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— Doressin…, appela doucement Bertome. (N’obtenant pas de réaction, il haussa le ton :) Doressin, espèce de balourd !

Doressin sursauta sur sa selle. Comme Bertome et les trois autres, il avait rasé et poudré le devant de son crâne, à la mode des soldats – une allure qui faisait fureur, ces derniers temps. En temps normal, Doressin aurait traité Bertome de crapaud, selon les règles du petit jeu qu’ils jouaient depuis l’enfance. Mais il se contenta de faire avancer son hongre pour qu’il soit à la hauteur du cheval de Bertome. Lui aussi était inquiet, et il ne le cachait pas.

— Tu as conscience que le seigneur Dragon veut notre mort ? murmura-t-il. Par le sang et le feu ! tu sais, j’ai seulement écouté Colavaere. Mais depuis qu’il l’a tuée, je sais que je suis un homme mort.

Un moment, Bertome observa la colonne qui serpentait au milieu des collines. Derrière lui, les arbres étaient moins denses que devant, mais ils pouvaient quand même dissimuler des attaquants jusqu’à ce qu’ils vous tombent dessus. Et la dernière oliveraie se trouvait à un quart de lieue en arrière.

Comme de juste, les hommes de Weiramon avançaient en tête, ridicules dans leur veste à manches bouffantes rayées de blanc. En vert et rouge – de quoi éblouir un Zingaro ! –, les Illianiens de Kiril venaient ensuite. Les soldats de Bertome et ceux de Doressin, très convenablement vêtus de bleu foncé sous leur plastron, étaient pour l’instant hors de vue, comme la compagnie de légionnaires qu’ils précédaient. Alors qu’il n’imposait pas un rythme très soutenu, Weiramon s’était ébaubi que les fantassins tiennent le coup.

Mais l’essentiel n’était pas là. Devant Weiramon, sept hommes en veste noire, le visage dur et les yeux glaciaux, ouvraient la marche. Et l’un d’eux portait un insigne en forme d’épée sur son col montant.

— Si le seigneur Dragon veut notre mort, il s’y prend d’une manière bien compliquée, répondit Bertome à Doressin. Et si nous étions destinés à finir en chair à pâté, il n’aurait sûrement pas envoyé avec nous ces types en noir.

Le front plissé, Doressin voulut insister, mais Bertome lui coupa la chique :

— Il faut que j’aille parler au Tearien.

Il détestait voir son ami d’enfance dans cet état. Encore un méfait d’al’Thor…

Plongés dans une grande conversation, Weiramon et Gedwyn n’entendirent pas que quelqu’un approchait. Très calme et très froid, Gedwyn jouait nonchalamment avec ses rênes. Weiramon, lui, était rouge pivoine.

— Je me fiche de qui tu es ! lança-t-il à l’Asha’man. Je ne prendrai pas plus de risques sans un ordre direct de…

Les deux hommes ayant soudain pris conscience de l’arrivée de Bertome, le Tearien se tut et foudroya le Cairhienien du regard comme s’il avait envie de le tuer sans autre forme de procès. Cessant de sourire, Gedwyn afficha soudain un rictus de prédateur. Comme s’il rêvait lui aussi d’abattre l’importun sur-le-champ.

Alors que l’expression de l’Asha’man ne changea pas, le visage de Weiramon se métamorphosa. La rougeur se dissipant, il se fendit d’un sourire qu’on aurait presque pu croire chaleureux, n’était une pointe de condescendance.

— Je pensais à toi, Bertome, dit-il d’un ton amical. Dommage qu’al’Thor ait étranglé ta cousine. De ses mains, d’après ce que j’ai entendu dire. Franchement, j’ai été surpris que tu répondes à sa convocation. Je l’ai vu te regarder, et je crains qu’il ait pour toi des projets plus… intéressants qu’une banale strangulation.

Bertome ravala un soupir, et pas seulement à cause du crétinisme profond du Tearien. Beaucoup de gens tentaient d’utiliser la triste fin de Colavaere pour le manipuler. Sa cousine préférée, certes, mais dévorée par une ambition sans limites. La maison Saighan avait vraiment des droits sur le Trône du Soleil, mais rien qui puisse tenir la route face aux maisons Riatin ou Damodred, du moins sans le soutien franc et massif de la Tour Blanche ou du Dragon Réincarné. Pourtant, Colavaere avait bien été sa cousine préférée. Mais que voulait Weiramon ? Pas ce qu’il semblait chercher en apparence. Même un Tearien au cerveau atrophié n’était pas si stupide que ça.

