en recourant à des portails, il fallait du temps, y compris pour ces hommes, pour repérer des gens quand la pluie réduisait la visibilité à moins de cinquante pas, les bourbiers empêchant en outre les rumeurs, si utiles pour des limiers, de se propager normalement. Passant sans le savoir à un quart de lieue de leurs proies, les Asha’man devaient sans doute revenir sur leurs pas pour simplement apprendre qu’elles s’étaient déplacées. Et certains d’entre eux avaient dû partir très loin, à la poursuite de gens qui n’étaient pas nécessairement très désireux d’être rattrapés. Des jours passèrent avant que le premier noble arrive.

Le Haut Seigneur Sunamon vint se joindre à Weiramon. Plus que rondouillard et affichant sans cesse un sourire mielleux – à l’intention de Rand en tout cas –, cet homme multipliait les protestations de loyauté, y compris aux moments les plus incongrus. En réalité, il avait comploté pendant si longtemps contre le Dragon Réincarné qu’il devait encore en être capable dans son sommeil.

Le Haut Seigneur Torean, un homme incroyablement riche à la trogne de fermier, arriva ensuite et s’épancha longuement sur la fierté qu’il éprouvait – pensez, chevaucher une nouvelle fois aux côtés du seigneur Dragon ! En réalité, rien ne l’intéressait davantage que l’or, à part peut-être les privilèges dont Rand avait dépouillé les nobles de Tear. Quand on lui apprit qu’il n’y avait pas de servantes dans le camp, il se montra très déçu, d’autant plus qu’on ne trouvait dans les environs aucun village où dénicher de jeunes paysannes à la cuisse légère. En ce qui concernait les complots contre Rand, Torean était au moins l’égal de Sunamon. Et il dépassait sans doute Gueyam, Maraconn et Aracome.

Bertome Saighan arriva aussi. Petit mais assez beau, dans le genre rustique, il avait le devant de la tête rasé, à la manière des soldats. D’après ce qu’on disait, il ne pleurait pas beaucoup la mort de Colavaere, sa cousine. Primo, parce que ce décès avait fait de lui la nouvelle Haute Chaire de la maison Saighan, et secundo parce qu’on murmurait que Rand avait fait exécuter Colavaere. Ou l’avait même carrément assassinée de ses mains…

Bertome s’inclina et sourit, mais ses yeux noirs restèrent de glace. D’après certaines rumeurs, il aimait beaucoup sa cousine…

Ailil Riatin fut la suivante. Mince et pleine de dignité, cette femme aux yeux noirs restait jolie malgré les années. Ayant un Capitaine de la Lance pour commander ses soldats, argua-t-elle, elle ne voyait pas pourquoi elle aurait dû s’aventurer en personne sur le champ de bataille. Bien entendu, elle multiplia elle aussi les protestations de loyauté envers le Dragon Réincarné. Mais son frère Toram convoitait le trône que Rand destinait à Elayne, et on affirmait que cette femme était prête à faire n’importe quoi pour son frère – absolument n’importe quoi. Y compris s’allier à ses ennemis pour les espionner et leur mettre des bâtons dans les roues.

Dalthanes Annallin, Amondrid Osiellin et Doressin Chuliandred arrivèrent aussi. Trois seigneurs qui avaient soutenu les prétentions au trône de Colavaere – dès qu’ils avaient pensé que Rand ne reviendrait plus jamais à Cairhien.