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Rand regarda Ailil et Anaiyella. La Tearienne lui fit un sourire forcé qui s’effaça très vite. La Cairhienienne ne bougea pas un cil. Le jeune homme n’était pas en position de négliger les deux dames, ni Denharad, car leurs soldats constitueraient le plus gros de sa colonne, et sa force de frappe la plus puissante – de très loin.

Flinn et les hommes que Rand avait sélectionnés après les puits de Dumai gravissaient le versant de la colline pour le rejoindre. Le vieil homme chauve chevauchait en tête, comme toujours. Pourtant, à part Adley et Narishma, tous les autres portaient à leur col le Dragon et l’Épée, Dashiva ayant été le premier à les mériter. Mais les plus jeunes hommes témoignaient un grand respect à Flinn à cause de son passé de porte-étendard dans la Garde de la Reine d’Andor – et de toute façon, Dashiva se fichait des détails de ce genre. Apparemment, le comportement de ses compagnons l’amusait. Quand il s’abstenait de parler tout seul, faut-il préciser. La plupart du temps, il ne semblait pas avoir conscience de ce qui se passait autour de lui.

Sachant cela, Rand fut plus que surpris lorsqu’il vit Dashiva talonner maladroitement sa monture pour prendre la tête du groupe. Sur son visage ordinaire, si souvent inexpressif lorsqu’il était plongé dans ses pensées, s’affichait une franche inquiétude. Du coup, Rand sursauta quand l’Asha’man, après l’avoir rejoint, se connecta au saidin et tissa autour d’eux une protection contre les oreilles indiscrètes.

Lews Therin ne gaspilla pas son souffle – pour autant qu’on puisse parler ainsi d’un esprit désincarné – à lancer des appels au meurtre. En ricanant comme un dément, il tenta d’arracher la Source à Rand pour contrôler lui-même le Pouvoir. Puis il se tut brusquement et se volatilisa.

— Il y a quelque chose d’étrange avec le saidin, ici… Quelque chose qui ne va pas.

Contrairement à ses habitudes, Dashiva parlait d’un ton clair, net et précis. Celui d’un professeur qui fait face à un élève particulièrement obtus. À un moment, il brandit même un index en direction de Rand.

— Je ne sais pas ce que c’est… Rien ne peut altérer le saidin, et si quelque chose en était capable, nous l’aurions senti dans les montagnes. À dire vrai, il y avait comme un trouble, hier, mais si minime… Ici, je le capte plus clairement. Le saidin est… excité. Impatient. Je sais, ce n’est pas un être vivant, mais ici, il… palpite. Et ça le rend plus difficile à contrôler.

Rand se força à desserrer sa prise sur le Sceptre du Dragon. Depuis le début, il était sûr que Dashiva était pratiquement aussi cinglé que Lews Therin. Mais d’habitude, il avait une meilleure maîtrise de lui-même, si fragile soit-elle.

— Dashiva, je canalise le Pouvoir depuis plus longtemps que toi… Tu sens la souillure avec plus d’intensité, c’est tout.

Impossible de faire montre de compassion. Rand ne pouvait pas se permettre de perdre la raison, et aucun des autres non plus.

— Rejoins ton poste, nous partirons bientôt.

Les éclaireurs ne devaient plus tarder. Même dans ces collines, sans véritable visibilité, quatre lieues n’étaient pas une si grande distance. Surtout quand on utilisait des portails.

Dashiva ne fit pas mine d’obéir. Au contraire, il ouvrit la bouche pour crier, mais la referma très vite et prit une grande inspiration.

— Je sais que tu canalises depuis longtemps, dit-il d’un ton glacial pas très éloigné du mépris, mais tu devrais pouvoir sentir ça ! Oui, même toi, tu devrais ! Fais un effort ! Je déteste accoler l’adjectif « étrange » au nom « saidin » et je ne veux pas mourir ou être carbonisé parce que tu es aveugle ! Regarde mon tissage de protection ! Regarde-le !