Avant que Bertome ait pu répondre, un cavalier jaillit des arbres, sur le côté de la piste, et fonça vers ses compagnons et lui. Quand l’homme immobilisa sa monture devant eux, forçant la pauvre bête à planter ses sabots dans le sol, Bertome reconnut un de ses propres soldats. Édenté, le visage couvert de cicatrices, il s’agissait d’un certain Doile, originaire des domaines Colchaine.

— Seigneur Bertome, haleta-t-il après un rapide salut, j’ai deux mille Tarabonais à mes trousses. Et il y a avec eux des femmes qui arborent des éclairs sur leur robe !

— À ses trousses…, marmonna Weiramon. Nous verrons ce que dira mon éclaireur lorsqu’il reviendra. Je ne vois rien qui…

Un martèlement de sabots et des cris de guerre couvrirent la fin de la phrase du bouffon. Jaillissant des arbres, des lanciers fondaient sur Bertome et son petit groupe.

Weiramon éclata de rire.

— Tue qui tu veux et où tu veux, Gedwyn ! lança-t-il en dégainant son épée. Moi, je reste fidèle aux méthodes classiques.

Le Tearien alla se placer à la tête de ses hommes et poussa son cri de guerre.

— Saniago ! Pour Saniago et la gloire !

Sa maison et sa seule véritable passion… À sa place, quelqu’un d’autre aurait aussi mentionné son pays, mais…

Se lançant lui aussi au galop, Bertome donna de la voix :

— Saighan et Cairhien ! (Pas besoin de faire des arabesques avec son épée, pour l’instant.) Saighan et Cairhien !

Que cherchait donc Weiramon, un peu plus tôt ?

Quand des roulements de tonnerre retentirent, Bertome, perplexe, leva les yeux au ciel. Il y avait aussi peu de nuages qu’avant… Mais Doile – ou était-ce Dalyn ? – avait parlé de femmes avec des éclairs sur leur robe.

Lorsque les Tarabonais portant un voile de mailles furent presque sur lui, Bertome oublia les manigances de cet abruti de Tearien.

— Saighan et Cairhien ! cria-t-il alors que des éclairs commençaient à pleuvoir du ciel, éventrant le sol.

Un vent de mort se leva.

Dans la forêt si dense qu’il n’y faisait jamais vraiment jour, des cavaliers s’affrontaient sauvagement. Ailleurs, la nuit devait tomber, mais de toute façon, ça ne changerait rien. Venant de toutes parts, des explosions couvraient le vacarme des armes, les cris des hommes et les hennissements des chevaux. Parfois, le sol tremblait, comme si la fin du monde approchait. À d’autres moments, quand un calme relatif revenait, des braillements montaient des rangs ennemis.

— Den Lushenos ! Pour Den Lushenos et les Abeilles !

— Annallin ! Ralliez-vous à Annallin !

— Haellin ! Haellin ! Pour le Haut Seigneur Sunamon !

Ce cri fut le seul que Varek comprit à peu près. Cela dit, les indigènes qui prétendaient avoir droit à un tel titre – qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes – n’avaient guère de chances d’être un jour invités à prêter le Serment.

Varek dégagea son épée de l’aisselle du soldat qu’il venait de frapper juste au-dessus de son plastron. Un adversaire dangereux, ce petit homme au teint pâle, jusqu’au moment où il avait commis l’erreur de lever un peu trop son épée. Alors que le cheval bai du mort s’enfuyait, disparaissant dans les broussailles, Varek éprouva l’ombre d’un regret. Cet équidé semblait bien meilleur que le canasson à chaussettes blanches qu’il était obligé de monter. L’ombre d’un regret, seulement, parce qu’il avait d’autres soucis en tête. Par exemple, essayer de voir ce que lui cachaient les arbres aux branches lestées de lianes et les grands buissons dont les feuilles ressemblaient étrangement à des plumes.