— Je n’arrive pas à croire que les renégates aient envoyé une seule sœur. Zerah, combien d’entre vous ont été chargées de répandre cette rumeur ?
— Dix…, répondit Zerah. (Elle se releva, le regard brillant de défi.) Mais je ne trahirai pas mes sœurs. Pas question de…
Elle se tut, s’avisant soudain que le mal était déjà fait.
— Les noms ! cria Pevara. Donne-les-moi, ou je t’écorche vive sur-le-champ !
Les noms sortirent des lèvres de Zerah. À cause de son serment d’obéissance, sans doute, plus que par peur de la menace. À voir l’expression de Pevara, cela dit, Seaine ne douta pas un instant qu’elle n’aurait pas eu besoin qu’on la pousse beaucoup pour joindre les actes à la parole.
Bizarrement, Seaine ne partageait pas la brûlante animosité de sa compagne. La renégate lui inspirait de la révulsion, certes, mais pas tant que ça… Pourtant, elle avait contribué à désunir la Tour Blanche, alors que le devoir de toute sœur était de se dévouer pour qu’elle reste unie. Très étrange, vraiment…
— Tu n’as rien à dire, Pevara ? demanda Seaine quand Zerah eut fini de réciter les neuf noms. (La sœur rouge hocha simplement la tête.) Très bien… Zerah, cet après-midi, tu feras venir Bernaile dans mes appartements.
Il y avait deux renégates infiltrées dans chaque Ajah, à l’exception du Rouge… et du Bleu, bien entendu. Mais le plus logique était de commencer par la seconde traîtresse blanche.
— Tu lui diras que je veux lui parler d’un sujet personnel… Surtout, ne la préviens ni en paroles ni par gestes. Ensuite, tu te tairas et tu nous laisseras faire, Pevara et moi… Zerah, tu viens d’être engagée dans une cause qui vaut mille fois mieux que ta misérable rébellion.
Misérable, cette rébellion ? Bien entendu ! Même si le pouvoir était monté à la tête d’Elaida…
— Tu vas nous aider à traquer l’Ajah Noir.
À chaque injonction, Zerah avait acquiescé, l’air plus que morose. Mais la mention d’une traque de l’Ajah Noir lui arracha un petit cri. Croyait-elle encore à la légende selon laquelle ce huitième Ajah n’existait pas ? Dans ce cas, son entendement avait dû être très obscurci par la rébellion…
— Bien entendu, tu vas cesser de répandre partout ces… histoires, continua Pevara. Plus question de parler dans la même phrase de l’Ajah Rouge et des faux Dragons. C’est bien compris ?
Même si ce fut à contrecœur, Zerah répéta docilement :
— C’est bien compris, représentante.
Elle semblait prête à pleurer de nouveau. De rage, cette fois.
— Dans ce cas, hors de ma vue ! cria Pevara. (Elle se coupa de la Source et le bouclier qui enveloppait Zerah se dissipa.) Et ne reste pas comme ça ! Débarbouille-toi et mets de l’ordre dans ta coiffure.
Zerah avait presque atteint la porte lorsque résonna le dernier mot de Pevara. Pour ouvrir le battant, elle dut lâcher un moment ses cheveux, qu’elle était déjà en train de lisser.
Dès que la renégate fut sortie, Pevara lâcha d’un ton méprisant :
— Elle aurait été fichue d’aller voir Bernaile sans s’arranger, histoire de lui mettre la puce à l’oreille…
— C’est bien vu, reconnut Seaine. Mais si nous persécutons ces dix femmes, à qui allons-nous mettre la puce à l’oreille ?
— Au point où en sont les choses, nous ne nous ferions pas remarquer même en les forçant à traverser le domaine de la tour à coups de pied dans les fesses. (Cette éventualité sembla séduire la sœur rouge.) Ce sont des renégates, et je compte bien les serrer d’assez près pour qu’elles hurlent toutes de douleur si l’une d’entre elles se permet ne serait-ce qu’une pensée subversive.
Les deux enquêtrices discutèrent longuement de cette question. Seaine insista sur son point de vue : forcer les renégates à obéir, sans leur laisser de marge de manœuvre, serait amplement suffisant. Pevara lui rappela qu’elles allaient laisser dix traîtresses – oui, dix ! – circuler impunément dans la tour.