Rand dévisagea l’Asha’man. Se mettre en avant ainsi n’était déjà pas son genre, mais exploser de colère… Intrigué, Rand regarda pour de bon le tissage. Alors que les flux auraient dû être aussi fixes et tendus que les fils d’une tapisserie, ils vibraient. Le bouclier de protection était normalement solide, mais les filaments de Pouvoir tremblaient. Morr n’avait-il pas dit que le saidin était étrange autour d’Ebou Dar et plusieurs dizaines de lieues à la ronde ? Ils étaient entrés dans le périmètre en question, désormais…

Rand testa le saidin. Bien entendu, il était toujours conscient du Pouvoir, lorsqu’il canalisait – toute autre option impliquait la mort, ou un sort encore pire – mais il s’était habitué à ce combat. Il luttait pour sa vie, certes, mais ce conflit était devenu aussi naturel que son existence. En fait, il était son existence. En se concentrant, il parvint à l’analyser comme si ce lien intime n’existait pas.

Un froid capable de réduire la pierre en poussière. Des flammes pouvant la faire fondre et la vaporiser. Et une corruption si puante qu’un tas de fumier aurait semblé aussi délicatement parfumé qu’un parterre de fleurs.

Il y avait aussi une… pulsation, comme quelque chose qui palpitait dans son poing. Rien à voir avec ce qu’il avait senti à Shadar Logoth, quand la souillure du saidin s’était mise en harmonie avec le mal niché dans la cité, résonnant à l’unisson avec lui. Ici, la souillure était puissante mais stable. C’était le saidin lui-même qui semblait traversé de turbulences et de courants. « Excité », avait dit Dashiva. Et ce n’était pas faux…

Sur la pente, un peu derrière Flinn, Morr se passa une main dans les cheveux et regarda autour de lui, mal à l’aise. Nerveux, Flinn s’agitait sur sa selle ou s’assurait que son épée coulissait bien dans son fourreau. Alors qu’il sondait le ciel en quête de créatures volantes, Narishma clignait bien trop souvent des yeux. Quant à Adley, un muscle se contractait en permanence sur une de ses joues. Des signes de nervosité chez tous ces hommes… Et ça n’avait rien d’étonnant.

Rand en soupira de soulagement. Ils n’étaient pas en train de devenir fous, tout compte fait.

Dashiva eut un sourire satisfait et un rien ironique.

— Je n’arrive pas à croire que tu n’avais rien remarqué jusque-là… (Là, on n’était pas loin de la moquerie.) Depuis le début de cette expédition absurde, tu es connecté à la Source pratiquement jour et nuit. Ce tissage pourtant très simple a d’abord refusé de se former, puis il s’est configuré tout seul, comme s’il échappait à mes mains.

À un quart de lieue à l’ouest, un portail s’ouvrit au sommet d’une colline dénudée, et un éclaireur en veste noire en émergea, tenant son cheval par la bride. Même de si loin, Rand distingua le léger scintillement du tissage, avant qu’il se dissipe. Alors que l’éclaireur n’avait pas encore atteint le bas de la colline, un autre portail s’ouvrit sur la crête, puis un troisième, un quatrième, et ainsi de suite.

— Mais il a fini par se former, ton tissage, dit Rand. (Comme les portails des éclaireurs.) Le saidin est difficile à contrôler, mais ce n’est pas nouveau, et il fait quand même ce que nous lui demandons.

Mais pourquoi ces difficultés particulières ? Eh bien, la réponse serait pour un autre jour. Quel dommage que le vieil érudit Herid Fel ne soit plus de ce monde. Lui, il aurait peut-être su ce qui se passait.

— Retourne avec les autres, Dashiva.

L’Asha’man ouvrit de grands yeux. Il fallut que Rand répète son ordre pour qu’il relâche son tissage, fasse volter son cheval et s’éloigne sans daigner saluer son chef.

— Des problèmes, seigneur Dragon ? minauda Anaiyella.

Ailil se contenta de regarder mornement Rand.

Voyant que le premier éclaireur allait rejoindre le Dragon Réincarné, les autres se dirigèrent vers le nord ou le sud, afin de se joindre à une autre colonne. Pour la trouver, la bonne vieille méthode serait à partir d’ici plus rapide et efficace que l’ouverture de portails au hasard…