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Toute la grâce des reptiles volants disparaissait dès qu’ils posaient les serres sur le sol, pour se mettre à courir lourdement en battant de leurs larges ailes pour ne pas perdre l’équilibre. Pareillement, quand ils se dandinaient grotesquement pour décoller, leurs cavaliers couchés sur leur dos comme pour les tirer en arrière, nul n’aurait pu s’extasier sur le spectacle. Et leur envol en catastrophe – sans doute parce que la piste était trop courte – ne méritait pas d’applaudissements. En revanche, une fois dans les airs, filant vers les nuages et le soleil, les raken recouvraient toute leur dignité et leur grandeur.

Les éclaireurs qui se posaient ne mettaient même pas pied à terre. Tandis qu’un « rampant » nourrissait le raken en lui offrant un panier empli de fruits ratatinés qu’il gobait à toute vitesse, un des éclaireurs tendait le rapport de mission à un autre rampant – un peu plus vieux que le précédent – pendant que l’autre, penché du côté opposé de sa monture, écoutait les ordres d’un éclaireur bien trop blanchi sous le harnais pour prendre place très souvent sur une selle.

La pause terminée avant d’avoir vraiment commencé, le raken trottinait jusqu’au bout de la piste où trois ou quatre autres attendaient de pouvoir se lancer vers les nues au terme d’une course franchement pathétique.

Slalomant entre les cavaliers et les fantassins, des estafettes fonçaient vers la grande tente de commandement au toit surmonté d’un étendard rouge où des officiers attendaient avec impatience les nouveaux rapports.

Dans le camp, des lanciers du Tarabon à l’air hautain croisaient des piquiers d’Amadicia au flegme légendaire. Tous ces hommes qui évoluaient par petits groupes parfaitement formés portaient des plastrons ornés de rayures à la couleur de leur régiment. Les cavaliers altariens, eux, allaient et venaient un peu partout, semant le désordre avec leurs montures indisciplinées. Bien entendu, ils se rengorgeaient d’arborer sur leur plastron des rayures rouges horizontales radicalement différentes de celles des autres soldats. S’ils avaient su que c’était un signe marquant les combattants jugés peu fiables et susceptibles de se débander au premier problème, ils auraient sûrement moins bombé le torse.

Parmi les Seanchaniens, plusieurs régiments dotés d’un nom et bardés d’honneurs étaient représentés. Venant de tous les coins de l’Empire, on trouvait là des hommes aux yeux clairs d’Alqam, des gaillards au teint couleur de miel de N’Kon et des guerriers à la peau noire comme le charbon de Khoweal et de Dalenshar.

Des morat’torm traversaient le camp, leur étrange monture reptilienne couverte d’écailles faisant hennir et renâcler les chevaux glacés de peur. Ils croisaient parfois un morat’grolm qui fendait majestueusement la foule sur son énorme bête de guerre au long bec.

Mais pour l’heure, il manquait dans cette cohue un élément pourtant indissociable d’une armée seanchanienne. Car les sul’dam et les damane étaient toujours sous leurs tentes.

Le capitaine général Kennar Miraj pensait le plus grand bien de ces femmes. De son siège, sous la tente de commandement, il voyait très clairement la grande table-carte d’état-major autour de laquelle des sous-lieutenants s’affairaient, vérifiant les rapports et posant aux endroits requis des symboles incarnant les forces en présence. Sur chaque marqueur, un petit drapeau – en fait, un carré de parchemin – indiquait la taille et la nature des troupes en question. Sur ce continent, trouver des cartes dignes de ce nom était impossible, mais celle qui figurait sur le grand plateau de la table était largement suffisante.

Et ce qu’on y voyait avait de quoi inquiéter. Par exemple, ces disques noirs qui représentaient les avant-postes conquis ou balayés par l’ennemi. Il y en avait sur toute la moitié orientale des monts Venir ! L’extrémité orientale, elle, était couverte de triangles rouges. Des troupes en mouvement – et toutes se dirigeaient vers Ebou Dar ! Enfin, au milieu des disques noirs, le capitaine général en avait compté dix-sept autres, d’un blanc immaculé. Les forces ennemies.

