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Devant Bashere, dans une grande prairie, un troupeau de chèvres blanches et noires broutait nonchalamment, se fichant comme d’une guigne de la bataille en cours. Bien sûr, ici, tout était calme. Pour l’instant, en tout cas. Et au milieu des arbres, qu’il s’agisse d’une forêt, d’une oliveraie ou d’un banal bosquet, il arrivait qu’on ne voie pas l’ennemi avant de lui tomber dessus, éclaireurs ou pas éclaireurs…

— Si nous devons traverser, marmonna Gueyam en massant son crâne chauve, faisons-le ! Nous perdons du temps, au nom de la Lumière !

Amondrid referma brusquement la bouche. À l’évidence, ce Cairhien au visage rond se préparait à dire exactement la même chose. Mais pour qu’il avoue être d’accord avec un Tearien, il faudrait attendre que les chevaux montent aux arbres !

Jeordwyn Semaris ricana. Pour dissimuler sa mâchoire étroite qui le faisait ressembler à un coin de bûcheron, ce type aurait dû se laisser pousser la barbe…

— Il faut contourner, j’insiste…, marmonna-t-il. J’ai perdu assez d’hommes face à ces maudites damane, et…

Il se tut et coula un regard inquiet à Rochaid.

Les dents serrées, jouant avec le Dragon épinglé à son col, le jeune Asha’man se tenait à l’écart. À l’évidence, il se demandait si tout ça valait la peine d’être vécu. Son arrogance oubliée, il ne cachait plus son inquiétude, en tout cas.

Tirant sa monture par la bride, Bashere rejoignit le jeune homme et l’entraîna un peu plus loin des autres. Pour ça, il fut obligé de le pousser, tant l’Asha’man fit preuve de mauvaise volonté. Mais Bashere ne se laissa pas impressionner, même si Rochaid le dominait d’une bonne tête.

— La prochaine fois, pourrai-je compter sur toi et sur tes hommes ? Sans retard ?

Quand il s’agissait de combattre des damane, Rochaid et ses camarades mettaient de plus en plus de temps à se mobiliser.

— Je sais ce que je fais, Bashere. Nous n’en tuons pas assez à ton goût ? Pourtant, d’après ce que je vois, il n’en reste pas beaucoup.

Bashere acquiesça lentement. Non qu’il fût entièrement d’accord avec tout. Si on regardait bien, il restait des soldats ennemis absolument partout. Mais beaucoup avaient succombé, c’était indéniable. Pour cette bataille, il s’était inspiré de ce qu’il avait lu sur les guerres des Trollocs, durant lesquelles les forces de la Lumière avaient été régulièrement en infériorité numérique. Frapper les flancs et filer ! Frapper les flancs et filer ! Et quand l’ennemi lançait la poursuite, lui faire face sur le site choisi à l’avance où les légionnaires attendaient avec leurs arbalètes. Et là, tailler dans le tas jusqu’à ce qu’il soit de nouveau temps de filer – à moins que les autres s’enfuient les premiers.

En ce jour, Bashere avait forcé des Tarabonais, des Amadiciens et des Altariens à détaler comme des lapins. Plus quelques Seanchaniens, dans leur étrange armure. Dans cette bataille, il avait vu plus d’adversaires morts que lors des Neiges de Sang. Mais s’il disposait des Asha’man, le camp d’en face avait ses damane. Un bon tiers des cavaliers du Saldaea y avaient laissé leur peau. En tout, près de la moitié de ses hommes avaient péri, et il restait encore des Seanchaniens partout, avec leurs maudites sul’dam, leurs Tarabonais, leurs Amadiciens et leurs Altariens. Dès qu’on en tuait un, deux venaient le remplacer. À force, les Asha’man devenaient moins… tranchants.

Sautant en selle, Bashere alla rejoindre Jeordwyn et les autres.

— On contourne ! lança-t-il, ignorant aussi bien le hochement de tête satisfait de Jeordwyn que le regard noir de Gueyam et d’Amondrid. Triplez les éclaireurs. J’entends aller vite, mais sans croiser une damane.

