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— C’est moi, la tempête…, murmura-t-il – à ses oreilles, ce fut un rugissement.

Rand canalisa le Pouvoir. Au-dessus de sa tête, les nuages entrèrent en ébullition. Alors qu’ils étaient jusque-là noirs comme la suie, ils devinrent plus obscurs que le cœur de la nuit. Comme souvent, malgré les leçons d’Asmodean, Rand n’aurait su dire ce qu’il tissait. Malgré sa terreur, Lews Therin guidait-il sa main ?

Des flux de saidin zébrèrent le ciel. L’Air, l’Eau, le Feu, l’Esprit… Une pluie d’éclairs tomba du ciel, frappant le sol à perte de vue. Devant Rand, les collines furent éventrées, s’écroulant parfois comme une fourmilière dans laquelle on tire un coup de pied. Des bosquets s’embrasèrent puis ce fut le tour des oliveraies.

Quelque chose frappa durement Rand. Avant même d’avoir compris qu’il était tombé, il se releva. Sa couronne gisait à ses pieds, mais il tenait toujours Callandor. Très vaguement, il vit que son cheval était lui aussi en train de se relever. Ainsi, ces chiens osaient riposter ?

Levant son épée au-dessus de sa tête, il défia ses ennemis de la voix :

— Venez à moi, si vous l’osez ! Je suis la tempête ! Shai’tan, je t’attends ! Le Dragon Réincarné t’attend !

Un millier d’éclairs s’abattirent des nuages.

Un nouveau choc, suivi d’une autre chute. Cette fois, Rand lâcha Callandor, qui continua à briller à quelques pouces de sa main tendue. Dans le ciel, les éclairs se déchaînaient.

Soudain, Rand s’aperçut que Bashere pesait de tout son poids sur lui et le secouait par les épaules. C’était sûrement lui qui l’avait fait tomber.

— Arrêtez ! cria le Maréchal, le visage en sang. Vous allez nous tuer tous !

Rand tourna la tête et comprit en un clin d’œil. Des éclairs tombaient absolument partout ! Sur le versant de la colline où se tenaient Denharad et ses hommes, des soldats et des chevaux criaient de douleur. Anaiyella et Ailil avaient mis pied à terre et elles tentaient de calmer leurs montures, qui se cabraient et essayaient de leur arracher les rênes des mains. Non loin d’un cheval mort aux pattes déjà raides, Flinn se penchait sur quelqu’un…

Rand se coupa du saidin, qui continua pourtant un moment à se déverser en lui. Tandis que les éclairs continuaient à pleuvoir, le torrent de Pouvoir, en lui, se fit moins impétueux puis se tarit lentement.

Alors vint le malaise désormais familier. Deux Callandor brillant sur le sol, devant Rand, il eut l’impression que la terre tournait comme une toupie. Puis les éclairs cessèrent de tomber et le silence revint, uniquement troublé par le bruit de la pluie… et les cris qui montaient de l’autre versant de la colline.

Bashere s’étant écarté, Rand se releva péniblement et cligna des yeux alors que sa vision redevenait normale. La main sur la poignée de son épée, le Maréchal regardait le jeune homme comme s’il avait été un lion enragé. Voyant qu’il était debout, Anaiyella s’évanouit, lâchant les rênes de son cheval qui en profita pour s’enfuir. Toujours occupée à lutter contre sa monture, Ailil avait d’autres soucis que de regarder le jeune homme.

N’étant pas sûr qu’il aurait le courage de la ramasser, Rand laissa son épée où elle était. Pour le moment, en tout cas…

Flinn se redressa et secoua la tête alors que le Dragon Réincarné approchait de lui. Jonan Adley gisait sur le sol, ses yeux morts écarquillés d’horreur fixant le ciel sans le voir.

Jonan Adley, une des premières recrues de la Tour Noire…

Et ces cris montant de l’autre versant… Combien de morts ? Parmi les Défenseurs ? Parmi les Compagnons ? Et…

Un rideau de pluie occultait les collines où les Seanchaniens se tapissaient. En frappant à l’aveugle, Rand les avait-il tous massacrés ? Ou attendaient-ils encore là-bas avec leurs damane ? Histoire de voir combien de ses propres hommes il leur ferait la grâce de tuer ?