Seaine soulignant que le châtiment viendrait tôt ou tard, sa compagne marmonna que ce ne serait jamais trop tôt.
Depuis toujours, Seaine admirait la force de caractère de Pevara. Mais parfois, ça confinait à de l’entêtement !
Entendant grincer les gonds de la porte, la sœur blanche saisit le Bâton des Serments et le cacha dans les plis de sa robe juste avant que le battant s’ouvre en grand. Comme Pevara, elle s’unit à la Source.
Une lanterne à la main, Saerin entra lentement dans la pièce puis s’écarta pour faire de la place à Talene, elle-même suivie par la petite Yukiri, qui portait aussi une lanterne, et par la mince Doesine aux allures de garçon, plutôt grande pour une Cairhienienne.
Dès qu’elle fut entrée, Doesine referma la porte et se campa devant comme pour empêcher quiconque de sortir. Quatre représentantes, soit des femmes en mesure de parler au nom des quatre Ajah encore présents à la tour, en plus du Rouge et du Blanc. Bizarrement, elles ne parurent pas s’apercevoir que Seaine et Pevara étaient unies à la Source.
Soudain, Seaine eut la sensation que la pièce débordait de monde. Une impression irrationnelle, certes, mais…
— C’est étonnant de vous voir ensemble…, dit Saerin.
Elle affichait sa fausse sérénité habituelle, mais ses doigts glissaient le long du manche de son couteau incurvé. En poste au Hall depuis quarante ans – soit plus longtemps que toutes les autres –, elle était connue pour son caractère de feu.
— Nous pourrions en dire autant de vous, riposta Pevara. (Les colères de Saerin ne l’avaient jamais impressionnée.) Ou êtes-vous venues ici pour aider Doesine à se remettre de ses mésaventures ?
La sœur jaune s’empourpra, ce qui lui donna encore plus l’air d’être un beau garçon aux manières un peu féminines. Ayant mis dans le mille, Seaine comprit qu’elle n’aurait plus besoin de se demander laquelle, parmi les représentantes, s’était aventurée trop près des quartiers de l’Ajah Rouge… avec des résultats malheureux pour elle.
— Cela dit, je n’aurais pas cru que ça vous rapprocherait… Les sœurs vertes sautent à la gorge des jaunes, et les marron à celle des grises… Ou seriez-vous venues ici pour vous entre-tuer sans être dérangées ?
Affolée, Seaine chercha frénétiquement pour quelle raison ces quatre sœurs s’étaient aventurées si profondément dans les entrailles de la tour. Leurs Ajah – tous les Ajah, en réalité – étaient à couteaux tirés. Et toutes les quatre avaient été condamnées à une pénitence par Elaida. Aucune représentante ne pouvait se réjouir de briquer des parquets ou de récurer des chaudrons – surtout quand tout le monde savait pourquoi elle le faisait – mais ça ne suffisait pas à tisser un lien entre ces femmes. Alors, quoi d’autre ?
Aucune n’était de haute naissance. Saerin et Yukiri étaient filles d’aubergistes, Talene avait des fermiers pour parents et le père de Doesine était coutelier. Saerin avait d’abord été formée par les Filles du Silence – la seule de ce groupe à avoir obtenu le châle…
Non, tout ça ne menait à rien ! Mais quelque chose frappa soudain Seaine. Saerin avait en général du mal à maîtriser son tempérament de feu. Alors qu’elle était novice, Doesine avait tenté en trois occasions de s’enfuir de la tour – en atteignant les ponts une seule fois, cela dit. Talene, elle, avait dû battre à plate couture le record de punitions récoltées par une fille lors de son noviciat. Quant à Yukiri, la dernière sœur grise intégrée au Hall, elle était toujours la première à ne pas partager l’avis de ses collègues et la dernière à se rallier à la majorité.
Chacune à sa façon, ces quatre femmes étaient considérées comme des rebelles, et Elaida les avait toutes humiliées à cause de ça. En étaient-elles arrivées à tenir pour une erreur le coup de force contre Siuan puis son remplacement par Elaida ? Avaient-elles découvert la vérité au sujet de Zerah et des autres ? Et dans ce cas, quelles étaient leurs intentions ?