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Cairhieniens ou Teariens, ces gens furent amenés à Rand les uns après les autres, chacun étant accompagné d’une suite d’une cinquantaine de personnes – cent au maximum. Des hommes et des femmes dont le Dragon Réincarné se méfiait encore plus que de Gregorin ou de Semaradrid. En majorité des hommes, cependant. Non parce que Rand jugeait les femmes moins dangereuses. Pour ça, il n’était pas assez fou ! En général, une femme se décidait à vous tuer bien plus vite qu’un homme, et elle avait besoin de beaucoup moins de raisons. Mais à part les plus redoutables, Rand n’avait pas pu se décider à emmener des femmes là où il allait. Capable de sourire chaleureusement à un interlocuteur pendant qu’elle réfléchissait à l’endroit où elle allait le poignarder, Ailil comptait sans nul doute parmi les plus dangereuses. Tout comme Anaiyella, une Haute Dame mince comme une liane et encline aux minauderies qui adorait jouer les ravissantes idiotes pour berner son public. Revenue chez elle après son séjour à Cairhien, elle s’était lancée sans vergogne à la conquête du trône (encore virtuel) de Tear. Au fond, c’était peut-être bien une ravissante idiote. Mais quoi qu’il en soit, elle s’était gagné beaucoup de partisans, à la fois parmi les nobles et au sein du peuple.

Grâce aux Asha’man, Rand put ainsi rassembler tous les gens qui étaient restés bien trop longtemps loin de sa sourcilleuse surveillance. Bien entendu, il ne pouvait pas tous les avoir à l’œil en même temps, mais au moins, ça leur rappelait qu’il restait sur ses gardes.

Après les avoir réunis, Rand attendit. Deux jours. Puis quatre. Puis huit…

La pluie martelait sa tente avec un peu moins de violence lorsque le dernier homme qu’il attendait arriva.

Retirant sa cape de voyage trempée, Davram Bashere la secoua puis la jeta sur le dossier d’un fauteuil. Écœuré, il soupira sous sa grosse moustache grisonnante. Petit, le nez crochu, ce gaillard parvenait à avoir l’air bien plus grand qu’il l’était. Pas parce qu’il faisait la roue – non, simplement, il s’estimait aussi grand que n’importe quel homme en sa présence et réussissait à en convaincre les autres. Ceux qui étaient malins, en tout cas… Le sceptre d’ivoire à tête de loup nonchalamment glissé à sa ceinture – un bâton pour le Maréchal du Saldaea, en quelque sorte – avait été gagné sur d’innombrables champs de bataille et autour d’autant de tables de négociations.

Un des très rares hommes auxquels Rand aurait confié sa vie. Et un des derniers qu’il vouvoyait encore et qui lui rendaient la politesse.

— Je sais que vous n’aimez pas les explications, déclara Bashere, mais je ne serais pas fâché qu’on éclaire un peu ma lanterne…

Écartant le fourreau de son épée, il se laissa tomber dans un fauteuil et passa une jambe par-dessus un accoudoir. Sa position favorite… En toutes circonstances, il semblait parfaitement à son aise, mais il pouvait bondir à la vitesse d’un félin.

— Votre Asha’man n’a rien voulu me dire, à part que vous aviez besoin de moi avant-hier ! Pourtant, il a précisé que je ne devais pas venir avec plus de mille hommes. J’en avais à peine la moitié avec moi, et ils sont tous là. Mais il ne s’agit pas d’une bataille, pas vrai ? Une bonne moitié des étendards que j’ai vus dehors appartiennent à des hommes qui se mordraient la langue plutôt que de vous prévenir, s’ils voyaient dans votre dos un tueur armé d’un couteau. Et presque tous les autres drapeaux sont à des seigneurs qui tenteraient de détourner votre attention… Voire qui auraient payé le tueur à gages…

En manches de chemise, Rand s’assit à son bureau de campagne et se plaqua les mains sur les yeux. En l’absence de Boreane Carivin, qu’il avait laissée en arrière, les mèches des bougies n’étaient pas correctement taillées, et une fumée âcre planait dans l’air. De plus, il avait passé presque toute la nuit à étudier des cartes du sud de l’Altara. Très peu d’entre elles se recoupaient…

— Quand on envisage de livrer bataille, seigneur Bashere, qui choisir pour payer la facture du boucher, sinon des hommes qui veulent votre mort ? De toute façon, ce ne sont pas les soldats qui vaincront, sur ce coup-là. Leur seule mission, ce sera d’assurer la sécurité des Asha’man. Que pensez-vous de ça ?

