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Un raisonnement qui ramena Miraj à la question qu’il essayait d’éluder, s’aperçut-il non sans déplaisir. S’il n’était pas homme à renâcler devant les obstacles – et encore moins à s’enfoncer la tête dans le sable pour les ignorer –, ce problème ne ressemblait à rien qu’il ait déjà connu. Au cours de sa carrière, il avait participé à une dizaine de batailles durant lesquelles les deux camps disposaient de damane. Du coup, il savait comment ça se passait. Tout n’était pas qu’une affaire de frappe dévastatrice avec le Pouvoir. Les sul’dam expérimentées avaient une façon mystérieuse de « voir » ce que faisaient une damane ou une marath’damane. En contrepartie, la damane en question pouvait communiquer avec ses semblables, et organiser une défense. Les sul’dam pourraient-elles voir ce que faisait un homme ? Plus grave encore…

— Me confieras-tu les sul’dam et les damane ? demanda Miraj à Suroth. Si elles sont toujours malades, le combat risque d’être court et sanglant. Pour nous.

Les hommes prosternés s’agitèrent de nouveau. Dans le camp, une rumeur sur deux concernait la maladie qui contraignait les sul’dam et les damane à rester sous leurs tentes.

Réaction peu convenable pour une so’jhin, Alwhin eut un regard furieux. Aussitôt, la damane se recroquevilla encore plus sur elle-même et se mit à trembler. Bizarrement, la da’covale aux cheveux blonds tressaillit elle aussi.

Souriante, Suroth approcha de la da’covale. Pourquoi souriait-elle à une banale servante visiblement mal dégrossie ? Quand elle se mit à lui caresser les tresses, une moue boudeuse apparut sur la bouche en forme de cœur de la da’covale. S’agissait-il d’une noble dame de ce continent présentement déchue ? Même s’ils étaient adressés à Miraj, les premiers mots de Suroth semblèrent confirmer cette supposition.

— Les petits échecs ne coûtent pas grand-chose, en revanche, les grands se paient au prix fort. Tu auras les damane que tu demandes, Miraj. Et tu apprendras à ces Asha’man qu’ils auraient mieux fait de rester dans le nord. Oui, tu balaieras de la surface du monde ces Asha’man et ces soldats. Jusqu’au dernier. Voilà tes ordres.

— Il en sera fait selon ta volonté, Suroth. Tous détruits jusqu’au dernier !

Le capitaine général ne pouvait rien dire d’autre, au point où en étaient les choses. Il aurait quand même préféré que Suroth lui réponde au sujet de l’état de santé actuel des sul’dam et des damane.

Au sommet d’une colline rocheuse dénudée, Rand fit pivoter Tai’daishar afin de voir les soldats de sa petite armée émerger d’une multitude de portails. Connecté à la Source Authentique, il s’y accrochait si fort qu’elle semblait trembler sous son emprise. Quand le Pouvoir circulait en lui, les pointes de la Couronne d’Épées qui lui piquaient les tempes semblaient à la fois plus acérées que jamais et incroyablement distantes. Pareillement, le froid de ce milieu de matinée paraissait en même temps cruellement mordant et tout à fait insignifiant. Sur le flanc du jeune homme, les blessures inguérissables le torturaient tout en le laissant de marbre – un paradoxe de plus.

Lews Therin semblait comme hébété à force de perplexité – ou de peur. Après être passé si près de la mort, la veille, il n’avait peut-être plus si envie que ça de quitter le monde. De toute façon, il n’en avait pas envie en permanence. Chez lui, la seule constante, c’était le désir de tuer. Et à l’occasion, cette envie brûlante s’étendait à sa propre personne.

Bientôt, nous aurons assez de massacres pour satisfaire tout le monde, pensa Rand. Ces six derniers jours, il y a eu assez de charniers pour écœurer un vautour.

Seulement six jours ? Cela dit, Rand, lui, n’était pas écœuré. Parce qu’il ne pouvait pas se le permettre.

Lews Therin ne fit pas de commentaires.