— Postez des sentinelles là où vous le jugerez utile, dit Rand à Bashere. Quand Gregorin et les autres nous auront rejoints, nous ouvrirons des portails pour rejoindre les charrettes le plus vite possible.

Bashere acquiesça et s’éloigna sous la pluie battante.

J’ai perdu…, pensa Rand. Je suis le Dragon Réincarné, mais pour la première fois, j’ai connu la défaite.

Son ironie mordante oubliée, Lews Therin explosa de colère.

Moi, je n’ai jamais été vaincu ! Je suis le Seigneur du Matin. Personne ne peut me battre.

Rand s’assit dans la boue, ramassa sa couronne et regarda Callandor sans rien faire pour empêcher Lews Therin de tempêter.

Reconnaissant à la pluie de noyer ses larmes, Abaldar Yulan pleurait. Tôt ou tard, quelqu’un devrait donner l’ordre. Et au bout du compte, il faudrait que quelqu’un s’excuse auprès de l’Impératrice – puisse-t-elle vivre à jamais ! – et peut-être de Suroth. Mais ce n’était pas pour ça qu’il pleurait, ni même à cause d’un camarade tombé au combat.

Arrachant une manche à sa veste, Yulan la posa sur les yeux déjà voilés de Miraj afin de les protéger de la pluie.

— Donnez l’ordre de nous replier ! dit-il.

Autour de lui, les hommes sursautèrent. Pour la deuxième fois, sur ce continent, l’Armée Toujours Victorieuse venait de subir une déroute. Yulan aurait parié qu’il n’était pas le seul à pleurer.

25

Un retour inopportun

Assise à son bureau ornementé de dorures, Elaida jouait distraitement avec une figurine en ivoire – un étrange oiseau au bec aussi long que son corps – tout en écoutant, non sans malice, les six femmes debout en face d’elle. Des représentantes de six Ajah qui se regardaient de travers, le front plissé, sautaient nerveusement d’un pied sur l’autre et tiraient sans cesse sur leur châle, en faisant osciller les franges. On eût vraiment dit une demi-douzaine de servantes aux nerfs en pelote qui regrettaient de ne pas avoir les tripes de se sauter à la gorge sous les yeux de leur maîtresse.

À cause du givre qui s’accumulait sur les fenêtres, on ne pouvait pas voir les flocons de neige qui tourbillonnaient dehors, mais on entendait les hurlements rageurs du vent. Pourtant, Elaida avait agréablement chaud, et pas seulement à cause des grosses bûches qui se consumaient dans la cheminée. Que ces femmes en aient conscience ou non – Duhara le savait à coup sûr, et les autres peut-être aussi –, elle était bel et bien leur maîtresse.

La grande horloge richement décorée que Cemaile avait fait fabriquer jadis égrenait imperturbablement les secondes. Bientôt, le rêve longtemps oublié de cette Chaire d’Amyrlin se réaliserait. Oui, la Tour Blanche recouvrerait toute sa splendeur – entre les mains de fer d’Elaida do Avriny a’Roihan.

— On n’a jamais découvert un ter’angreal capable de « contrôler » une femme qui canalise le Pouvoir, dit Velina de sa voix calme et précise – mais bizarrement haut perchée, comme celle d’une fillette.

Un timbre qui jurait avec son gros nez crochu et le regard dur de ses yeux inclinés. Représentante de l’Ajah Blanc, elle avait toutes les caractéristiques des sœurs de cette obédience, sauf en ce qui concernait son apparence, car elle avait quelque chose d’une guerrière. D’ailleurs, sa robe blanche très ordinaire, sur elle, semblait dure et froide comme une armure…

— En outre, parmi les ter’angreal, il est très rare d’en trouver deux ou trois ayant la même fonction. En conséquence, si on en découvrait un – ou plusieurs – correspondant à ce que je viens de décrire, il n’y aurait pas de quoi « contrôler » plus de deux ou trois femmes au maximum. Sachant que c’est fort improbable, je maintiens que les rapports sur ces Seanchaniens sont grandement exagérés. Si ces femmes enchaînées existent, elles ne peuvent pas canaliser le Pouvoir. Je suis formelle. Je ne nie pas que ces gens aient conquis Ebou Dar, Amador et peut-être d’autres cités, mais à l’évidence, ces envahisseurs sont une invention de Rand al’Thor, histoire d’effrayer les gens et de les inciter à se rallier à lui. Comme son maudit Prophète. Ça tombe sous le sens.