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— Je ferai ce que tu me dis de faire…, commença Elaida.

Par la Lumière ! elle était la Chaire d’Amyrlin !

— Sans rien ajouter ou soustraire, je répéterai les mots que tu me souffleras.

Sa prédiction était claire : elle triompherait. Mais pourvu que ça vienne vite !

— Je signerai ce que tu me diras de signer, et rien d’autre, et je t’obéirai au doigt et à l’œil.

— On dirait bien qu’il va falloir te rappeler que ce ne sont pas seulement des mots, fit Alviarin. J’ai dû te laisser seule trop longtemps. Allons, signe !

Elaida obéit, faute d’avoir un autre choix.

Dès qu’elle eut fini, Alviarin s’empara du décret.

— J’ajouterai moi-même le sceau, dit-elle en se dirigeant vers la porte. Laisser à ta disposition celui de la Chaire d’Amyrlin était une grossière erreur. Mais nous reparlerons plus tard. Si je t’ai laissé un moment la bride sur le cou, c’est terminé. Assure-toi d’être ici quand je reviendrai.

— Mais quand, Alviarin ? Combien de temps vais-je devoir attendre ?

La porte se referma sur la Gardienne, laissant Elaida sans réponse. Attendre indéfiniment, comme une novice consignée dans sa cellule ?

Un moment, Elaida joua avec son coffret à correspondance – celui qui était décoré de faucons s’affrontant dans un ciel bleu semé de nuages blancs – mais elle ne put se décider à l’ouvrir. Pendant l’absence d’Alviarin, elle avait pris l’habitude d’y ranger des missives et des rapports importants, et pas seulement les bribes d’informations que la Gardienne laissait arriver jusqu’à elle. À présent, le coffret aurait tout aussi bien pu être vide…

Elaida se leva et entreprit de remettre au carré dans leur vase blanc les roses disposées aux quatre coins de la pièce sur des piédestaux de marbre.

Soudain, elle s’avisa qu’elle tenait une tige brisée dans sa main. Sur le sol, une demi-douzaine de roses gisaient, également cassées en deux. La Chaire d’Amyrlin eut un grognement vexé. Alors qu’elle s’occupait des fleurs, elle avait songé à ses doigts s’enroulant autour du cou d’Alviarin. À dire vrai, ce n’était pas la première fois qu’elle pensait à tuer cette femme. Mais la Gardienne avait dû prendre des précautions. Par exemple en laissant des documents scellés – à n’ouvrir qu’en cas de mort suspecte – à une sœur dont Elaida ne pouvait bien sûr pas deviner l’identité. Pendant l’absence d’Alviarin, le sommeil de la Chaire d’Amyrlin avait souvent été troublé par cette angoisse : et si quelqu’un, pensant la Gardienne morte, venait apporter au Hall les preuves qui lui vaudraient la destitution et tout ce qui s’ensuivrait ?

Mais quoi qu’il en soit, Alviarin était condamnée. Tôt ou tard, elle connaîtrait le même sort que ces roses et…

— Mère, tu n’as pas répondu quand j’ai frappé, alors je me suis permis d’entrer, dit une voix de femme dans le dos d’Elaida.

Celle-ci se retourna, prête à lancer quelques mots cinglants, mais elle se pétrifia en découvrant la femme massive au visage carré qui se tenait dans l’encadrement de la porte, son châle à franges rouges sur les épaules.

— La Gardienne dit que tu veux me parler, grommela Silviana. Au sujet d’une pénitence privée…

Même en face de la Chaire d’Amyrlin, elle ne prenait pas la peine de dissimuler sa réprobation. Pour elle, une pénitence privée n’était qu’une grotesque comédie. Le principe même d’une pénitence, c’était d’être publique. Pour les châtiments, c’était différent.

— Elle m’a aussi dit de te rappeler quelque chose, mais elle est partie sans préciser quoi.

— Je crois savoir de quoi il s’agit…, soupira Elaida.

Lorsque Silviana s’en alla – après une demi-heure seulement, selon le carillon de la pendule de Cemaile, mais une éternité pour sa victime – Elaida envisagea sérieusement de convoquer le Hall sur-le-champ afin d’exiger qu’Alviarin soit déchue de sa fonction de Gardienne des Chroniques. Deux éléments l’en empêchèrent : sa prédiction et la certitude que Seaine remonterait la piste de la trahison jusqu’à Alviarin.

