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— J’écoute et j’obéis, Grande Maîtresse, répondit Alviarin, soulagée que l’Élue n’accorde guère d’importance à cette affaire.

Pour Alviarin, le « grand secret » au sujet des chefs des différents Ajah n’en était pas un. Car toute sœur noire était tenue de rapporter au Conseil Suprême ce qui se passait dans « son » Ajah, et ce jusqu’au plus infime détail. Mais parmi les dirigeantes, il n’y avait eu qu’une sœur noire, et c’était feu Galina. Du coup, il allait falloir interroger toutes les sœurs noires infiltrées dans le Hall, et ce en passant par toutes les strates intermédiaires entre ces femmes et Alviarin. Une tâche qui prendrait du temps, sans certitude de succès. À part Ferane Neheran et Suana Dragand, qui dirigeaient leur Ajah, les représentantes savaient rarement ce qui se passait dans la tête de leur chef, sauf quand elle le leur disait très directement.

— Dès que je saurai, je t’informerai, Grande Maîtresse.

Alviarin prit mentalement note d’un détail qui n’avait rien d’insignifiant. Qu’elle juge cela important ou non, Mesaana ne savait pas tout sur ce qu’il advenait à la Tour Blanche.

Enfin, et ce n’était pas rien, Alviarin chercherait désormais à repérer une sœur en robe couleur bronze à l’ourlet bordé d’un liseré noir brodé. Mesaana se cachait dans la tour, et ici comme ailleurs, détenir le savoir était le nerf de la guerre et du pouvoir.

26

Un petit plus

Alors qu’elle arpentait les couloirs de la tour, Seaine eut de plus en plus le sentiment de prendre la mauvaise direction à chaque intersection. La Tour Blanche était très grande, certes, mais ça faisait des heures qu’elle errait, et elle rêvait de se retrouver à l’abri dans ses douillets appartements. Même si toutes les fenêtres étaient fermées, elles n’étaient pas parfaitement étanches et les courants d’air faisaient vaciller les lampes tout le long des corridors décorés de tapisseries. Un désagrément difficile à ignorer, même pour une Aes Sedai. Chez Seaine, il faisait chaud, elle se sentait bien et il n’y avait aucun danger.

Sur le passage de la sœur, les serviteurs des deux sexes s’inclinaient bien bas sans qu’elle leur accorde la moindre attention. Pour l’heure, la plupart des Aes Sedai étaient dans les quartiers de leur Ajah. Celles qui s’aventuraient hors de leur fief allaient le plus souvent par deux – toujours du même Ajah –, la démarche altière et le châle bien déployé sur les bras, à la manière d’un étendard.

Quand elle la croisa, Seaine sourit aimablement à Talene, mais la représentante aux cheveux d’or, glaciale comme une statue, lui coula un regard dur et s’éloigna en ajustant son châle aux franges vertes.

Même si Pevara avait été d’accord, il était trop tard à présent pour demander à Talene de participer à l’enquête. Dans cette affaire, Pevara était partisane de la plus grande prudence, et les choses étant ce qu’elles étaient, Seaine lui donnait absolument raison. Mais Talene était son amie… Enfin, elle l’avait été…

Dans le genre, elle n’était pas la pire ! Plusieurs sœurs de bas niveau regardaient Seaine de haut. Une représentante ! Dans le lot, il n’y avait aucune sœur blanche, bien entendu, mais ce n’était pas une consolation. Quoi qu’il arrivât à la tour, il fallait respecter les convenances !

Grande et séduisante, les cheveux noirs coupés court, Juilaine Madome, représentante de l’Ajah Marron nommée depuis moins d’un an, croisa elle aussi Seaine, passant à côté d’elle sans la voir avant de s’éloigner à grandes enjambées. Une autre représentante des sœurs marron, Saerin Asnobar, la foudroya du regard et alla jusqu’à poser la main sur le manche du couteau incurvé qu’elle portait à la ceinture. Originaire de l’Altara, Saerin aux tempes très légèrement grisonnantes portait sur une de ses joues cuivrées une fine cicatrice presque effacée par les ans. Et quand il s’agissait de foudroyer quelqu’un du regard, seul un Champion pouvait lui en remontrer.