Oui, c’était un temps pour les cœurs de fer ! Et les estomacs, aussi…

Rand se pencha pour toucher le long paquet glissé sous la sangle de son étrier. Non, ce n’était pas encore le moment. Et ça ne le serait peut-être jamais. Le doute et un autre sentiment vinrent dériver à la lisière du Vide. Au fond, il fallait espérer que ce moment ne viendrait pas. Le doute était légitime, non ? En revanche, l’autre sentiment n’était pas de la peur. Absolument pas !

Une bonne moitié des collines environnantes étaient couvertes de petits oliviers noueux. Sous les rayons d’un soleil pâlichon, des lanciers inspectaient déjà les rangées d’arbres pour s’assurer qu’il n’y avait aucun danger. Dans ces oliveraies, on n’apercevait pas l’ombre d’un ouvrier agricole. Et il n’y avait ni ferme ni structure d’aucune sorte en vue. Quelques lieues à l’ouest, les collines étaient plus densément boisées, et donc plus sombres.

Aux pieds de Rand, les légionnaires émergèrent d’une série de portails en colonnes parfaitement formées. Des volontaires illianiens, désormais intégrés à la Légion, les suivirent dans le plus grand désordre. Dès qu’ils se furent plus ou moins alignés, ils s’écartèrent pour céder la place à des Défenseurs de la Pierre et des Compagnons. Bien entendu, tous ces hommes pataugeaient dans la boue, tout comme leur monture. Miraculeusement, très peu de nuages – d’une blancheur immaculée ! – dérivaient dans le ciel. Et rien n’y volait qui fût plus imposant qu’une hirondelle.

Comme Adley, Hopwil, Morr et Narishma, Dashiva et Flinn étaient avec les hommes, occupés à maintenir les portails, si nombreux que certains se trouvaient hors de vue de Rand, derrière des collines. L’urgence étant que toute l’armée arrive le plus vite possible, tous les hommes en veste noire qui n’étaient pas partis en patrouille, à l’exception de quelques soldats chargés de surveiller le ciel, étaient affectés au tissage des portails. Y compris Gedwyn et Rochaid, même si ça leur déplaisait fortement, comme l’attestait leur expression. Une tâche si subalterne devait leur paraître humiliante, sans aucun doute…

L’air très content de lui-même et de son petit cheval bai, Bashere vint rejoindre Rand au sommet de la colline. Malgré la fraîcheur de l’air, sa cape ouverte flottait dans son dos. Non sans désinvolture, il salua Ailil et Anaiyella, qui le foudroyèrent du regard. Sous son épaisse moustache, le Maréchal eut un sourire qui n’avait pas grand-chose d’amical. Comme Rand, il avait des doutes au sujet des deux femmes, qui en étaient parfaitement conscientes – en ce qui concernait Bashere, en tout cas.

Détournant la tête, Anaiyella recommença à caresser la crinière de son hongre. Bien droite sur sa selle, Ailil serrait ses rênes un rien trop fort…

Depuis les événements de la veille, sur la crête, les deux femmes suivaient Rand comme leur ombre. Le soir, elles avaient même voulu que leurs tentes soient à portée d’oreille de la sienne.

Derrière Rand, sur l’autre versant de colline, Denharad se retourna pour balayer du regard les soldats des deux dames massés derrière lui. Puis il recommença à surveiller le jeune homme. De toute évidence, il veillait aussi sur Ailil – voire sur Anaiyella – mais le Dragon Réincarné restait sa priorité. Ces dames craignaient-elles encore d’être accusées s’il se faisait tuer ? Ou voulaient-elles être averties si ça arrivait, afin de ne rien rater du spectacle ? Rand n’aurait su le dire, mais il avait au moins une certitude : si elles voulaient sa mort, il ne ferait rien pour accéder à leur désir.

Qui connaît le cœur d’une femme ? railla Lews Therin. (Il semblait particulièrement sain d’esprit, aujourd’hui – pour lui.) Là où un homme te tuerait, la majorité des femmes hausserait simplement les épaules. Et là où un homme hausserait les épaules, bien des femmes te tueraient…