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Neuf Défenseurs et un soldat des Asha’man avaient péri avant qu’on puisse l’isoler de la Source. Si Rand ne l’en avait pas empêché, Gedwyn aurait abattu la damane sur-le-champ. Aussi mal à l’aise face aux femmes capables de canaliser que certaines sœurs face aux hommes ayant cette aptitude, les Défenseurs demandaient toujours qu’on exécute la Seanchanienne. Durant les combats, ils avaient eu des pertes, mais que leurs frères d’armes tombent sous les coups d’une prisonnière semblait les offenser.

Les pertes étaient plus lourdes que prévu. Trente et un Défenseurs et quarante-six Compagnons illianiens. Deux cents légionnaires et soldats des nobles… Plus, parmi les Asha’man, sept soldats et un Dévoué que Rand n’avait jamais vu avant qu’il réponde à son appel à venir le rejoindre en Illian. Bien trop de morts, surtout alors que presque toutes les plaies pouvaient être guéries, à condition que le blessé survive jusqu’à ce qu’on ait le temps de s’occuper de lui.

Mais Rand repoussait les Seanchaniens vers l’ouest, comme il le désirait. Et il les poussait sans ménagement.

D’autres cris retentirent au fond de la vallée. À près d’une lieue à l’ouest, du feu crépita et des éclairs s’abattirent. Des geysers de terre jaillirent dans les airs en même temps que des troncs d’arbre déracinés. Les Seanchaniens battaient en retraite…

— Flinn, Dashiva, descendez dans la vallée et dites à Gedwyn d’accentuer la pression. L’accentuer, c’est compris ?

Dashiva fit la grimace en regardant la forêt, en bas, puis il se mit en route, guidant maladroitement son cheval. Qu’il les chevauche ou les tire par la bride, cet homme était incroyablement maladroit avec les chevaux. Et là, il faillit même se prendre les pieds dans son épée.

— Tu veux rester seul ici, seigneur Dragon ? demanda Flinn, sincèrement inquiet.

— « Seul » ? répéta Rand en regardant Ailil et Anaiyella.

Les deux femmes avaient rejoint leurs soldats, soit environ deux cents lanciers, à l’extrémité est de la crête. Fronçant les sourcils derrière la grille de son casque, Denharad dirigeait à présent les deux groupes. Et s’il se concentrait uniquement sur la sécurité des dames, ses hommes restaient du genre à décourager la majorité des agresseurs. De plus, Weiramon tenait l’extrémité nord de la crête – même une mouche ne pourrait pas passer, prétendait-il – et Bashere se chargeait du secteur sud. Peu enclin à la vantardise, il avait simplement érigé un mur d’acier infranchissable – sans en faire tout un plat.

Enfin, les Seanchaniens se débandaient.

— Flinn, je ne suis pas précisément sans défense…

Dubitatif, Flinn gratta sa couronne de cheveux blancs, puis il salua Rand et se dirigea vers l’endroit où le portail de Dashiva… se dissipait déjà. Continuant à avancer en claudiquant, Flinn marmonna que c’était bien de Dashiva, ça !

Rand eut envie de crier. Il ne pouvait pas se permettre de devenir fou, et eux non plus !

Quand le portail ouvert et franchi par Flinn se fut refermé, Rand revint à son observation de la vallée. Tout semblait calme. Le temps s’écoulait, et rien ne se passait. L’idée d’attaquer et de prendre les avant-postes ennemis n’avait pas valu un clou, le jeune homme était enfin disposé à le reconnaître. Sur ce terrain, on pouvait être à moins d’un quart de lieue d’une armée sans s’en apercevoir. Et dans cette vallée, en bas, si densément boisée, deux immenses troupes pouvaient se croiser sans se voir. Rand devait affronter les Seanchaniens sur un terrain plus propice. Il lui fallait…

Soudain, le jeune homme dut faire face à une déferlante de saidin qui menaçait de faire imploser son crâne. Une attaque. Si violente que le Vide se dissipait, fondant sous cet assaut. Avant qu’elle le tue, Rand se coupa de la Source. L’estomac retourné, il vit devant lui deux Couronnes d’Épées gisant sur un lit de feuilles mortes. Sur un lit de feuilles mortes ? Bon sang ! il était tombé face contre terre ! Incapable de respirer correctement, il luttait pour aspirer un peu d’air. Sur la couronne, une des feuilles de laurier était ébréchée et du sang souillait la pointe de plusieurs petites épées. Un élancement, dans son flanc, indiqua que sa blessure qui ne guérirait jamais s’était rouverte. Quand il tenta de se relever, il cria de douleur. Hébété, il baissa les yeux et vit l’empennage de la flèche plantée dans son bras droit. Retombant sur le sol, il sentit un liquide chaud couler devant ses yeux. Du sang.

