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Rand hocha la tête. Oui, la prochaine fois, ils seraient meilleurs. Il le fallait, s’il ne voulait pas que la moitié de ses hommes finissent enterrés dans ces montagnes. Mais pour l’heure, il se demandait que faire des prisonniers.

La majorité des survivants ennemis avait réussi à se replier sous le couvert des arbres encore debout. Une retraite en assez bon ordre qui avait étonné Bashere. Cela dit, ils ne représentaient plus guère de menace, sauf si la damane était avec eux.

Mais il y avait aussi une centaine d’hommes désarmés et privés de leur armure qui attendaient assis sur le sol sous l’œil d’une vingtaine de Défenseurs et d’Illianiens. Pour l’essentiel, il s’agissait de Tarabonais, et ils n’avaient pas combattu comme des hommes forcés à le faire par un conquérant. Beaucoup d’entre eux gardaient la tête bien droite et lançaient des insultes à leurs gardiens. Gedwyn s’était déclaré pour une exécution de masse, après un passage par la question. Weiramon se fichait qu’on égorge ces types, mais les torturer lui semblait une perte de temps. Comme il n’y avait pas un seul noble parmi eux, on n’en tirerait rien !

Rand jeta un coup d’œil à Bashere. Weiramon n’avait toujours pas terminé sa tirade.

— Nous nettoierons ces collines pour toi, seigneur Dragon. Ces chiens, nous les écraserons sous nos sabots, puis…

Anaiyella buvait du petit-lait.

— Six debout, une demi-douzaine à terre, souffla Bashere. (Du bout d’un ongle, il fit sauter un peu de boue d’une des extrémités de sa moustache.) Ou comme disent certains de mes métayers, ce qu’on gagne avec les portes battantes, on le perd avec les tourniquets.

Par la Lumière ! qu’est-ce que ça voulait dire ? Avec des métaphores comme ça, on ne risquait pas d’aller loin…

Le retour d’une des patrouilles du Maréchal aggrava encore les choses.

Devant eux, les six cavaliers faisaient avancer – en la stimulant avec l’embout de leur lance – une prisonnière aux cheveux noirs vêtue d’une robe bleu foncé au corsage orné de panneaux rouges et au bas arborant un éclair fourchu. Les joues crasseuses et sillonnées de larmes, elle titubait et faillit tomber. Mais la « stimulation » était plus symbolique qu’effective, ce qui ne l’empêchait pas de foudroyer du regard les six hommes – et même de cracher dans leur direction, au moins une fois.

— Vous l’avez maltraitée ? demanda Rand alors que l’inconnue le regardait en ricanant.

Une question étrange, après ce qui s’était produit dans cette vallée. Surtout au sujet d’une sul’dam. Mais les mots étaient sortis tout seuls.

— Ce n’est pas nous, seigneur Dragon, répondit le chef de la patrouille. On l’a trouvée comme ça. (Se grattant le menton sous sa foisonnante barbe noire, il quêta du regard le soutien de Bashere.) Elle prétend qu’on a tué sa « Gille ». Une chienne ou une chatte, je suppose, à la façon dont elle en parle. Son nom à elle, c’est Nerith. Nous n’avons pas pu lui en faire dire plus.

La femme regarda de nouveau Rand, le gratifiant d’un rictus.

Le jeune homme soupira. Non, il ne s’agissait pas d’une chienne ou d’une chatte. Ces noms-là ne figuraient pas sur sa liste. En revanche, celui de « Gille la damane » y était bel et bien, retentissant avec les autres dans sa tête – presque en permanence.

Lews Therin recommença à pleurer son Ilyena. Ce nom aussi était sur la liste des femmes mortes à cause de Rand. En un sens, c’était légitime…

— C’est une Aes Sedai seanchanienne ? demanda Anaiyella, penchée sur sa selle pour mieux observer Nerith.

La prisonnière cracha aussi dans sa direction.

Rand exposa le peu qu’il savait sur les sul’dam, ces femmes sans lien avec la Source qui contrôlaient via une sorte de ter’angreal d’autres femmes capables de canaliser le Pouvoir.