Un jeune officier en veste d’uniforme brun et noir – la tenue des morat’torm – posa sur la carte un dix-huitième disque blanc. Certains pouvaient être des doublons, aperçus à quelques lieues de distance par des éclaireurs différents. Mais la plupart étaient bien trop espacés pour que ce soit possible. D’autant plus que les heures des rapports ne collaient pas avec cette thèse.

Le long des parois de la tente, des scribes en tenue marron, leur grade au sein de ce corps étant uniquement indiqué par un insigne épinglé à leur col, attendaient, plume à la main, que Miraj leur dicte des ordres qu’ils copieraient en plusieurs exemplaires afin qu’ils soient distribués à toutes les unités.

Mais le capitaine général avait déjà donné tous les ordres possibles et imaginables. Dans ces montagnes, il y avait environ quatre-vingt-dix mille soldats ennemis, soit deux fois plus que tous les hommes qu’il pouvait réunir ici, même en comptant les indigènes. Quatre-vingt-dix mille, c’était beaucoup trop pour qu’on puisse y croire, n’était un détail : les éclaireurs ne mentaient jamais, car si ça arrivait, ils se faisaient trancher la gorge par leurs collègues.

Beaucoup trop d’ennemis, qui sortaient de terre comme des vers dans le Sen T’jore. Au moins, ils avaient une quarantaine de lieues de montagnes à traverser avant de pouvoir menacer Ebou Dar. Presque cinquante, pour ceux qui se trouvaient le plus à l’est… Et après ça, presque autant sur un terrain très vallonné. De plus, le chef adverse voudrait sûrement regrouper ses forces, afin qu’elles risquent moins la défaite, et ça lui prendrait un certain temps. Le seul élément qui jouait en faveur de Miraj, probablement…

Le rabat de la tente s’écarta pour laisser passer la haute dame Suroth. Sa crête de cheveux noirs se prolongeant par une crinière qui lui cascadait sur les reins, elle portait une robe blanche et une cape richement brodée sur lesquelles on ne distinguait pas la moindre tache de boue. Miraj aurait juré qu’elle était encore à Ebou Dar, mais elle avait dû en venir sur un to’raken. Pour l’heure, elle était accompagnée par une modeste suite – à son échelle. Deux Gardes de la Mort, un gland noir pendant à la poignée de leur épée, tenaient le rabat ouvert, et il y en avait d’autres dehors, eux aussi en tenue vert et noir. Ces hommes étaient en quelque sorte l’incarnation de l’Impératrice – puisse-t-elle vivre à jamais ! Même les membres du Sang leur accordaient une certaine considération.

Suroth passa entre les deux Gardes comme s’ils étaient de vulgaires larbins, à l’instar de la fort belle et voluptueuse da’covale aux cheveux blonds tressés qui la suivait à deux pas de distance, vision spectaculaire dans sa robe blanche transparente, et portait son bureau pliable de campagne. La Voix du Sang de Suroth, Alwhin, était là aussi. En robe verte, le côté gauche du crâne rasé et le reste de ses cheveux châtains nattés sans fantaisie, cette femme avait toujours l’air de venir de se faire voler son petit déjeuner…

Alors qu’il se levait de son siège, Miraj vit avec stupéfaction que la seconde da’covale, derrière Suroth, une petite femme aux cheveux courts, était une damane. Dans une robe transparente ? Qu’une de ces femmes soit vêtue comme une esclave n’était déjà pas banal, mais en plus, c’était Alwhin qui portait le bracelet de l’a’dam !

Sans trahir sa surprise, Miraj s’agenouilla devant la haute dame.

— Que la Lumière soit sur toi, Suroth. Gloire et honneur, haute dame !

Tous les officiers présents sous la tente se prosternèrent. Miraj en était dispensé, car il appartenait au Sang, comme Suroth, même s’il était d’un rang inférieur qui ne l’autorisait pas à se raser la moitié du crâne. Dans le même ordre d’idées, seul l’ongle de ses petits doigts était verni.