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Rand ignora le spectre. Le dernier portail visible de sa position venait de se dissiper. Les Asha’man en train de monter en selle se trouvaient trop loin pour qu’il voie s’ils étaient encore connectés au saidin, mais tant qu’il l’était pour sa part, ça n’avait aucune importance.

Maladroit comme à l’accoutumée, Dashiva tenta de sauter en selle et faillit tomber deux fois avant de réussir son coup. Pendant ce temps, la majorité des hommes en veste noire était déjà partie vers le nord ou le sud.

Les nobles se rassemblèrent derrière Bashere, sur le versant de la colline où se tenait Rand, les plus huppés et les plus puissants se débrouillant pour être au premier rang – non sans quelques bousculades, lorsque la préséance était difficile à établir clairement. L’air absents – une attitude délibérée –, Tihera et Marcolin se placèrent chacun sur un flanc du groupe de nobles. S’il était possible qu’on leur demande leur avis, ils savaient pertinemment que la décision appartiendrait à d’autres.

Alors que Weiramon ouvrait la bouche, sans doute pour se lancer dans une de ses tirades pompeuses sur le Dragon Réincarné, l’honneur, la gloire et les charges héroïques, Sunamon et Torean arrêtèrent leur monture l’une à côté de l’autre et commencèrent à converser entre eux. Habitués aux dérives verbales du Tearien, ils étaient tous les deux assez puissants pour ne pas se sentir obligés de le ménager. Sunamon arborant une expression inhabituellement dure, Torean, malgré sa veste aux manches rayées de satin rouge, semblait prêt à se lancer dans une querelle frontalière.

Bertome et plusieurs autres Cairhieniens ne se tinrent pas tranquilles non plus, chacun riant grassement des plaisanteries des autres. Les sermons de Weiramon avaient lassé tout le monde, et ça se voyait. Encore que la mauvaise humeur de Semaradrid semblait avoir une autre cause. Chaque fois qu’il regardait Ailil et Anaiyella, il se rembrunissait un peu plus, sans doute parce qu’il détestait qu’elles soient si près de Rand – surtout sa compatriote, bien entendu.

— À quatre lieues de nous environ, dit Rand, cinquante mille hommes s’apprêtent à attaquer.

Tout le monde le savait, bien sûr, mais ces quelques mots attirèrent l’attention sur lui et imposèrent le silence aux nobles. Même à Weiramon, qui adorait pourtant s’entendre pérorer. Tirant sur leur barbe pointue soigneusement huilée, Gueyam et Maraconn, ces idiots, souriaient par anticipation. Alors que Semaradrid affichait la moue écœurée d’un type qui vient d’avaler tout un saladier de prunes vertes, Gregorin et les trois autres membres du Conseil des Neuf qui l’accompagnaient auraient pu passer pour l’incarnation de la détermination et de la gravité. Car ils n’avaient rien d’idiots, eux…

— Nos éclaireurs n’ont pas vu de sul’dam et de damane, continua Rand, mais même sans ces femmes, et avec des Asha’man dans nos rangs, c’est une force suffisante pour nous causer de lourdes pertes si quelqu’un parmi nous oublie le plan. Mais je suis sûr que ça n’arrivera pas !

Cette fois, pas de charge sans qu’il en ait donné l’ordre ! Sur ce point, Rand s’était montré très clair. Et pas question de foncer tête baissée parce qu’on pensait avoir aperçu quelque chose.

Weiramon eut un sourire mielleux que Sunamon lui-même n’aurait pas pu égaler.

À sa manière, le plan était d’une grande simplicité. L’armée allait avancer vers l’ouest en cinq colonnes, chacune comptant des Asha’man, et elle essaierait de fondre sur les Seanchaniens de tous les côtés. Selon Bashere, les meilleurs plans étaient les plus simples.

« Quand on ne se contente pas de toute une portée de petits cochons, avait-il dit, et qu’on décide de s’enfoncer dans la forêt pour débusquer la vieille truie, mieux vaut éviter les fioritures si on ne veut pas se faire éventrer. »

Après le premier contact, les plans de bataille volent en éclats, dit Lews Therin dans la tête de Rand. (Il semblait encore dans de saines dispositions d’esprit, mais ça ne dura pas :) Quelque chose ne va pas ! Ça ne devrait pas être ainsi, mais pourtant… Il y a je ne sais quoi qui cloche, qui est faux, qui s’agite, qui tressaute, qui démange… (Il éclata de son rire de dément.) Non, ce n’est pas possible ! (Des gémissements, à présent.) Je dois être fou.

