Quand les cavaliers passèrent devant Bakuun, leur chef le salua bien bas. Plusieurs de ses hommes, en revanche, continuèrent à converser, leur accent et la rapidité de leur débit empêchant le Seanchanien de comprendre ce qu’ils disaient, sauf quand il tendait vraiment l’oreille. Décidément, ces soldats avaient une curieuse conception de la discipline.
Pensif, Bakuun se dirigea vers la grande tente des sul’dam. Plus grande que la sienne, par nécessité…
En robe bleu sombre ornée sur le bas d’un éclair fourchu, quatre de ces femmes étaient assises sur des tabourets devant la tente, profitant d’une rare pause des averses pour prendre un peu le soleil.
La damane vêtue de gris se tenait à leurs pieds, et Nerith lui nattait les cheveux. Tout en lui parlant gaiement, comme les trois autres. Et le bracelet de l’a’dam reposait sur le sol.
Bakuun eut un grognement sourd. Chez lui, il avait un molosse favori, et il lui arrivait parfois de lui parler. Mais il ne serait jamais allé jusqu’à bavarder ainsi avec Nip.
— Elle va bien ? demanda-t-il à Nerith – et pas pour la première fois. (Ni même la dixième.) Rien ne cloche avec elle ?
La damane baissa les yeux et se tut.
— Capitaine Bakuun, elle se porte comme un charme.
Solide femme au visage carré, Nerith s’adressait toujours à Bakuun avec le respect requis – mais pas une once de plus. Et en lui parlant, elle caressait les cheveux de la damane.
— Quoi qu’elle ait eu, c’est terminé. Une indisposition passagère qui n’a rien d’inquiétant.
Bakuun remarqua que la damane tremblait. Encore une réponse semblable à celle qu’il avait plusieurs fois obtenue. Pourtant, quelque chose n’avait pas tourné rond à Ebou Dar, et pas seulement avec cette damane. Les sul’dam avaient toutes été muettes comme un cimetière entier – et le Sang ne dirait rien à un type comme lui ! – mais il avait entendu beaucoup trop de rumeurs suggérant que toutes les damane étaient malades… ou folles. De fait, après la prise de la ville, il n’avait pas vu une seule de ces femmes en action, même pour les Feux dans le Ciel de la Victoire – et qui avait jamais entendu parler d’une chose pareille ?
— Eh bien, j’espère qu’elle…
Bakuun s’interrompit, car un raken venait d’apparaître dans le ciel, à l’est, traversant le col. Prenant ensuite de l’altitude, il vint survoler la colline, décrivant au-dessus un cercle serré, et pointa vers le bas le bout d’une de ses ailes. Lesté par une grosse bille de plomb, un fin serpentin rouge tomba vers le sol.
Bakuun ravala de justesse un juron. Les éclaireurs volants avaient la frime dans le sang, mais si ces deux-là blessaient un de ses hommes en délivrant ainsi leur rapport, il les ferait écorcher vivants, et tant pis s’il devait pour ça braver les plus hautes autorités. Il n’aurait pas aimé combattre sans l’aide précieuse de ces éclaireurs, mais de là à ce qu’on leur passe tout comme s’ils étaient les animaux domestiques favoris du Sang…
Le serpentin tomba tout droit, comme une flèche. La bille de plomb heurta le sol très près de la haute et fine hampe à messages – toujours en position levée, sauf quand on devait y attacher un message à envoyer, bien entendu. De plus, quand on la laissait baissée en permanence, il y avait toujours un crétin pour passer dessus avec son cheval et casser les joints.
Bakuun fila vers sa tente. Son premier lieutenant l’y attendait, déjà en possession du serpentin taché de boue et du tube à message. Un peu plus grand que son chef, Tiras était d’une surprenante maigreur. Un semblant de bouc ornait son menton pointu, lui donnant l’air encore plus étique.
Rédigé sur une feuille de parchemin très fine, le message enroulé dans le cylindre en corne ne faisait pas dans les fioritures. S’il n’avait jamais été contraint de voyager à dos de raken ou de to’raken – que la Lumière et l’Impératrice en soient remerciées ! – Bakuun aurait parié qu’il n’était pas facile d’écrire quand on chevauchait un lézard volant.