À sa grande surprise, la Haute Dame d’habitude si minaudière lâcha froidement :

— Si le seigneur Dragon ne veut pas heurter sa conscience, je la pendrai pour lui.

Nerith cracha de nouveau. Avec un profond mépris, cette fois. À l’évidence, elle ne manquait pas de courage.

— Non ! s’écria Rand.

Les gens étaient décidément prêts à faire n’importe quoi pour entrer dans ses bonnes grâces. À moins qu’Anaiyella ait été plus proche de son Maître des Chevaux que l’autorisaient les convenances. Le type était gros et chauve – un roturier, par-dessus le marché, ce qui n’était pas rien chez les Teariens – mais en matière d’hommes, les femmes avaient souvent des goûts bizarres. Il était bien placé pour le dire…

— Dès que nous serons prêts à repartir, seigneur Bashere, il faudra libérer les prisonniers.

S’en encombrer pendant la prochaine attaque était hors de question, et laisser une centaine d’hommes – voire plus, d’ici à quelques heures – progresser avec les charrettes de l’intendance était une recette très sûre pour avoir de gros ennuis. Ici, ils ne pouvaient pas faire de mal. Et même ceux qui avaient réussi à filer à cheval avec l’idée d’aller prévenir leurs amis n’iraient pas plus vite que lui avec un portail.

Bashere haussa les épaules. Il n’était pas radicalement opposé à la façon de voir les choses de Rand, mais il y avait toujours le risque d’un impondérable. Même sans un ta’veren dans les parages, des choses étranges survenaient parfois.

Weiramon et Anaiyella voulurent protester, mais Rand leur coupa la chique :

— J’ai pris ma décision, et elle est irrévocable. En revanche, nous garderons la femme. Et toutes celles que nous capturerons éventuellement.

— Que la Lumière brûle mon âme ! s’exclama Weiramon. Pourquoi donc ?

Il semblait sincèrement étonné, et Bashere tressaillit presque imperceptiblement lui aussi. Anaiyella eut une moue méprisante qu’elle parvint de justesse à transformer en un sourire mielleux adressé au seigneur Dragon. À l’évidence, elle le croyait trop mollasson pour laisser une femme avec les autres prisonniers. Pour rentrer chez eux, ils devraient négocier un terrain plus qu’hostile, sans parler des vivres réduits au minimum. Et ce n’était pas un temps à mettre une femme dehors !

— J’ai assez d’Aes Sedai contre moi pour ne pas relancer des sul’dam dans le circuit ! expliqua Rand.

La Lumière lui soit témoin que c’était la pure vérité.

Ses trois interlocuteurs approuvèrent du chef. Sans grande conviction pour Weiramon, avec un sincère soulagement pour Bashere, et non sans déception pour Anaiyella. Mais que faire avec la sul’dam, puis avec d’autres captives ? Pas question de transformer la Tour Noire en prison. Les Aielles pouvaient être une solution, n’était qu’elles risquaient d’égorger les Seanchaniennes dès qu’il aurait le dos tourné. Alors, pourquoi pas les Aes Sedai que Mat emmenait à Caemlyn avec Elayne ?

— Quand cette campagne sera terminée, je les confierai à des Aes Sedai de mon choix.

Avec un peu de chance, ces sœurs verraient ça comme une preuve de bonne volonté de sa part. Une façon de compenser le fait de les obliger à accepter sa protection…

Dès que Rand eut fini de parler, Nerith devint blanche comme un linge et elle hurla à s’en casser les cordes vocales. Sans se taire, elle partit à la course, dévalant la pente en sautant par-dessus les troncs d’arbre.

— Rattrapez-la ! cria Rand.

Au risque de se briser les os et ceux de leur monture, les six cavaliers de la patrouille se lancèrent à la poursuite de Nerith. Quand ils l’eurent rejointe, elle zigzagua entre les chevaux, toujours en braillant comme une possédée.

À l’entrée du col le plus à l’est, un portail s’ouvrit soudain. Tenant son cheval par la bride, un Asha’man en veste noire en sortit et sauta en selle alors que l’ouverture se refermait déjà derrière lui. Puis, au galop, il fonça vers le sommet de la colline où se trouvaient Gedwyn et Rochaid.