Au fond, tout ça n’avait rien d’étonnant. Récemment, plusieurs incidents regrettables s’étaient produits, et aucune sœur comptant parmi les victimes n’était disposée à oublier qu’on l’avait transportée sans cérémonie dans les couloirs d’un Ajah autre que le sien – afin d’en être expulsée, et très souvent après avoir passé un sale quart d’heure. Selon les rumeurs, la dignité d’une représentante – oui, d’une représentante ! – en avait pris un sale coup chez les sœurs rouges. Par bonheur, l’identité de la malheureuse n’avait pas été révélée.

Le Hall n’était pas en mesure d’abolir le décret délirant d’Elaida, et c’était dramatique. Les uns après les autres, les Ajah avaient intégré les nouvelles prérogatives que ce texte leur concédait, et bien entendu, les représentantes ne voyaient pas pourquoi elles y auraient renoncé, maintenant que le pli était pris. Résultat, la Tour Blanche était divisée en factions qui se comportaient quasiment comme des armées en campagne. Par le passé, Seaine avait souvent comparé la tour à un marigot où mitonnaient toutes sortes de suspicions et où on risquait de se faire mordre dès qu’on avait le dos tourné. Aujourd’hui, c’était toujours un marigot, mais les morsures étaient empoisonnées.

Alors que Saerin s’éloignait, Seaine, vexée, ajusta son châle à franges blanches et grogna de frustration. S’indigner parce qu’une Altarienne vous foudroyait du regard était totalement stupide – et Saerin ne serait pas allée plus loin, pas vrai ? – et pleurer sur le lait renversé se révélait encore plus absurde. Surtout quand on avait une mission à accomplir.

Enfin, après sa longue marche de la matinée, Seaine aperçut la proie qu’elle espérait dénicher depuis le début. Mince, les cheveux noirs, Zerah Dacan avançait d’un pas assuré. Parangon de sérénité et de confiance en soi, cette jeune femme ne semblait pas affectée par les courants hostiles qui soufflaient sur le marigot ces derniers temps. La traiter de « jeune femme » était peut-être un peu exagéré, mais Seaine aurait juré qu’elle portait son châle à franges blanches depuis moins de cinquante ans. En d’autres termes, elle était inexpérimentée. Relativement, bien sûr. Et ça pouvait se révéler très utile.

Ne faisant rien pour éviter une représentante de son Ajah, Zerah inclina respectueusement la tête lorsque Seaine s’arrêta à son niveau. Sur les manches de la sœur, des broderies d’or dessinaient des motifs complexes repris sur une large bande de tissu, en bas de la robe. Pour l’Ajah Blanc, c’était quasiment aussi extravagant que les tenues des Zingari.

— Représentante…, souffla-t-elle.

Sa voix ne tremblait-elle pas un peu ?

— J’ai besoin de toi pour… quelque chose, dit Seaine, en apparence très calme.

En apparence, seulement. À croire qu’elle projetait ses propres sentiments dans les grands yeux de Zerah.

— Viens donc avec moi…

Il n’y avait rien à craindre – pas au cœur de la Tour Blanche ! –, pourtant, Seaine eut du mal à garder les mains sagement croisées sur son ventre.

Comme prévu – et comme la représentante l’espérait –, Zerah la suivit sans poser de questions, descendant d’un pas léger un grand escalier de marbre puis une série de rampes sinueuses. Au rez-de-chaussée, elle plissa légèrement le front quand Seaine ouvrit une porte donnant sur des marches étroites qui s’enfonçaient dans les entrailles obscures de la tour.

— Après toi, ma sœur, dit la représentante tout en tissant une petite boule de lumière.

Selon le protocole, elle aurait dû précéder Zerah, mais elle n’était pas parvenue à s’y résigner.

Zerah s’engagea dans l’escalier sans hésiter. En toute logique, elle n’avait rien à redouter d’une représentante de son propre Ajah. Quand le moment serait venu, Seaine lui dirait ce qu’elle attendrait d’elle, et ce serait bien entendu une mission à sa portée.