Les deux Asha’man étaient gorgés de Pouvoir, presque au point d’exploser. Mais pour une fois, Lews Therin s’abstenait de tout commentaire. Depuis quelques jours, il se cachait de plus en plus souvent dans quelque recoin de l’esprit de Rand.
Dans le ciel où brillait le soleil les nuages gris s’effilochaient. Cinq jours plus tôt, Rand avait fait entrer son armée en Altara, et aussitôt, ou presque, il avait vu son premier cadavre de Seanchanien. Depuis, il y en avait eu d’autres.
Cette pensée glissa sur la surface du cocon de Vide. À travers le gant, Rand sentit le héron gravé au fer rouge dans sa paume appuyer sur la hampe du Spectre du Dragon.
Quel silence oppressant ! Et pas une seule créature volante en vue. Avant que leurs cavaliers apprennent la prudence, trois de ces reptiles ailés – à ce propos, ces créatures fascinaient Bashere – avaient été abattus par des éclairs.
Du calme !
— Seigneur Dragon, c’est peut-être fini, dit Ailil.
Sa voix ne tremblait pas, mais elle flattait fébrilement l’encolure de sa jument, alors que celle-ci n’avait aucun besoin d’être rassurée. Lorgnant Flinn et Dashiva, la noble dame se redressa sur sa selle, refusant de dévoiler la moindre faiblesse devant ces hommes-là.
S’apercevant qu’il fredonnait, Rand s’obligea à arrêter. C’était l’habitude de Lews Therin, quand il regardait une jolie femme, mais pas la sienne. Non, pas la sienne ! Par la Lumière ! il commençait à adopter les comportements de ce type, et alors qu’il n’était même pas là, en plus !
Soudain, des roulements de tonnerre montèrent de la vallée. Du feu jaillit des arbres à une demi-lieue de là, puis le phénomène se reproduisit plusieurs fois. Des éclairs s’abattirent très près des endroits d’où s’élevaient les colonnes de feu, et pendant quelques instants, l’enfer se déchaîna. Puis le calme revint. Cette fois, aucun arbre ne s’était embrasé.
En partie, le saidin était à l’origine de ces flammes et éclairs. Mais en partie seulement.
Des cris retentirent, lointains et étouffés. Ils venaient d’un autre secteur de la vallée, pensa Rand. Trop éloigné pour que ses oreilles, même stimulées par le saidin, puissent entendre le cliquetis du métal contre le métal. Malgré tout, les Asha’man ne se chargeaient pas de la totalité du travail…
Anaiyella relâcha son souffle qu’elle devait retenir depuis le début des explosions. Que des hommes s’affrontent à coups d’épée ne la dérangeait pas. Cela dit, elle flatta elle aussi l’encolure de son cheval, qui avait pourtant à peine bronché. Un comportement typique des femmes : pour se calmer, s’efforcer de rassurer les autres, même s’ils n’en avaient pas besoin. Et faute d’une personne, un cheval pouvait faire l’affaire.
Bon sang ! où était Lews Therin ?
Agacé, Rand se pencha pour étudier de nouveau la vallée. Hélas, la plupart des arbres – des pins et des lauréoles – étaient à feuilles persistantes. Malgré la récente sécheresse, ils formaient un rideau végétal très dense, même pour la vision amplifiée de Rand.
Presque distraitement, il toucha le ballot glissé sous la sangle de son étrier. Il pouvait s’en mêler, non ? Oui, et frapper à l’aveuglette ! S’il descendait dans la forêt, il y verrait un peu mieux, mais pas assez pour être plus efficace qu’un soldat de base des Asha’man.
Un peu plus loin sur la crête, un portail s’ouvrit, révélant des arbres très différents de ceux d’ici, et un Asha’man de base, justement, en émergea. Le teint mat, portant une fine moustache et une perle dans le lobe de l’oreille, l’homme avança en laissant l’ouverture se volatiliser derrière lui.
Avec lui, il amenait une sul’dam aux bras liés dans le dos. Une femme qui aurait été très jolie, sans la bosse rouge sur sa tempe… Mais une femme en robe froissée et souillée qui ne paraissait guère de bonne humeur. Ricanant à l’intention de l’homme qui la forçait à avancer, elle eut un rictus pour Rand dès qu’elle fut arrivée devant lui.