En réalité, il y en avait un troisième. Qu’Alviarin soit ou non vaincue dans cette confrontation, Elaida y perdrait à coup sûr son étole. En conséquence, Elaida do Avriny a’Roihan, Protectrice des Sceaux, Flamme de Tar Valon et Chaire de Tar Valon – la dirigeante la plus puissante du monde, sans aucun doute – resta allongée à plat ventre sur son lit, des larmes aux yeux, sans trouver la force d’aller remettre la robe qui gisait sur le sol. Ultime humiliation, Alviarin, lorsqu’elle reviendrait, l’obligerait sûrement à rester assise pendant leur entretien.

Tout en sanglotant, Elaida pria pour que la chute de la Gardienne ne tarde plus trop.

— Je ne t’ai pas dit de faire battre Elaida, dit la voix cristalline. Aurais-tu perdu toute notion de ta véritable position ?

Déjà à genoux, Alviarin se jeta à plat ventre devant la femme qui semblait faite de lumière argentée et d’ombres plus noires que la nuit. Puis elle saisit l’ourlet de la robe de Mesaana et l’embrassa à plusieurs reprises. Le tissage d’Illusion – il devait bien s’agir de ça, même si Alviarin ne voyait pas un seul flux de saidar et ne sentait aucune aptitude à canaliser chez la femme qui lui faisait face – fluctua un peu alors qu’elle tirait sur le bas du vêtement. Sous l’illusion, Elaida crut apercevoir de la soie couleur bronze bordée à l’ourlet d’un fin liseré noir – une broderie aux motifs entrelacés.

— Je vis pour te servir et t’obéir, Grande Maîtresse, souffla Alviarin entre deux baisers frénétiques à l’ourlet. Consciente de n’être qu’un ver de terre devant toi, je prie pour que tu daignes me sourire.

Un jour, Alviarin avait été punie après avoir « perdu toute notion de sa véritable position ». Juste pour ça, pas pour insubordination, le Grand Seigneur des Ténèbres en soit remercié. Quels que soient les cris qu’Elaida était en train de pousser sous la main experte de Silviana, ils ne seraient jamais aussi forts que les siens, à cette occasion-là.

Mesaana laissa continuer un moment le petit jeu des baisers, puis elle y mit un terme en relevant le menton d’Alviarin de la pointe d’un pied.

— Le décret est lancé.

Ce n’était pas une question, mais Alviarin répondit néanmoins avec empressement :

— Oui, Grande Maîtresse. Avant même qu’Elaida l’ait signé, j’ai fait parvenir des copies dans les deux ports de la ville. Les premiers messagers sont déjà partis, et aucun marchand ne quittera Tar Valon sans avoir en sa possession des exemplaires à distribuer.

Mesaana le savait déjà, bien entendu. De toute façon, elle savait tout. À force de tenir une position inconfortable, Alviarin eut une crampe dans le cou, mais elle ne broncha pas. Mesaana lui dirait quand elle pourrait bouger.

— Grande Maîtresse, Elaida est une coquille vide. Avec toute l’humilité dont je dois faire montre, ne serait-il pas mieux de nous passer d’elle ?

Alviarin retint son souffle. Avec les Élus, poser une question pouvait être très dangereux.

Un doigt d’argent doté d’un ongle de ténèbres tapota des lèvres également argentées qui dessinaient un sourire espiègle.

— Suggères-tu que tu devrais porter son étole, mon enfant ? Une ambition assez miteuse pour te convenir… Mais nous verrons ça plus tard. Pour l’instant, j’ai une petite mission à te confier. En dépit de tous les « murs » qui séparent les Ajah, il semble que leurs dirigeantes continuent à se rencontrer avec une régularité étonnante. En faisant mine que c’est par hasard ! Seul l’Ajah Rouge n’entre pas dans ce jeu. Dommage que Galina se soit fait tuer, elle aurait pu t’informer sur ce que mijotent les Ajah. Ce n’est rien d’extraordinaire, très probablement, mais tu pourrais apprendre pourquoi les dirigeantes se regardent en chiens de faïence en public et tiennent des messes basses en privé.