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Les échos de la bataille montaient de toutes les directions, mais au début, Varek ne vit pas le moindre mouvement. Puis une dizaine de lanciers altariens apparurent à moins de cinquante pas de lui. Se tenant bien droits sur leur selle, ils regardaient autour d’eux avec l’attention requise. Mais la manière dont ils bavardaient entre eux, comme s’ils se promenaient, justifiait largement les rayures rouges, sur leur plastron.

Varek s’apprêta à rejoindre les cavaliers. Une escorte, même composée de ces idiots indisciplinés, lui permettrait peut-être de délivrer son message très urgent au général d’étendard Chianmai.

Des éclairs noirs jaillirent des arbres, vidant toutes les selles des chevaux altariens. Sans leurs maîtres, les équidés s’éparpillèrent et il ne resta bientôt plus qu’une dizaine de cadavres gisant sur un tapis de feuilles mortes, chacun transpercé par au moins un carreau d’arbalète.

Plus un mouvement… Malgré lui, Varek frissonna. Au début, les ennemis en veste bleue avaient semblé faciles à écraser, d’autant plus qu’ils n’étaient même pas soutenus par des piquiers. Mais ils se cachaient derrière les arbres ou dans des ravines, ne se montrant jamais, et frappaient quand on s’y attendait le moins.

Et il y avait encore pire qu’eux. Après la piteuse retraite vers les bateaux, à Falme, Varek aurait juré qu’il venait de voir le plus désolant spectacle de sa vie : l’Armée Toujours Victorieuse en déroute. Moins d’une heure plus tôt, il avait assisté à un désastre encore plus terrible. Cent Tarabonais face à un seul homme en veste noire. Oui, cent contre un ! Et les lanciers avaient été taillés en pièces. Littéralement, les hommes et les chevaux explosant plus vite qu’il pouvait les compter. Et la tuerie avait continué alors que les Tarabonais tentaient de fuir – jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul en vue. Bien entendu, un homme n’était pas moins mort quand le sol s’ouvrait sous ses pieds, mais les damane laissaient au moins quelques restes à enterrer…

Le dernier homme à qui Varek avait parlé – un vétéran seanchanien qui commandait une centaine de piquiers d’Amadicia – lui avait dit que Chianmai se trouvait dans cette direction.

Devant lui, Varek repéra soudain des chevaux attachés à des arbres, leurs cavaliers à pied à côté d’eux. Avec un peu de chance, ces hommes l’aideraient à s’orienter. Ensuite, il leur dirait ce qu’il pensait des chiens qui se planquaient pendant une bataille.

Quand il déboula parmi ces hommes, il oublia la deuxième partie de ses projets. Car il venait de trouver ce qu’il cherchait, mais pas ce qu’il avait espéré découvrir. Non loin des chevaux, une dizaine de corps méchamment brûlés gisaient sur le sol. Et l’un d’eux, au visage miraculeusement épargné, était le général Chianmai. Quant aux soldats encore debout, plusieurs étant blessés, c’étaient des Tarabonais, des Altariens et des Amadiciens. Un peu à l’écart, une sul’dam au visage fermé consolait une damane en pleurs.

— Que s’est-il passé ici ? demanda Varek.

Les Asha’man n’étaient pas du genre à laisser des survivants. Sauf si la sul’dam les y avait contraints.

— De la folie, seigneur, répondit un grand Tarabonais en écartant l’homme qui appliquait un baume sur son bras gauche brûlé.

Malgré une très mauvaise brûlure, l’homme ne grimaçait pas. Son voile de mailles, attaché à son casque par un seul côté, révélait son visage dur barré par une épaisse moustache grisonnante et du défi brillait dans son regard.

— Des Illianiens nous sont tombés dessus sans crier gare. Au début, tout s’est bien passé, parce qu’il n’y avait pas de « veste noire » avec eux. Le seigneur Chianmai nous a lancés à l’attaque et la… femme… canalisait des éclairs. Alors que les Illianiens se débandaient, la foudre a commencé à s’abattre aussi sur nous.

Le soldat se tut et jeta un regard noir à la sul’dam.

Celle-ci se redressa d’un bond et brandit le poing. Puis elle avança vers le Tarabonais autant que le lui permit le bracelet de l’a’dam attaché à son autre poignet. Recroquevillée sur elle-même, la damane sanglotait convulsivement.

