Flinn avait le teint grisâtre d’un cadavre et Dashiva, pour une fois, était concentré à l’extrême. Au point d’en transpirer… Bien entendu, il marmonnait entre ses dents, si bas que Rand ne comprenait pas ce qu’il disait, même alors que le Pouvoir amplifiait ses sens, mais il voyait bien que l’Asha’man s’épongeait sans cesse le front avec un mouchoir qui devenait de plus en plus crasseux au fil des heures.
Ces deux-là ne devaient pas avoir commis d’erreur. Quoi qu’il en soit, tout comme Adley, ils ne canalisaient pas le Pouvoir pour l’instant. Et pour le faire, il leur faudrait attendre l’ordre de Rand.
— C’est terminé ? demanda Anaiyella.
Oubliant sa surveillance, Rand fit pivoter Tai’daishar pour se placer face à la femme. Surprise, elle recula sur sa selle, la capuche de sa cape imperméable richement brodée tombant sur ses épaules. Sur sa joue, un muscle se contracta et quelque chose passa dans son regard : de la peur ou de la haine. Près d’elle, Ailil jouait calmement avec ses rênes.
— Que peux-tu demander de plus ? demanda Anaiyella d’un ton à peine poli. Si on mesure la grandeur d’une victoire au nombre d’ennemis morts, tu as d’ores et déjà de quoi entrer dans l’histoire.
— Je veux rejeter les Seanchaniens à la mer ! cria Rand.
Oui, il devait en finir avec eux maintenant, quand il en avait l’occasion. Parce qu’il ne pouvait pas affronter en même temps les Seanchaniens, les Rejetés et la Lumière seule savait qui d’autre.
— Je l’ai déjà fait, et je le referai !
Cette fois, le Cor de Valère est caché dans ta poche ? railla Lews Therin.
Rand le voua muettement aux gémonies.
— Il y a quelqu’un dans la vallée, annonça Flinn. Venant de l’ouest, un cavalier qui se dirige vers nous.
Rand fit de nouveau volter son cheval. Des légionnaires étaient postés sur les versants de la colline, si bien dissimulés qu’il apercevait rarement une veste bleue. Mais aucun n’avait de cheval. Qui pouvait bien approcher ?
C’était Bashere, tout simplement, son cheval bai caracolant sans peine sur le versant. Son casque accroché au pommeau de sa selle, le Maréchal semblait épuisé. Quand il eut rejoint Rand, il entra tout de suite dans le vif du sujet :
— Nous en avons terminé… L’art de la guerre, c’est aussi savoir quand se retirer, et il est temps pour nous de partir. Pas loin d’ici, j’ai laissé cinq cents de mes cavaliers sur le carreau, plus deux de vos Asha’man. J’en ai envoyé trois autres avec la mission d’aller dire à Semaradrid, à Gregorin et à Weiramon de se replier sur votre position. J’imagine qu’ils ne sont pas en meilleur état que moi. Et pour vous, à combien se monte la note du boucher ?
Rand éluda la question. Ses pertes étaient supérieures à celles de Bashere. Près de deux cents morts de plus…
— Vous n’aviez aucun droit de donner des ordres aux autres commandants ! Tant qu’il reste une demi-douzaine d’Asha’man – ou même moi seul – c’est suffisant pour continuer. Bashere, je veux trouver le reste de l’armée ennemie et l’anéantir. Pas question que les Seanchaniens ajoutent l’Altara au Tarabon et à l’Amadicia.
Bashere lissa sa moustache et eut un sourire ironique.
— Vous voulez trouver le reste de l’armée ennemie ? Regardez autour de vous ! Il y a dix voire quinze mille hommes assez près de nous pour que nous puissions les voir – s’il n’y avait pas tous ces arbres. Pour venir jusqu’à vous, j’ai traversé leurs lignes, jouant aux dés avec le Ténébreux ! Au bas mot, il y a cent damane avec ces forces. Et d’autres arriveront avec les renforts. Apparemment, le général adverse a décidé de se focaliser sur vous. Être ta’veren, ce n’est pas toujours une sinécure.
— S’ils sont là…, murmura Rand en sondant les collines.
