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Seaine se prépara à tisser le saidar. Sans grand espoir de s’en tirer vivante, cependant. Pevara était l’égale en puissance de Saerin et de Yukiri, certes, mais pour sa part, elle était au niveau de Doesine, et encore.

Avançant d’un pas, Talene prit la parole et fit voler en éclats toutes les spéculations de Seaine :

— Yukiri a remarqué que vous filiez souvent ensemble, et nous voulons savoir pourquoi. (La voix étonnamment grave de Talene vibrait de colère malgré son visage impassible.) Les chefs de vos Ajah vous ont-elles confié une mission secrète ? En public, nos dirigeantes s’invectivent comme tout le monde, mais il semble que certaines se voient en privé et se parlent… Quoi qu’elles mijotent, le Hall a le droit de savoir.

— Talene, arrête ça ! s’exclama Yukiri.

Sa voix était encore plus surprenante que celle de Talene. D’apparence, on eût dit une reine courte sur pattes drapée dans une robe de soie couleur argent ornée de dentelle, mais on aurait cru entendre une solide paysanne. Selon elle, ce contraste l’aidait beaucoup lors des négociations. Telle une souveraine qui ne sait pas trop bien quelle attitude adopter face à ses sujets, elle sourit à Pevara et à Seaine.

— Je vous ai vues aller et venir furtivement, toutes les deux, mais j’ai tenu ma langue. Au fond, vous pourriez être des compagnes d’oreiller, et ça ne regarderait que vous. Mais quand j’ai entendu Talene s’inquiéter à cause des sœurs qui complotent dans les coins sombres, je me suis décidée à parler. Moi aussi, j’ai vu pas mal de femmes conspirer, et quelques-unes doivent bien être à la tête de leur Ajah. Alors, si vous savez, dites-nous tout. Le Hall a le droit de savoir.

— Nous ne partirons pas avant que vous ayez parlé, ajouta Talene, très remontée.

Pevara croisa les bras et ricana.

— Si la chef de mon Ajah me disait deux mots, je ne verrais aucune raison de vous les répéter. Cela dit, le sujet qui nous occupe, Seaine et moi, n’a rien à voir avec les sœurs rouges ou les blanches. Donc, allez chercher ailleurs !

Pevara ne se coupa pas de la Source. Et Seaine non plus.

— Un coup d’épée dans l’eau, marmonna Doesine, comme je le prévoyais. Pourquoi me suis-je laissé entraîner dans cette maudite folie ? Espérons que personne ne le saura jamais, sinon, nous serons la risée de toute cette fichue tour !

Parfois, ne se contentant pas d’avoir l’air d’un garçon, Doesine en adoptait le langage peu châtié.

Si elle n’avait pas craint que ses genoux la trahissent en jouant des castagnettes, Seaine se serait levée pour sortir.

Pevara se leva bel et bien et foudroya du regard l’impudente qui se tenait entre elle et la porte.

Saerin tapota le manche de son couteau et ne s’écarta pas d’un pouce.

— Une énigme…, marmonna-t-elle.

Sans crier gare, elle avança, se baissa et tendit le bras si vite que Seaine ne put rien faire. En un éclair, Saerin s’empara du Bâton des Serments et le tira vers elle. Seaine tenta de résister, mais elle dut renoncer à lutter, sa main glissant sur le bout de l’artefact.

— Une énigme, oui, et j’adore ça…, fit Saerin.

L’apparition du Bâton provoqua des remous, toutes les femmes parlant en même temps.

— Par le sang et le feu ! s’écria Doesine. Vous êtes ici pour nommer de nouvelles sœurs ?

— Laisse tomber, Saerin, lança Yukiri en riant. Quoi qu’elles mijotent, ça les regarde !

— Si c’est sans rapport avec les chefs de leurs Ajah, que fichent-elles ici ? tonna Talene.

Agitant une main, Saerin finit par obtenir le silence. Toutes les femmes présentes étaient des représentantes, mais au Hall, elle avait la préséance à cause de ses quarante ans d’ancienneté.

— Voici la clé de l’énigme, dit-elle en caressant le Bâton du bout d’un pouce. Pourquoi cet artefact est-il là ?

L’aura du saidar enveloppa soudain Saerin, qui canalisa un flux d’esprit sur le Bâton.

