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Quand on était très bas dans la hiérarchie, comme le capitaine général, on ne manifestait pas sa surprise lorsqu’on voyait une haute dame laisser sa Voix, pourtant élevée au rang de so’jhin, se comporter comme une sul’dam. Décidément, il s’agissait de bien étranges temps, dans un bien étrange pays. Un temps et un pays où le Dragon Réincarné arpentait le monde tandis que les marath’damane, libres comme l’air, pouvaient tuer ou réduire en esclavage qui elles voulaient.

Daignant à peine regarder Miraj, Suroth baissa les yeux sur la table… et se raidit imperceptiblement. De fait, il y avait de quoi… Sous son commandement, les Hailene avaient accompli de véritables exploits, récupérant une plus grande partie que prévu du continent qu’on leur avait volé. Pourtant, ils avaient simplement mission de reconnaître le terrain, et après le désastre de Falme, certains mauvais esprits avaient estimé qu’ils n’y parviendraient pas.

Suroth pianota nerveusement sur la table, ses deux ongles démesurément longs cliquetant sur le bois. Si elle continuait à accumuler les succès, elle aurait bientôt le droit de se raser la totalité du crâne et de vernir un troisième ongle sur chacune de ses mains. Pour récompenser une telle réussite, une adoption par la famille impériale était même envisageable. En revanche, en cas de faux pas, elle risquait de se retrouver avec tous les ongles coupés court et vêtue d’une robe transparente afin de servir humblement un membre du Sang. Si on ne la vendait pas à un fermier afin qu’elle l’aide à labourer ses champs ou qu’elle sue sang et eau dans une grange.

Au pire, Miraj, lui, devrait « simplement » s’ouvrir les veines…

En silence, il continua d’observer Suroth. Ayant été un éclaireur volant avant d’être admis au sein du Sang, il ne pouvait s’empêcher de remarquer tout ce qui se passait autour de lui. Pour un éclaireur volant, ce qu’il voyait ou ne voyait pas, c’était la différence entre la vie et la mort – la sienne et celle des autres.

Les officiers, face contre terre, osaient à peine respirer. En principe, Suroth aurait dû converser en privé avec le capitaine général, et les laisser continuer leur travail.

Dans l’entrée de la tente, les deux Gardes venaient de refuser le passage à une estafette. Quelle nouvelle pouvait être assez importante pour que cette femme ait tenté de forcer un tel barrage ?

La da’covale qui portait le bureau pliable retint l’attention de Miraj. Sur son joli visage de poupée, de la colère passa très brièvement. Un tel sentiment, chez une esclave ? Mais ce n’était pas tout… Miraj s’intéressa à la damane, qui gardait la tête baissée mais regardait néanmoins autour d’elle avec une dévorante curiosité. La da’covale aux yeux marron et la damane au regard bleu étaient aussi différentes l’une de l’autre qu’il semblait possible. Pourtant, elles avaient un point commun. Quelque chose dans leurs traits… Vraiment bizarre. D’autant plus que Miraj aurait été bien en peine de leur donner un âge, à l’une comme à l’autre.

Si furtif que se soit montré le capitaine général, Alwhin remarqua son petit jeu. Tirant sur la chaîne de l’a’dam, elle força la damane à s’agenouiller sur le tapis qui couvrait le sol. Puis elle claqua des doigts, désignant ce même tapis à la da’covale, qui ne bougea pas d’un pouce.

— À terre, Liandrin ! siffla-t-elle.

Avec un regard mauvais pour Alwhin – un regard mauvais ! – la da’covale se laissa tomber à genoux, l’air franchement mécontente.

De plus en plus étrange, tout ça… Et pas vraiment important. Impassible mais bouillant d’impatience à l’intérieur, Miraj continua à attendre. Une « activité » qu’il détestait ! Son admission au sein du Sang, il la devait au fait d’avoir chevauché vingt lieues en pleine nuit avec trois flèches dans le corps afin de prévenir qu’une armée de rebelles marchait sur Seandar. Depuis, il en avait encore mal au dos…

Suroth se détourna enfin de la table. Sans autoriser Miraj à se lever, ni lui donner l’accolade comme il était d’usage entre membres du Sang… Un manque de considération qui ne l’étonna pas, tant il était inférieur à cette femme.