Bashere soupira si violemment que sa moustache ondula.

— Votre ragoût est du genre mortel, voilà ce que je pense. Et quelqu’un va s’étouffer en le mangeant. Fasse la Lumière que ce ne soit pas nous.

Sur ces mots, le Maréchal du Saldaea éclata de rire, comme s’il venait de faire une fine plaisanterie.

Lews Therin s’esclaffa aussi.

22

Les nuages s’accumulent

Sous un crachin régulier, la petite armée de Rand se mit en colonnes sur les hautes collines qui faisaient face aux pics des monts Nemarellin, une masse sombre et déchiquetée qui se dressait à l’horizon occidental. Quand on « voyageait », il n’était pas nécessaire de se tenir face à sa destination, mais Rand se sentait mal à l’aise dès qu’il procédait autrement.

Même s’il pleuvait, les nuages effilochés laissaient apercevoir un soleil étonnamment brillant. Ou était-ce une illusion d’optique, après tant et tant de jours de grisaille ?

En tête de quatre colonnes hérissées de pointes de lance brillant au soleil, des cavaliers du Saldaea attendaient à côté de leur monture qu’ils tenaient par la bride. Vêtus d’une veste courte, ces hommes aux jambes arquées à force de rester en selle ne portaient pas d’armure.

Les cinq autres colonnes étaient dirigées par des légionnaires du Dragon placés sous les ordres de Jack Masond, un petit homme râblé. Quand il bougeait, la vitesse de Jack surprenait régulièrement son monde. Pour l’heure, bien campé sur ses pieds, les mains croisées dans le dos, il se tenait plus immobile qu’une statue. Ses hommes étaient en place, tout comme les Défenseurs et les Compagnons, très mécontents de se retrouver derrière des fantassins.

Oui, tout le monde était en place, à part les nobles et leur suite, qui s’agitaient dans tous les sens comme s’ils ne savaient pas où se mettre.

La boue collant aux semelles des hommes, aux sabots des chevaux et aux roues des chariots, des jurons fusaient d’un peu partout. Mettre en formation six mille hommes trempés et qui continuaient de prendre la pluie nécessitait du temps et de la patience. Sans parler de la gestion des chevaux de rechange et des charrettes transportant le ravitaillement.

Afin d’être repéré au premier coup d’œil, Rand avait revêtu ses plus beaux atours. Un filament de Pouvoir avait fait briller le fer de lance de son sceptre comme un petit soleil, un autre faisant resplendir la Couronne d’Épées. La boucle de sa ceinture en forme de dragon scintillait aussi, comme les broderies en fil d’or de sa veste de soie bleue. Un moment, il regretta d’avoir renoncé aux pierres précieuses qui ornaient la poignée de son épée et son fourreau. Le cuir noir de sanglier était très pratique, mais n’importe quel soldat aurait pu en être équipé. Alors que ses hommes devaient savoir qui il était. Et les Seanchaniens… Eh bien, qu’ils sachent, eux, qui venait pour les détruire !

Arrêtant son cheval sur un grand plateau, Rand regarda les nobles s’agiter sur les collines, et son impatience grandit. Non loin de lui, Gedwyn et Rochaid, en selle, se tenaient devant leurs hommes. Les Dévoués devant et les soldats derrière, ils semblaient prêts à défiler. Il y avait autant de vétérans grisonnants ou chauves que de jeunes types – plusieurs aussi juvéniles que Morr ou Hopwil – mais tous étaient assez puissants dans le Pouvoir pour ouvrir un portail. Rand avait expressément demandé qu’il en soit ainsi.