Dès qu’il eut pris connaissance du texte, il s’assit à son bureau, ouvrit son écritoire de campagne et saisit sa plume.
— Il y a une force nombreuse à moins de quatre lieues d’ici, dit-il à Tiras. Cinq ou six fois plus grosse que nous.
Les éclaireurs volants exagéraient parfois, mais pas tant que ça… Comment tant d’hommes avaient-ils fait pour pénétrer dans les montagnes sans être repérés plus tôt ? Ayant vu la côte orientale, Bakuun, avant de tenter d’y accoster, se serait assuré que ses prières funéraires étaient payées d’avance. D’un autre côté, les éclaireurs volants se vantaient d’être capables de voir une puce sauter dans ces fichues montagnes…
— Rien ne laisse penser qu’ils savent que nous sommes là, mais je ne cracherais pas sur des renforts.
— Quand ils se seront frottés à notre damane, ricana Tira, ils seront en déroute, et qu’importe s’ils sont vingt fois plus nombreux que nous !
Un bon soldat, ce Tiras. Mais un peu trop enclin aux excès de confiance.
— Et s’ils sont accompagnés par quelques… Aes Sedai ?
Pour une fois, Bakuun avait réussi à prononcer ce nom sans s’emmêler la langue. Jusque-là, il n’avait jamais vraiment cru qu’un être sensé puisse laisser circuler librement ces… femmes.
Il remit dans le tube le message des éclaireurs et y ajouta le sien. L’air renfrogné, sans doute parce qu’il se souvenait d’histoires parlant des armes vivantes que pouvaient être les Aes Sedai, Tiras prit le cylindre et partit au pas de course, le serpentin flottant derrière lui.
Après avoir abaissé la hampe à messages, on y attacha le tube, puis on la releva, une douce brise faisant opportunément flotter le serpentin qui servait de signal.
Le raken piqua droit dessus, ses ailes écartées parfaitement immobiles. Soudain, un des deux éclaireurs, une femme, se laissa glisser de sa selle pour se laisser pendre – la tête en bas ! – entre les serres arrière du reptile volant.
Alors que ce spectacle retournait l’estomac de Bakuun, la main de l’éclaireuse se referma sur le serpentin. La hampe se plia puis repartit dans l’autre sens lorsque le cylindre se détacha de sa fixation. Tandis que le raken reprenait de l’altitude, l’éclaireuse se remit en position normale sur sa selle.
Pour son plus grand plaisir, Bakuun oublia très vite le raken et les éclaireurs et se concentra sur la vallée. Large, longue et presque plate – à l’exception de cette colline –, elle était entourée de versants très escarpés. Pour y accéder, il fallait emprunter les cols – ou avoir l’agilité d’un bouquetin.
Avec la damane, Bakuun pouvait tailler en pièces n’importe quel ennemi qui tenterait d’attaquer via cette prairie au sol boueux. Cela dit, si l’ennemi tentait une attaque en force par ce chemin, ça risquait de se produire bien avant l’arrivée des renforts, qu’il ne fallait pas attendre avant au minimum trois jours. Mais comment ces soldats avaient-ils pu avancer autant sans être vus ?
Bakuun avait raté les dernières batailles de la Consolidation de près de deux cents ans. Hélas, un homme ne choisissait pas sa date de naissance. Mais certaines de ces rébellions n’avaient rien eu de mineur. Deux ans de combat sur l’île de Marendalar, trente mille morts, et quinze fois plus de prisonniers envoyés sur le continent pour y devenir des esclaves…
Remarquer tout ce qui se passait d’étrange autour de lui aidait un soldat à rester en vie. En conséquence, Bakuun ordonna qu’on lève le camp et qu’on n’en laisse aucune trace. Puis il transféra son poste de commandement sur un des versants boisés.
À l’est, des nuages noirs s’accumulaient, laissant présager un de ces maudits orages…