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Une bien meilleure vie que de nettoyer les écuries d’un haut seigneur ou de servir le kaf chez une haute dame. Cela dit, avoir été envoyé dans ces montagnes pour inspecter les avant-postes était vraiment un coup de malchance.

Les deux éclaireurs couchés sur leur selle, le raken partit en direction de l’ouest. Pas de message ni de rapport pour lui… Conscient que c’était un tour de son imagination, Karede eut pourtant l’impression que la créature reptilienne au très long cou était… angoissée.

À sa place, un autre officier que lui l’aurait été aussi. Depuis qu’on lui avait donné l’ordre, trois jours plus tôt, de prendre le commandement et de partir pour l’est, il avait reçu très peu de messages. Et ceux-ci avaient épaissi le mystère plutôt que de l’éclaircir…

Les indigènes, des Altariens, étaient entrés dans les montagnes en force, semblait-il, mais par quel moyen ? Les routes qui longeaient la lisière nord de cette chaîne de montagnes étaient surveillées à partir de la frontière de l’Illian – par des éclaireurs volants et des patrouilles à cheval ou à dos de torm. Qu’est-ce qui avait pu pousser les Altariens à une telle démonstration de force ? Une affaire de solidarité ? Certes, dans ce pays, un homme pouvait se battre en duel pour un regard de travers – cela dit, ces gens avaient très vite appris que défier un membre de la Garde revenait à offrir leur gorge à la lame d’un couteau – mais Karede avait vu des nobles de cette prétendue nation prêts à vendre leurs pairs et leur reine en échange d’une meilleure protection pour leur domaine… et peut-être de l’ajout à celui-ci d’une partie des terres de leurs voisins.

Colosse aux traits trompeusement doux, Nadoc pivota sur sa selle pour suivre le raken du regard.

— Je n’aime pas avancer à l’aveugle, dit-il. Pas alors que les Altariens ont réussi à poster au moins quarante mille hommes dans ces montagnes.

Jadranka grogna si fort que son grand hongre blanc renâcla. Doyen des trois autres capitaines, à part Karede, il servait dans la Garde depuis aussi longtemps que lui. Petit, mince et doté d’un nez proéminent, il prenait de tels grands airs qu’on aurait pu le croire membre du Sang. Et son cheval se voyait à des lieues à la ronde !

— Qu’ils soient quarante ou cent mille, Nadoc, ces soldats sont dispersés entre ici et la fin de la chaîne, donc incapables de se soutenir les uns les autres. Que la Lumière m’aveugle si une bonne moitié de ces hommes ne sont pas déjà morts ! Partout, ils doivent être en train d’en découdre contre nos avant-postes. C’est pour ça qu’on ne nous envoie pas de rapports. Nous sommes là simplement pour écraser les minables survivants.

Karede ravala un soupir. Au début, il avait espéré que Jadranka ne serait pas un crétin, malgré ce que laissait craindre son allure. Les rumeurs de victoire circulaient très vite, qu’on ait écrasé une armée ou un modeste détachement. Les rares défaites, en revanche, étaient encaissées en silence et très rapidement oubliées. Ce silence était donc inquiétant.

— Le dernier rapport ne m’a pas semblé évoquer des « minables survivants », insista Nadoc.

Lui, il avait un cerveau et il savait l’utiliser.

— Il y a cinq mille hommes à moins de vingt lieues de nous, et je doute qu’il nous suffise de balais pour nettoyer le terrain.

— Nous les écraserons, grogna Jadranka, que ce soit avec des balais ou des épées. Je brûle d’impatience de passer enfin à l’action. Du coup, j’ai dit à nos éclaireurs d’avancer jusqu’à ce qu’ils repèrent l’ennemi. Pas question de le laisser nous filer entre les doigts.

— Tu as fait quoi ? demanda Karede d’un ton égal.

Malgré sa réserve, tous les regards se tournèrent vers lui. Mais avant, Nadoc et quelques autres eurent du mal à ne pas fixer Jadranka avec des yeux ronds comme des soucoupes. Des éclaireurs qui savaient que chercher et incités à avancer sans limites ? Comment pouvait-on donner de tels ordres ?

Avant qu’un des officiers ait pu parler, des cris montèrent d’un des cols – des beuglements d’hommes et des hennissements de chevaux.

