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En compagnie de Morr, d’Adley, d’Hopwil et de Narishma, Flinn et Dashiva attendaient derrière le Dragon Réincarné. Il y avait aussi deux porte-étendard, un Tearien et un Cairhienien, dont le plastron, le casque et même les gantelets brillaient de mille feux. L’étendard rouge de la Lumière et celui du Dragon, gorgés d’eau, pendaient pour l’instant au bout de leur hampe.

Sous sa tente, afin qu’on ne le voie pas vaciller, Rand avait canalisé le Pouvoir. Du coup, le crachin tombait autour de lui.

La souillure du saidin était particulièrement nauséabonde, en ce jour, sa puanteur semblant se communiquer à son âme. Il avait cru s’y être habitué, mais là, ça lui retournait l’estomac. Une agression plus violente que le mélange coutumier de feu glacé et de froid brûlant du saidin lui-même. Ces derniers temps, pour éviter le malaise qui le saisissait chaque fois qu’il s’y connectait, Rand restait le plus longtemps possible relié à la Source. Car s’il se laissait distraire par la nausée du combat contre le saidin, ça risquait d’être mortel. Y avait-il un rapport avec ses vertiges ? Bon sang ! il ne pouvait pas encore se permettre de devenir fou, et encore moins de mourir. Pas si tôt ! Il lui restait trop de choses à faire.

Il appuya sa jambe gauche contre le flanc de Tai’daishar afin de sentir le paquet fixé sous la sangle de l’étrier. Chaque fois qu’il faisait ça, quelque chose s’agitait à la lisière de son cocon de Vide. L’excitation de l’attente – et peut-être un peu d’angoisse. Très bien entraîné, le hongre fit mine de tourner sur la gauche, et il dut tirer sur ses rênes pour l’en empêcher. Quand ces fichus nobles seraient-ils enfin en place ? D’impatience, Rand grinça des dents.

Dans son enfance, il avait souvent entendu des hommes plaisanter au sujet de la pluie tombant quand il faisait soleil. D’après eux, ça signifiait que le Ténébreux était en train de frapper Semirhage. Les rires qui ponctuaient cette blague étaient souvent un peu forcés, cependant, et le vieux Cenn Buie, maigre à en être quasiment squelettique, ne manquait jamais d’ajouter que Semirhage, outragée et furieuse, viendrait se venger en enlevant les petits garçons qui ne s’écartaient pas promptement du chemin de leurs aînés. Cette menace suffisait à faire détaler Rand, en ce temps-là. Aujourd’hui, il aurait aimé que Semirhage tente de l’enlever. Histoire de la faire pleurer.

Rien ne peut faire pleurer Semirhage, marmonna Lews Therin. Elle arrache des larmes aux autres, mais elle n’en a pas à verser.

Rand ricana. Si la Rejetée venait aujourd’hui, il la ferait pleurer ! Et tous les autres avec elle, s’ils l’accompagnaient. Quoi qu’il en soit, les Seanchaniens, eux, allaient verser toutes les larmes de leur corps, il en faisait son affaire !

Ses ordres n’avaient pas plu à tout le monde. Dès qu’il pensait que Rand ne le regardait pas, Sunamon cessait de sourire. Torean lui, buvait presque sans cesse – de l’eau-de-vie, sans aucun doute. Il devait avoir un stock de flasques dans ses sacoches de selle, parce qu’il n’était jamais à sec.

L’air sinistre, Semaradrid, Marcolin et Tihera vinrent chacun à leur tour protester vigoureusement contre la taille insuffisante de l’armée. Quelques années plus tôt, une force d’environ six mille hommes aurait suffi pour n’importe quelle bataille. Mais ces derniers temps, ces hommes avaient vu des armées comptant des dizaines de milliers d’hommes – quand ce n’étaient pas des centaines – comme à l’époque d’Artur Aile-de-Faucon, et pour affronter les Seanchaniens, ils voulaient bien plus de soldats que ça. Rand les congédia sans ménagement. Ne comprenaient-ils pas qu’une cinquantaine d’Asha’man constituaient une force de frappe largement suffisante ? Qu’auraient-ils dit, dans ce cas, s’il leur avait confié qu’il aurait pu se charger du travail tout seul ? Il y avait songé, et ça se terminerait peut-être comme ça.