De très loin, il entendit des cris stridents. Au nord de la crête, des cavaliers venaient de surgir, certains brandissant une lance et d’autres tirant flèche sur flèche avec leur arc court de cavalerie. En armure de plates bleues et rouges, ces hommes portaient un casque en forme de tête d’insecte. Des Seanchaniens… Par centaines… Venant du nord… Un grand bravo pour Weiramon et sa défense infranchissable !

Rand lutta pour se connecter à la Source. Trop tard pour s’inquiéter d’être malade en public – quant à s’étaler devant tout le monde, c’était déjà fait. En d’autres circonstances, il aurait sûrement trouvé ça drôle. Mais là… Tâtonner pour atteindre la source revenait à chercher une épingle dans le noir avec des mains engourdies, et ça n’avait vraiment rien d’amusant.

Il est temps de mourir…, murmura Lews Therin.

Rand ne s’étonna pas de sa présence. Il savait depuis toujours que le spectre serait là, à la fin.

À moins de cinquante pas de Rand, des Teariens et des Cairhieniens chargèrent les Seanchaniens en hurlant.

— Battez-vous, tas de chiens ! cria Anaiyella en sautant de selle à côté de Rand. Battez-vous !

La si délicate dame vêtue de soie et de dentelle lança une bordée de jurons à faire rougir un charretier.

Tenant sa monture par la bride, Anaiyella regarda alternativement la bataille et le Dragon Réincarné. Du coup, ce fut Ailil qui vint le retourner sur le dos. Puis elle le regarda, l’expression de ses grands yeux noirs indéchiffrable.

Vidé de ses forces, Rand ne pouvait pas bouger et il n’aurait pas juré qu’il avait encore l’énergie de cligner des yeux. Le vacarme des épées et des cris l’assourdissait, et…

— S’il meurt maintenant, Bashere nous fera pendre toutes les deux ! dit Anaiyella sans minauder le moins du monde. Si ces montres en veste noire nous mettent la main dessus…

Elle frissonna, puis se pencha vers Ailil et fit de grands gestes avec son bras droit armé d’un couteau que Rand n’avait pas remarqué jusque-là. Sur le pommeau, un rubis brillait de mille feux.

— Ton Capitaine de la Lance pourrait nous fournir une escorte suffisante pour nous permettre de ficher le camp. Quand on trouvera le cadavre d’al’Thor, nous serons très loin d’ici, et de retour dans nos domaines lorsque…

— Je crois qu’il nous entend, dit très calmement Ailil.

Ses mains gantées de rouge remuèrent au niveau de sa taille. Pour rengainer un couteau, ou pour tirer la lame au clair ?

— S’il meurt ici…

La noble dame ne finit pas sa phrase et regarda autour d’elle.

Des chevaux passaient au galop sur les deux flancs de Rand. Une charge dirigée vers le nord, sur les Seanchaniens.

Épée au poing, Bashere sauta au sol avant même que son cheval se soit arrêté. Gregorin Panar fut un peu plus prudent, mais après avoir mis pied à terre, il leva son épée et harangua ses hommes.

— Frappez l’ennemi au nom du roi et de l’Illian ! Le Seigneur du Matin ! Le Seigneur du Matin !

Le vacarme des armes et des cris gagna encore en intensité.

— Ce sera sûrement comme ça quand nous en serons à la fin, dit Bashere en jetant un regard soupçonneux aux deux femmes. (Il ne s’attarda cependant pas longtemps sur elles.) Morr ! Que la Lumière carbonise ta couenne d’Asha’man ! Ramène-toi !

Le Maréchal ne précisa pas que le seigneur Dragon était à terre. La Lumière en soit remerciée, il n’était pas idiot.