— Je ne laisserai pas ce chien déverser sa bave sur ma Zakai ! C’est une bonne damane ! Oui, une bonne damane !

Varek fit un geste apaisant à la femme. Il avait vu des sul’dam châtier si durement leur damane qu’elle en hurlait de douleur – au point, parfois, de rester handicapée après avoir été punie – mais monter cependant sur leurs ergots dès que quelqu’un, y compris un membre du Sang, osait la critiquer. Ce Tarabonais n’était bien entendu pas du Sang, et la sul’dam, à la voir trembler, avait des envies de meurtre. Si le type avait prononcé à haute voix son accusation, au lieu de se contenter d’un regard, elle l’aurait à coup sûr abattu sur-le-champ.

— Les prières pour les morts devront attendre, dit Varek.

Ce qu’il envisageait de faire risquait de lui valoir une triste fin entre les mains des Chercheurs, s’il échouait, mais à part la sul’dam, il ne restait plus un Seanchanien vivant dans ce secteur.

— Je prends le commandement. Nous allons nous replier puis partir vers le sud.

— « Nous replier » ? explosa le Tarabonais. Il nous faudra des jours pour rompre le contact ! Les Illianiens se battent comme des blaireaux acculés et les Cairhieniens comme des furets en cage. Les Teariens sont moins redoutables qu’on le dit, mais il y a une bonne dizaine d’Asha’man avec eux. Dans cet embrouillamini, je ne sais même plus où sont les trois quarts de mes hommes.

Stimulés par le grand type, les autres soldats protestèrent aussi.

Varek les ignora et ne daigna pas demander ce qu’était un « embrouillamini ». Pour se faire une idée, il suffisait de regarder la forêt dense et étouffante, autour de lui, d’où montaient les bruits de la bataille ponctués par les explosions des éclairs.

— Tu vas rassembler tes hommes et commencer à battre en retraite, dit Varek, dominant les lamentations des soldats. Pas trop vite, parce que le mouvement doit être coordonné.

Les ordres de Miraj à Chianmai parlaient de « la plus grande vitesse possible » – Varek les avait mémorisés, au cas où il arriverait malheur à la copie rangée dans ses sacoches de selle – mais faire montre de précipitation, en de pareilles circonstances, revenait à laisser en arrière la moitié des hommes, livrés sur un plateau d’argent à l’ennemi.

— En route ! Vous vous battez pour l’Impératrice, puisse-t-elle vivre à jamais !

Cette harangue était en général destinée aux bleus, mais pour une raison inconnue, elle fouetta les sangs des Tarabonais. S’inclinant brièvement, mais néanmoins bien bas, ils se ruèrent vers leurs chevaux. Bizarre…

À présent, c’était à Varek de trouver une unité seanchanienne – commandée par quelqu’un de plus gradé que lui, de préférence, histoire de se décharger de toute responsabilité.

Agenouillée, la sul’dam caressait les cheveux de sa damane en lui parlant tout bas.

— Fais en sorte qu’elle se remette, dit Varek.

« La plus grande vitesse possible »… Ce n’était pas le genre de Miraj, ça… De plus, Varek avait cru voir de l’anxiété dans les yeux de son chef. Qu’est-ce qui pouvait bien inquiéter Kennar Miraj ?

— Pour gagner le sud, nous allons dépendre de vous, les sul’dam.

En entendant ces mots, la sul’dam devint blanche comme un linge.

Juste à la lisière des arbres, Bashere tenait par la bride son cheval bai qui lui flanquait de petits coups de naseaux dans l’épaule. Plissant le front face au spectacle qui s’offrait à lui, il serrait dans sa main libre les pans de sa cape, afin que le vent ne les fasse pas voler. Davantage pour que le mouvement ne le trahisse pas que pour se protéger du froid, même s’il était gelé jusqu’à la moelle des os. Au Saldaea, ce vent aurait été une douce brise printanière, mais les mois passés au sud avaient ramolli le Maréchal. Brillant entre des nuages qui dérivaient très rapidement, le soleil approchait de son zénith. Et Bashere l’avait en plein dans les yeux ! Commencer une bataille face à l’ouest ne signifiait pas qu’on finirait dans la même position…