La pluie se faisait plus forte. Où donc avait-il repéré un mouvement ? Si seulement il avait pu être moins fatigué… Mais le saidin le torturait. De nouveau, il toucha le paquet glissé dans la sangle de son étrier. Puis sa main s’en écarta comme de sa propre volonté… Dix ou quinze mille… Quand Semaradrid serait là, puis Gregorin et Weiramon… Et surtout, les Asha’man…
— S’ils sont là, c’est là que je les taillerai en pièces, Bashere. En les frappant de tous les côtés à la fois, selon le plan d’origine…
Le front plissé, Bashere fit avancer son cheval jusqu’à ce que ses genoux touchent presque ceux de Rand. Flinn s’écarta discrètement, mais Adley, trop concentré sur sa tâche, ne s’aperçut de rien et Dashiva ouvrit grands les yeux pour ne rien rater.
— Vous n’avez pas les idées claires, souffla Bashere. Au début, c’était un bon plan, mais leur général a l’esprit vif. Il a déployé ses troupes afin de ne plus nous offrir une cible facile. Constatant qu’il essuyait quand même de lourdes pertes, il est en train de les regrouper. Vous ne le prendrez pas par surprise. Au contraire, il nous attend ! Asha’man ou pas Asha’man, si nous allons au contact, personne n’en sortira vivant et les vautours auront droit à un fabuleux festin.
— Personne ne va impunément au contact contre le Dragon Réincarné, dit Rand. Les Rejetés pourraient le dire à ce général, qui qu’il soit. Pas vrai, Flinn et Dashiva ?
Flinn hocha vaguement la tête et Dashiva tressaillit.
— Vous pensez que je ne peux pas le prendre par surprise, Maréchal ? Regardez !
Rand s’empara du long paquet et le déballa. Alors que des gouttes de pluie s’écrasaient sur une épée qui semblait faite de cristal, des cris de surprise montèrent tout autour de lui.
— Voyons comment il réagira en voyant Callandor entre les mains du Dragon Réincarné !
Rand cala la lame translucide dans le creux de son bras, puis il fit avancer Tai’daishar de quelques pas. Sans véritable raison, car il n’aurait pas une meilleure vue depuis sa nouvelle position. Cependant…
Quelque chose rampa le long de la surface extérieure du Vide – une sorte de toile d’araignée noire.
De la peur… La dernière fois qu’il avait utilisé Callandor, c’était pour tenter de ramener des morts à la vie. À l’époque, il croyait pouvoir tout faire avec cette arme. Comme un fou qui se croit capable de voler. Cela dit, il était le Dragon Réincarné, donc, il pouvait bel et bien tout faire ! Ne l’avait-il pas prouvé cent fois ?
Il puisa du Pouvoir à travers Callandor.
Le saidin sembla se ruer dans l’arme avant même qu’il se soit connecté à la Source par son intermédiaire. Du pommeau à la pointe, l’épée de cristal émit une lumière blanche.
Jusque-là, Rand avait eu le sentiment d’être habité par le Pouvoir. À présent, il en absorbait plus que dix hommes en même temps – ou peut-être cent, il n’aurait su le dire. Les feux du soleil brûlaient dans sa tête et le froid des hivers de tous les Âges s’insinua dans son cœur.
La souillure qui se déversa dans son âme puait comme tous les tas de fumier du monde réunis. Le saidin continua à tenter de le tuer – en brûlant, gelant ou dispersant toutes les fibres de son être – mais il lutta, réussit à vivre une seconde de plus, puis une autre et encore une autre.
Oui, il pouvait vraiment tout faire ! Il aurait aimé éclater de rire.
Naguère, alors qu’il brandissait Callandor, il en avait fait une arme capable de traquer les créatures des Ténèbres dans toute la Pierre de Tear et de les foudroyer à distance, qu’elles soient en train de fuir ou de se cacher. À coup sûr, il allait découvrir quelque chose dans ce genre contre ses ennemis du jour. Mais quand il appela Lews Therin, il n’obtint pas de réponse, comme si le spectre était effrayé par la douleur du saidin.
Alors que Callandor brillait dans sa main – il ne se souvenait pas de l’avoir brandie – Rand regarda les collines où se terraient ses ennemis. La pluie étant plus dense et des nuages noirs occultant le soleil, le paysage était gris, désormais. Qu’avait-il donc pensé face à Eagan Padros ?