Les morts te regardent, souffla Lews Therin. Et ils ne ferment jamais les yeux.
Rand frissonna.
— J’essaie de faire attention aux femmes, oui, dit-il quand il se fut un peu repris.
« Bien plus vite qu’un homme et en ayant besoin de beaucoup moins de raisons… »
— C’est pour ça que je veux vous garder auprès de moi durant les jours à venir. Mais si cette idée vous déplaît tellement, je peux charger un Asha’man de vous conduire à la Tour Noire, où vous serez en parfaite sécurité.
Anaiyella couina et devint blanche comme un linge.
— Merci, mais c’est « non »…, dit Ailil, parfaitement calme. Je crois que je ferais mieux d’aller m’entretenir avec mon Capitaine de la Lance, pour savoir à quoi m’attendre. (Elle fit volter sa monture, mais tourna la tête pour jeter un regard en biais à Rand.) Mon frère Toram est… impétueux, seigneur Dragon. Et même parfois imprudent. Pas moi…
Anaiyella eut un sourire bien trop mielleux et s’inclina, mais dès qu’elle eut fait volter son cheval, elle le talonna et joua de la cravache pour rattraper puis dépasser sa compagne. Ce hongre blanc avait une pointe de vitesse surprenante.
Enfin, tout le monde fut en place, les colonnes parfaitement formées et prêtes à s’ébranler.
— On y va ! dit Rand à Gedwyn, qui cria aussitôt des ordres à ses hommes.
Les huit Dévoués avancèrent puis mirent pied à terre sur le site qu’ils avaient mémorisé, face aux montagnes. Avec sa barbe pointue à la mode tearienne sur un visage tout ridé et ses cheveux grisonnants, un des hommes parut familier à Rand.
Huit lignes verticales de lumière bleue apparurent dans les airs, tournèrent sur elles-mêmes et devinrent des ouvertures donnant sur plusieurs localisations d’une large vallée nichée entre des montagnes et conduisant à un col par une pente escarpée. Un paysage qui se trouvait en Altara, dans les monts Venir.
Tue-les ! Ils sont bien trop dangereux pour vivre !
Sans avoir besoin de réfléchir, Rand imposa le silence à Lews Therin. Dès qu’un homme canalisait le Pouvoir devant lui – enfin, devant Rand –, il montait sur ses ergots. Parfois, il suffisait même que le jeune homme soit en présence d’un Asha’man. Depuis quelque temps, il ne cherchait plus à comprendre pourquoi le spectre réagissait ainsi.
Rand murmura un ordre et Flinn en tressaillit de surprise avant d’aller rejoindre les huit autres pour tisser un neuvième portail. Aucun n’était aussi large que ceux de Rand, mais ils suffiraient pour les charrettes, même s’il n’y aurait pas beaucoup de marge. Pendant un temps, il avait envisagé de se charger des tissages, mais il ne voulait plus se connecter au saidin en public, sauf si c’était absolument indispensable.
Gedwyn et Rochaid, remarqua-t-il, le regardaient avec un sourire entendu. Idem pour Dashiva, qui marmonnait entre ses dents. Et Narishma ? Avait-il lui aussi un air bizarre ? Et Adley ? Et Morr ?
Rand ne put s’empêcher de frissonner. Qu’il se méfie de Rochaid et de Gedwyn était tout à fait normal, mais était-il en train de sombrer dans l’état de paranoïa que Nynaeve lui avait décrit un jour ? Une forme de maladie mentale consistant à douter de tout et de tous ? À Champ d’Emond, un des Coplin, Benly, pensait que le village entier complotait contre lui. Alors que Rand était encore enfant, il avait fini par crever de faim, par peur d’avaler de la nourriture empoisonnée.
Rand se pencha sur l’encolure de Tai’daishar et traversa le plus grand des neuf portails. Celui de Flinn, mais si Gedwyn en avait ouvert un, il n’aurait pas hésité à l’emprunter pour être le premier à fouler le sol de l’Altara.
Les Asha’man suivirent le Dragon Réincarné. Si Dashiva et Narishma le regardèrent dubitativement, Gedwyn fit immédiatement avancer ses soldats. Tenant leur monture par la bride, ils ouvrirent chacun un portail et le traversèrent sans hésiter. Plus haut dans la vallée, des traits de lumière bleue indiquaient que d’autres portails s’ouvraient et se fermaient.