Fléau de sa Lignée se volatilisa avant que Rand puisse le réduire au silence. Que la Lumière le brûle ! ce plan était parfait, sinon Bashere l’aurait descendu en flammes !

Lews Therin était fou, ça ne faisait pas de doute. Mais tant que Rand al’Thor restait sain d’esprit… Quelle mauvaise plaisanterie pour le monde, si le Dragon Réincarné perdait la tête avant le début de l’Ultime Bataille !

— En formation ! cria Rand en levant son sceptre.

Une très mauvaise plaisanterie, vraiment. Qui lui donnait envie de se rouler par terre de rire.

Les nobles se séparèrent, chacun allant rejoindre sa colonne en marmonnant. Comme on pouvait s’y attendre, les affectations décidées par Rand n’avaient plu à quasiment personne. Après les premiers combats, dans les montagnes, il y avait eu une certaine fraternisation, mais les antagonismes, depuis, étaient revenus au galop.

Weiramon eut quelque peine à ravaler sa tirade, qui resterait à jamais inédite, mais il se reprit, gratifia Rand d’un salut de la tête qui braqua sa barbe sur Rand comme s’il s’était agi d’une lance, puis il partit en direction du nord, suivi par Kiril Drapaneos, Bertome, Doressin et plusieurs nobliaux du Cairhien, tous sinistres à l’idée qu’un Tearien les commande. Presque comme si c’était lui le chef, Gedwyn chevauchait aux côtés de Weiramon, et il fit mine de ne pas remarquer les regards noirs que celui-ci lui lançait.

Les autres groupes étaient aussi hétéroclites. Gregorin allait lui aussi vers le nord, Sunamon le suivant en faisant mine de ne pas s’apercevoir de son existence, comme s’il avait choisi sa direction au hasard. Derrière lui, Dalthanes conduisait d’autres nobliaux cairhieniens.

Jeordwyn Semaris, un autre membre du Conseil des Neuf, accompagnerait Bashere au sud avec Amondrid et Gueyam. Ces trois-là avaient accepté le Maréchal avec ce qu’on aurait pu prendre pour de l’enthousiasme. En fait, ils se réjouissaient qu’il ne soit pas – au choix, selon les cas – tearien, cairhienien ou illianien. Rochaid tentait de jouer avec Bashere au même jeu que Gedwyn avec Weiramon, mais le Maréchal l’ignorait superbement.

Non loin du groupe de Bashere, Torean et Maraconn chevauchaient côte à côte, unis par leur déplaisir d’être sous les ordres de Semaradrid. Dans le même ordre d’idées, Ershin Netari ne cessait pas de regarder en direction de Jeordwyn et il se dressait même dans ses étriers pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule et tenter d’apercevoir Gregorin et Kiril, pourtant déjà dissimulés par des collines. Le dos bien droit, Semaradrid semblait tout aussi serein que Bashere.

Pour tous ses choix, Rand s’était appuyé sur le même principe. En Bashere, il avait une confiance absolue, et il pensait pouvoir se fier à Gregorin. Quant aux autres… Eh bien, avec tant d’étrangers et de vieux ennemis autour d’eux – et si peu d’amis ! – ils ne risquaient pas de s’aventurer à retourner leur veste. En les regardant s’éloigner, Rand rit sous cape. Ces hommes se battraient pour lui, et ils feraient de leur mieux, parce qu’ils n’avaient pas le choix. Pas plus que lui, d’ailleurs…

De la folie ! siffla Lews Therin.

Rand le repoussa sans ménagement dans les limbes.

Bien entendu, il n’était pas seul. Sur les collines environnantes, parmi les oliviers, Tihera et Marcolin attendaient avec la majorité des Défenseurs teariens et des Compagnons illianiens. Les autres s’étaient déployés pour interdire toute embuscade. Sous les ordres de Masond, une compagnie de légionnaires patientait dans une ravine, au pied de la colline de Rand, son arrière-garde étant composée par les hommes qui s’étaient rendus quelques jours plus tôt. Impressionnés par le calme des légionnaires – leurs frères d’armes, à présent –, ils tentaient de les imiter, mais sans grand succès.