L’Asha’man salua son chef.
— Soldat Arlen Nalaam, seigneur Dragon, cria-t-il, le regard rivé sur la selle de Rand. Tes ordres stipulent de conduire devant toi toutes les prisonnières.
Rand acquiesça gravement. Il avait exigé ça pour avoir l’air de faire quelque chose – inspecter les captives afin de confirmer qu’elles étaient bien ce qu’elles semblaient être !
— Soldat Nalaam, emmène-la près des charrettes, et retourne te battre !
Rand faillit grincer audiblement des dents. « Retourne te battre » ! Oui, pendant que ton chef, le Dragon Réincarné, roi d’Illian par-dessus le marché, se tourne les pouces sur son cheval.
Nalaam salua une deuxième fois Rand, puis il s’éloigna d’un pas vif, poussant devant lui sa prisonnière, qui recommença à tourner la tête – mais pas pour le regarder. Les yeux braqués sur Rand, elle ne cachait pas sa stupéfaction.
Pour une raison connue de lui seul, Nalaam ne s’arrêta pas avant d’être revenu à l’endroit où il était arrivé. Pourtant, il lui aurait suffi de s’éloigner assez des chevaux pour ne pas les blesser…
— Que fais-tu donc ? lança Rand au soldat.
Nalaam se retourna à demi, hésitant.
— C’est plus facile si je suis à un endroit où j’ai déjà ouvert un portail. Seigneur Dragon, ici, le saidin me fait une impression bizarre…
Rand indiqua au jeune homme qu’il pouvait continuer. Même s’il faisait mine d’étudier la sangle de selle de son cheval, Flinn souriait en coin. Dashiva, lui, s’esclaffa. Flinn avait été le premier à mentionner l’étrangeté du saidin, dans cette vallée. Narishma et Hopwil l’avaient entendu, Morr ajoutant ses propres expériences bizarres dans la région d’Ebou Dar. Pas étonnant que tout le monde prétende ressentir quelque chose d’anormal, même si personne ne pouvait dire quoi.
Le saidin faisait une impression curieuse, disaient ces hommes. Et alors, quoi d’étonnant, avec la souillure de la moitié masculine de la Source ? Les hommes ne pouvaient quand même pas avoir tous attrapé la nouvelle maladie de leur chef…
Le portail de Nalaam s’ouvrit puis disparut dès qu’il l’eut franchi avec sa prisonnière. Rand prit alors le temps de « goûter » pour de bon le saidin. La pureté de la vie mêlée à la plus vile corruption – une glace capable de réchauffer jusqu’au cœur de l’hiver, et un feu assez froid pour geler les flammes d’une forge. Et enfin, la mort, attendant qu’il commette une erreur. Espérant qu’il la commette. Bref, rien de nouveau ni de différent. Vraiment ?
Rand foudroya du regard l’endroit où Nalaam avait disparu avec sa prisonnière. La quatrième sul’dam capturée aujourd’hui. La vingt-troisième conduite près des charrettes. Sans oublier deux damane, toujours porteuses de leur collier et de leur chaîne, et gardées à l’écart des autres femmes. À cause du collier, elles ne pouvaient pas faire trois pas sans tomber plus malades encore que Rand lorsqu’il se connectait au Pouvoir.
Tout compte fait, il était bien possible que les sœurs que Mat accompagnait ne soient pas ravies de se charger de toutes ces femmes. La première damane, prise trois jours plus tôt, Rand n’avait pas voulu la considérer comme une prisonnière. À ses yeux, cette femme aux cheveux blonds et aux yeux bleus était une Seanchanienne victime des sul’dam et qu’il fallait libérer. Quelle erreur ! Lorsqu’il avait forcé une sul’dam à retirer son collier à la femme, celle-ci avait crié à son ancienne maîtresse de l’aider, puis frappé à l’aveuglette avec le Pouvoir – tendant à un moment le cou pour que la sul’dam lui remette le collier !