Weiramon vint lui aussi se plaindre. D’abord parce qu’il n’aimait pas recevoir des ordres de Bashere, puis parce qu’il était difficile d’organiser une belle charge en montagne, et ensuite parce que…

Rand ne le laissa pas réciter l’entière liste de ses doléances.

— Le fichu Maréchal, insista quand même le Haut Seigneur, prétend que je dois avancer sur le flanc droit.

Il haussa les épaules comme si c’était une insulte mortelle.

— Et ces fantassins, seigneur Dragon… Vraiment, je pense que…

— Moi, je pense que tu devrais aller rejoindre tes hommes, coupa froidement Rand. (Dans son cocon de Vide, il n’éprouvait aucune émotion – un bienfait, dans certaines circonstances.) Sinon, tu ne seras sur aucun flanc !

Une façon de dire qu’il laisserait Weiramon en arrière s’il n’était pas prêt à temps. Si on l’abandonnait avec quelques hommes, un imbécile, même d’une telle envergure, ne pouvait pas faire beaucoup de dégâts. D’autant que Rand serait de retour avant qu’il ait pu charger autre chose qu’un hameau ou deux…

Weiramon devint pourtant blanc comme un linge.

— À tes ordres, seigneur Dragon.

Il fit volter son cheval – un grand bai au puissant poitrail, aujourd’hui – et détala avant d’avoir tout à fait fini sa phrase.

Dame Ailil au teint pâle immobilisa son cheval devant celui de Rand. La Haute Dame Anaiyella l’accompagnait – un étrange duo, et pas seulement parce que leurs deux pays se vouaient une haine ancestrale. Grande pour une Cairhienienne – mais uniquement selon ce critère-là –, Ailil était l’image même de la dignité et de la méticulosité. C’était visible à la façon dont étaient taillés ses sourcils, à l’angle qu’adoptaient sur les rênes ses mains gantées de rouge et à l’impeccable drapé de sa cape de voyage au col orné de perles sur les flancs de sa jument grise. Contrairement à Semaradrid, Marcolin, Weiramon ou Tihera, elle ne broncha pas en constatant que la pluie tombait autour de Rand.

Anaiyella fit bien plus que broncher. En restant bouche bée, elle se plaqua une main sur les lèvres pour étouffer un petit cri. Très mince et d’une sombre beauté, elle portait elle aussi une cape de voyage au col décoré de perles. Mais ses points communs avec Ailil s’arrêtaient là. Son élégance affectée et ses minauderies n’avaient rien à voir avec la classe naturelle de la Cairhienienne. Par exemple, quand elle s’inclinait, son hongre blanc faisait comme elle, pliant les antérieurs. L’équidé en jetait, ça n’était pas contestable, mais Rand aurait parié qu’il n’avait rien dans le ventre. Comme sa maîtresse.

— Seigneur Dragon, dit Ailil, je dois protester une nouvelle fois contre la façon dont j’ai été enrôlée de force dans cette… expédition. (Un ton pas vraiment hostile, mais loin d’être amical.) J’enverrai mes soldats là où vous me le direz, mais je n’ai aucune envie de me mêler à la bataille.

— Pour sûr ! s’écria Anaiyella.

Même sur deux mots, elle réussissait à minauder.

— Les batailles, c’est très désagréable, comme le dit mon Maître des Chevaux. Seigneur Dragon, tu ne veux pas sérieusement nous envoyer nous battre ? On dit que tu es particulièrement prévenant avec les femmes. N’est-ce pas, Ailil ?

Rand fut tellement surpris que son cocon de Vide se volatilisa, le saidin lui échappant. Alors que la pluie s’écrasait sur sa tête et traversait sa veste, il resta ébahi un moment, s’accrochant au pommeau de sa selle pour ne pas vaciller alors qu’il voyait quatre femmes au lieu de deux.

Que savaient-elles, ces deux-là ? Qui leur avait dit qu’il se souciait des femmes ? Combien de gens le savaient ? Et comment se faisait-il que quelqu’un le sache ? Enfin, selon les rumeurs, il avait tué Morgase, Elayne, Colavaere et une centaine d’autres femmes, chacune ayant eu une fin plus atroce que la précédente.

Pour ne pas vomir, il déglutit péniblement. Et ça n’était pas entièrement dû au saidin.

Que la Lumière me brûle ! combien d’espions me surveillent ?