Les Asha’man pouvaient « voyager » sur de courtes distances sans avoir besoin de mémoriser leur point de départ. De cette façon, ils allaient beaucoup plus vite qu’en chevauchant. Très rapidement, il ne resta plus que Gedwyn, Rochaid et les Dévoués qui maintenaient les portails principaux. Les soldats, eux, devaient déjà galoper dans toutes les directions, à la recherche des Seanchaniens.
Tous les hommes du Saldaea avaient déjà traversé, et ils remontaient en selle. Les légionnaires, arbalète prête à tirer, se déployaient entre les arbres. Dans une région pareille, ils se déplaçaient aussi vite que des cavaliers.
Alors que le reste de son armée arrivait, Rand remonta la vallée en direction du col. Derrière lui, les montagnes formaient comme un mur qui défendait la baie, et à l’ouest, elles s’étendaient presque jusqu’à Ebou Dar.
Bien que Rand ait lancé son cheval au galop, Bashere le rattrapa avant qu’il ait atteint le col. Si sa monture était plutôt petite – comme presque toutes celles de ses cavaliers –, elle avait la foudre dans les jarrets !
— Pas de Seanchaniens ici, dit le Maréchal en lissant sa longue moustache. Mais ils auraient pu y être… Tenobia fera sûrement planter ma tête au bout d’une pique pour me punir d’avoir suivi un Dragon Réincarné vivant. S’il est mort, elle sera encore plus dure.
Rand eut un regard furieux. Pour surveiller ses arrières, il pouvait prendre Flinn, Narishma et… Flinn lui avait sauvé la vie, donc, il était fiable. Cela dit, un homme pouvait changer. Mais Narishma ? Même après… ? Rand frémit à l’idée du risque qu’il avait pris. Et ça n’avait rien à voir avec la paranoïa. Narishma avait démontré sa loyauté, mais ça restait un risque insensé. Aussi fou que de fuir des regards sans être sûr qu’ils existent ou de courir vers un endroit sans savoir ce qui l’y attendait…
Bashere avait raison, mais Rand ne voulait plus parler de ce sujet.
La dernière partie de la pente menant au col était semée de rochers et de pierre de toutes les tailles. Mais au milieu de ces minéraux naturels gisaient les débris de ce qui avait été un jour une gigantesque statue. On reconnaissait encore la pierre travaillée, et un des fragments était une main géante aux doigts lestés de bagues tenant la poignée d’une épée à laquelle s’accrochait encore un moignon de lame.
Plus loin, Rand vit la tête démesurée et sillonnée de fissures d’une femme qui portait ce qui semblait être une couronne de dagues – dont certaines étaient encore entières.
— Selon vous, c’était qui ? demanda Rand à Bashere.
Une reine, bien évidemment. Même si les érudits et les marchands portaient une couronne dans un lointain passé, seuls les généraux et les souverains méritaient une statue.
Bashere étudia un moment le vestige avant de répondre :
— Une reine de Shiota, je pense… Pas plus ancienne, en tout cas. Un jour, j’ai vu une statue sculptée en Eharon, et il était impossible de dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Cette reine devait être une conquérante, sinon, on ne l’aurait pas représentée avec une épée. Et il me semble me souvenir que Shiota ornait d’une couronne de ce genre la tête des souverains qui repoussaient les frontières du pays. Qui sait ? ces gens l’appelaient peut-être la Couronne d’Épées. Une sœur marron pourrait vous en dire plus.
— Ce n’est pas important, répondit Rand, agacé.
Ces dagues ressemblaient à des épées, il fallait l’avouer…
Bashere continua pourtant :
— Je suppose que des milliers de gens ovationnaient cette femme, l’appelant l’espoir de Shiota et croyant peut-être même qu’elle l’était. En son temps, elle a dû être aussi crainte et respectée qu’Artur Aile-de-Faucon, plus tard, mais aujourd’hui, même les sœurs marron doivent ignorer son nom. Dès qu’on meurt, les gens commencent à oublier qui on était et ce qu’on a fait ou tenté de faire. Tout le monde finit par mourir et être oublié, mais il n’y a aucune raison de vouloir quitter ce monde avant son heure !