Karede porta à son œil sa longue-vue. Dans le col qui s’ouvrait juste devant lui, les soldats et leurs montures mouraient sous une pluie de ce qui devaient être des carreaux d’arbalète, à la façon dont ces projectiles transperçaient les plastrons et les cottes de mailles. Cent hommes gisaient déjà à terre, cent autres, blessés, titubaient sur leur selle ou couraient pour ne pas être achevés par les coups de sabot de leur monture en train d’agoniser sur le sol.

Sous les yeux de Karede, les hommes encore en selle et indemnes firent volter leur monture afin de fuir le danger. Mais où étaient donc les sul’dam ? Impossible de les localiser. Par le passé Karede avait affronté des rebelles comptant dans leurs rangs des sul’dam et des damane. Les éléments à éliminer en priorité. Les Altariens avaient peut-être eux aussi appris cette leçon.

Soudain, le sol explosa littéralement sous les sabots des chevaux et les semelles des hommes. Comme la terre et les pierres, des membres humains ou non furent projetés dans les airs. Des éclairs bleus tombaient du ciel, retournant la terre et ceux qui la foulaient.

Quelques hommes explosèrent, réduits en lambeaux par rien de visible. Les Altariens disposaient-ils de damane ? Non, ça devait être l’œuvre de ces maudites Aes Sedai.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Nadoc.

Il semblait sonné, et c’était compréhensible.

— Envisages-tu d’abandonner tes hommes ? rugit Jadranka. Nous allons les rallier à nous puis attaquer, espèce de…

L’imbécile se tut quand la pointe de l’épée de Karede lui transperça la gorge. À certains moments, on pouvait tolérer les crétins. À d’autres, ce n’était pas possible. Alors que Jadranka basculait de sa selle, Karede essuya sa lame sur la crinière du hongre blanc. En certaines circonstances, en rajouter un peu était utile.

— Nadoc, nous allons rallier… qui nous pouvons, dit Karede comme si Jadranka n’avait jamais prononcé un mot – mieux, comme s’il n’avait jamais existé. Après avoir sauvé ce qui peut encore l’être, nous nous replierons.

Alors qu’il s’apprêtait à descendre dans le col où le massacre continuait, Karede ordonna à Anghar, un jeune soldat fiable qui chevauchait une monture rapide, de foncer vers l’est afin de faire un rapport sur les événements en cours.

Des éclaireurs volants l’apercevraient – ou peut-être pas… Désormais, Karede pensait savoir pourquoi les raken volaient si bas. Presque à coup sûr, la haute dame Suroth et les généraux, à Ebou Dar, étaient informés de ce qui se passait dans les montagnes. Était-ce le jour où il allait devoir mourir pour l’Impératrice ? Eh bien, il n’allait pas tarder à le savoir.

Sur la crête presque plate à la végétation clairsemée, Rand regardait la forêt, en direction de l’ouest. Quand le Pouvoir circulait en lui, mélange d’extase et de répulsion, il distinguait chaque feuille individuellement, mais ce n’était pas suffisant. Nerveux, Tai’daishar renâcla.

Tout autour de Rand, les pics déchiquetés dominaient la crête d’au moins mille cinq cents pieds, sinon plus, mais le point d’observation du jeune homme surplombait néanmoins très nettement la vallée boisée longue et large d’une bonne lieue qui s’étendait à ses pieds. Pour le moment, rien ne bougeait. Aussi paisible que le Vide… Mais ça ne tarderait pas à changer. De-ci de-là, de la fumée s’élevait d’un groupe de deux ou trois arbres en train de brûler comme de la paille. Sans l’humidité ambiante, la forêt aurait déjà été transformée en un gigantesque brasier.

À part Flinn et Dashiva, restés avec Rand, tous les autres Asha’man étaient dans la vallée. À une distance respectueuse du Dragon Réincarné, les deux hommes, tenant leur cheval par la bride, sondaient la forêt, en contrebas. Enfin, Flinn la sondait, exactement comme Rand. Dashiva n’y jetait que de brefs regards. Le reste du temps, il grimaçait ou parlait tout seul, un tic qui inquiétait à l’évidence le pauvre Flinn.