Personne n’émit d’objections…

Rochaid avait déjà rassemblé autour de lui les cinq autres Asha’man. Parmi eux, quatre ne portaient pas le moindre insigne. Le matin, il y en avait deux de plus, également des soldats, mais les hommes en noir n’étaient pas les seuls à savoir tuer. Sur ce point, les damane n’avaient pas de leçons à recevoir…

Rochaid semblait se disputer avec ses hommes. Alors qu’il était rouge comme une pivoine et gesticulait, eux restaient de marbre. Aussi entêtés que des statues !

Bashere espéra que Rochaid les dissuaderait de déserter. La journée était assez désastreuse pour qu’on ne lâche pas en plus des hommes pareils dans la nature.

Sous le crachin, Rand foudroya du regard les gros nuages noirs qui s’accumulaient dans le ciel, obscurcissant le soleil qui était encore à mi-chemin de l’horizon occidental. Du crachin, pour l’instant, mais ça se gâterait très bientôt ! Agacé, le jeune homme recommença à étudier le terrain, devant lui. Quand il baissa la tête, la Couronne d’Épées lui titilla les tempes. Avec le Pouvoir en lui, ce qu’il voyait semblait aussi net et précis qu’une carte, quel que soit le temps. Là, il s’agissait d’une série de collines, certaines couvertes de broussailles ou d’oliviers et d’autres presque dénudées. Au milieu d’un taillis, Rand crut distinguer un mouvement – puis un autre dans une oliveraie, sur une autre colline, à environ une demi-lieue de la première. Mais « croire » n’était pas suffisant…

Derrière Rand, sur des lieues, le paysage était semé d’ennemis morts. Et d’ennemies, aussi. Mais il s’était tenu loin de tout endroit où tombaient des sul’dam et des damane, refusant de voir leur visage. Parmi ses hommes, presque tous pensaient que c’était parce qu’il haïssait ces femmes qui tuaient tant de ses alliés.

Tai’daishar renâcla et fit quelques pas sur le sommet de la colline avant que Rand le calme en combinant une main ferme et une forte pression des genoux. Il n’aurait plus manqué qu’une sul’dam le repère ! Et c’était possible, car les arbres qui l’entouraient – distraitement, Rand s’avisa qu’il ne connaissait aucune de ces espèces – étaient bien trop espacés pour faire une bonne cachette.

Prudent, le jeune homme glissa son sceptre dans une de ses sacoches de selle, histoire d’avoir les deux mains libres si le hongre décidait de le mettre à l’épreuve. S’il était capable de soulager le cheval de sa fatigue avec le Pouvoir, il ne pouvait en aucun cas le forcer à obéir.

Mais comment le hongre avait-il encore l’énergie de piaffer ? Alors que le saidin circulait en lui, Rand sentait son corps de très loin – mais il avait parfaitement conscience de son épuisement. En partie, c’était dû à la quantité de saidin qu’il avait maniée durant la journée. Mais il y avait aussi l’intensité du combat qu’il avait dû livrer pour que le Pouvoir lui obéisse. En toutes circonstances, il fallait lutter contre le saidin pour en tirer quelque chose, mais il n’avait jamais dû forcer à ce point. Sur son flanc gauche, les blessures inguérissables le mettaient à la torture. La plus ancienne semblait vouloir traverser le Vide, et la plus récente évoquait un incendie dévorant.

— C’était un accident, seigneur Dragon ! s’écria soudain Adley. Je le jure.

— Tais-toi et ouvre l’œil ! répondit Rand, impitoyable.

Adley baissa les yeux sur ses mains, puis il écarta une mèche de cheveux trempés de son front et hocha enfin humblement la tête.

Aujourd’hui et en ce lieu, contrôler le saidin était plus difficile que jamais. Et relâcher son emprise pouvait être mortel. Adley l’avait fait, des hommes mourant carbonisés à cause de son erreur. Pas seulement les Amadiciens qu’il visait, mais une trentaine de soldats d’Ailil et presque autant d’Anaiyella.

Sans ce faux pas, Adley aurait été avec Morr et les Compagnons, à un quart de lieue environ dans la forêt. Narishma et Hopwil, eux, étaient au nord avec les Défenseurs. Mais Rand voulait garder un œil sur Adley. D’autres accidents s’étaient-ils produits sans qu’il les voie ? Bon sang ! il ne pouvait pas surveiller tout le monde en même temps !