— Avec la Lumière pour témoin, je jure de ne pas prononcer un mot qui ne soit pas la vérité. Je ne suis pas un Suppôt des Ténèbres !

Dans le silence qui suivit, un couinement de souris aurait retenti comme un coup de tonnerre.

— Ai-je raison ? demanda Saerin en se coupant de la Source.

Elle tendit la Bâton à Seaine, qui prêta pour la troisième fois le serment sur le mensonge et jura ensuite qu’elle n’appartenait pas à l’Ajah Noir. Avec une dignité glaciale, Pevara fit la même chose.

— C’est ridicule, maugréa Talene. L’Ajah Noir n’existe pas.

Yukiri prit le Bâton, prêta à son tour le serment et jura qu’elle n’était pas membre de l’Ajah Noir. Puis elle passa l’artefact à Doesine.

— Laisse-moi passer, Doesine, grogna Talene. Je ne m’abaisserai pas à cette grotesque comédie !

Doesine prêta le serment puis jura qu’elle n’était pas une sœur noire. Pour les choses sérieuses, elle savait parler avec un raffinement que n’aurait pas désavoué une Maîtresse des Novices. Puis elle tendit l’artefact à Talene.

La femme aux cheveux d’or recula comme s’il s’agissait d’une vipère.

— Le simple fait de me demander ça est une insulte. Pire que ça, un outrage !

Une lueur féroce passa dans les yeux de la sœur. En tout cas, ce fut ce que Seaine crut voir. Une simple impression ?

— Maintenant, qu’on me laisse passer ! rugit Talene avec toute l’autorité d’une représentante. Je sors d’ici !

— Je crains que ce ne soit pas possible…, dit Pevara.

Yukiri approuva du chef et Saerin serra le manche de son couteau à s’en faire blanchir les jointures.

Alors qu’elle traversait les terres enneigées d’Andor, s’enfonçant dans les congères, Toveine Gazal maudissait le jour de sa naissance. Petite et un peu enveloppée, la peau cuivrée et les cheveux noirs brillants, elle avait semblé jolie aux yeux de bien des hommes, mais aucun ne l’aurait qualifiée de « beauté ». Et ça ne risquait pas de changer aujourd’hui. Son regard qu’on aurait pu juger franc et direct naguère était à présent perçant comme celui d’un aigle. Quand elle n’était pas en colère… Et là, elle l’était. Et lorsque Toveine enrageait, même les vipères s’écartaient de son chemin.

Quatre autres sœurs rouges chevauchaient – pataugeaient – derrière elle, suivies par vingt Gardes de la Tour en cape et en veste noires. Sondant la forêt environnante comme si une attaque était imminente, ces hommes détestaient que leurs armures soient transportées par les chevaux de bât. Mais comment pouvaient-ils espérer traverser l’Andor sur près de cent lieues sans se faire remarquer en portant une veste et une cape où s’affichait la Flamme de Tar Valon ? Toveine n’en savait rien, et elle s’en fichait, car le voyage touchait presque à sa fin. Dans un jour ou deux, elle ferait la jonction avec neuf autres groupes composés exactement comme le sien. Bien entendu, toutes les sœurs qu’on y trouvait n’appartenaient pas à l’Ajah Rouge – hélas ! – mais ça ne la dérangeait pas trop. Ancienne représentante rouge, Toveine Gazal entrerait dans l’histoire pour avoir détruit la Tour Noire !

Elaida, elle l’aurait juré, devait la croire folle de reconnaissance parce qu’elle l’avait rappelée de son exil, l’arrachant à la disgrâce, pour lui offrir l’occasion de se racheter. Toveine en ricana de mépris. En cet instant, si un loup avait vu ses yeux, dans les profondeurs de sa capuche, il aurait sûrement glapi de terreur. Ce qui avait été fait vingt ans plus tôt était nécessaire, et que la Lumière brûle les femmes qui murmuraient au sujet de l’inévitable implication de l’Ajah Noir. Oui, c’était nécessaire et juste, mais Toveine Gazal y avait perdu son siège de représentante. Puis elle avait dû hurler de douleur sous la morsure du fouet – devant toutes les sœurs, plus les novices et les Acceptées, afin de leur montrer que même les représentantes n’échappaient pas à la loi, même si on avait omis de leur préciser laquelle.