— Tu es prêt à te mettre en mouvement ? demanda-t-elle sans préambule.

Au moins, elle ne chargeait pas sa Voix de lui parler à sa place. Devant ses officiers, la honte l’aurait contraint à garder les yeux baissés pendant des mois, sinon des années.

— Je le serai, Suroth…, répondit Miraj en soutenant le regard de la haute dame. (Après tout, il était lui aussi du Sang !) Nos ennemis ne pourront pas se regrouper en moins de dix jours, et il leur en faudra au moins autant pour sortir des montagnes. Bien avant ça, je…

— Ils seront peut-être ici demain ! s’écria Suroth. Ou aujourd’hui ! S’ils viennent, Miraj, ils se déplaceront en utilisant une très ancienne façon de « voyager ». Et il semble très possible qu’ils viennent.

Miraj entendit des hommes s’agiter dans leur inconfortable position. Suroth qui perdait son sang-froid et parlait de ridicules légendes ?

— Tu en es sûre ? ne put s’empêcher de demander le capitaine général.

S’il pensait avoir vu Suroth perdre son sang-froid, il s’était trompé. Serrant frénétiquement le devant de sa robe à motifs floraux, elle parut sur le point d’exploser.

— Tu oses douter de ma parole ? rugit-elle. Crois-tu que mes sources d’information ne sont pas fiables ?

À l’entendre, Suroth était aussi furieuse contre ces sources que contre Miraj.

— S’ils viennent, il y aura une cinquantaine d’Asha’man – quel nom grandiloquent ! Et pas plus de cinq ou six mille soldats. Quoi qu’en disent les éclaireurs volants, ils ne sont pas plus nombreux que ça, et ce depuis le début.

Miraj acquiesça. Cinq mille hommes se déplaçant avec l’aide du Pouvoir de l’Unique, voilà qui expliquerait bien des choses. Mais de quelles « sources » Suroth tenait-elle des chiffres si précis ?

L’officier était bien trop malin pour poser la question. Suroth avait sûrement à son service des Oreilles et des Chercheurs. Qui devaient la surveiller aussi, probablement…

Cinquante Asha’man… La seule idée d’un homme capable de canaliser révulsait Miraj. Selon les rumeurs, le Dragon Réincarné, ce maudit Rand al’Thor, avait battu le rappel de ces hommes sur tout le continent. Mais la « récolte » avait été bien meilleure qu’on aurait pu le croire.

Le Dragon Réincarné était capable de canaliser, disait-on. C’était peut-être vrai, mais lui, au moins, il était le Dragon !

Au Seanchan, les prophéties du Dragon étaient connues avant même que Luthair Paendrag ait commencé la Consolidation. Connues, certes, mais sous une forme corrompue, très différente de la version parfaitement pure apportée par ce même Luthair Paendrag. Sur ce continent, Miraj avait lu plusieurs volumes du Cycle de Karaethon, et ils étaient eux aussi corrompus – aucun ne mentionnait qu’il servait le Trône de Cristal ! –, mais les prophéties continuaient à fasciner les hommes, captivant leur cœur et leur esprit. Beaucoup de Seanchaniens espéraient que le Retour serait pour bientôt, afin que ce continent soit revenu à ses légitimes propriétaires avant l’Ultime Bataille. Ainsi, le Dragon Réincarné remporterait la victoire au nom de l’Impératrice – puisse-t-elle vivre à jamais !

L’Impératrice voudrait sûrement qu’on lui envoie al’Thor, afin de voir par elle-même quel genre d’homme luttait pour elle. Une fois que cet homme se serait agenouillé devant elle, il ne poserait plus aucun problème, car très peu de gens, après s’être prosternés devant le Trône de Cristal, parvenaient à s’affranchir de la crainte qui les envahissait, le désir impérieux d’obéir leur desséchant la gorge. Cela dit, il semblait évident que faire embarquer de force al’Thor sur un bateau serait bien plus aisé si, pour se débarrasser des Asha’man – car ils devraient être éliminés, ça ne faisait aucun doute –, on attendait qu’il soit déjà en chemin sur l’océan d’Aryth, voguant vers Seandar.