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Ensuite, Toveine avait été envoyée dans la ferme de maîtresse Jara Doweel, au cœur des Collines Noires, pour y suer sang et eau sous le regard d’une femme qui tenait une Aes Sedai exilée et condamnée pour une employée en rien différente des autres.

Toveine déplaça ses mains sur les rênes et sentit les cals qui les constellaient. Maîtresse Doweel – même aujourd’hui, impossible de penser à elle sans utiliser le « titre » qu’elle exigeait – croyait aux vertus du travail et de la discipline. Partageant le sort commun, elle n’avait aucune pitié pour les femmes qui tentaient de tirer au flanc – et elle s’était montrée incroyablement dure avec une fille qui s’était enfuie en compagnie d’un joli garçon… enfin, qui avait essayé.

Durant quinze ans, Toveine avait mené une vie plus pénible que celle d’une novice. Et pendant ce temps, après être passée entre les gouttes, Elaida avait fait son chemin jusqu’au poste suprême dont Toveine avait un jour rêvé pour elle-même. Reconnaissante, elle ? Pas le moins du monde. Mais elle avait appris à guetter patiemment sa chance.

Soudain, un grand type en veste noire, ses cheveux sombres lui tombant sur les épaules, jaillit de la forêt et lança son cheval au galop vers Toveine.

— Toute résistance est inutile ! cria-t-il en levant un poing ganté. Rendez-vous et personne ne sera blessé.

Ce ne fut pas l’apparence du type, et encore moins ses propos, qui incitèrent Toveine à tirer sur ses rênes, laissant les autres sœurs approcher d’elle dans son dos.

— Emparez-vous de lui, dit-elle, très calme. Mais prenez la précaution de vous lier. Il m’a isolée de la Source avec un bouclier.

Apparemment, un Asha’man était venu les accueillir. Quelle délicate attention.

S’avisant que rien ne se passait, Toveine détourna les yeux de l’homme et interrogea Jenare du regard. Blanche comme un linge, la sœur murmura :

— Toveine, un bouclier m’isole aussi de la Source.

— Moi aussi ! s’écria Lemai, incrédule.

Les autres sœurs hochèrent frénétiquement la tête. Même chose pour elles.

D’autres hommes en veste noire sortirent de la forêt. À quinze, Toveine cessa de compter. Derrière elle, les Gardes marmonnaient entre eux, attendant un ordre des sœurs. Pour l’instant, ils croyaient simplement qu’une bande de brigands les attaquait.

Toveine eut un claquement de langue agacé. Tous ces hommes n’étaient pas capables de canaliser, bien entendu, mais tous ceux qui le pouvaient se dressaient contre elle. Pourtant, elle ne paniqua pas. Contrairement à certaines de ses compagnes, ce n’étaient pas les premiers mâles aptes à canaliser qu’elle affrontait.

Souriant, le grand type avança vers elle, comme s’il pensait que les sœurs avaient obéi à son ordre ridicule.

— À mon commandement, murmura Toveine, nous nous disperserons dans toutes les directions. Dès que vous serez assez loin pour que votre Asha’man ne puisse plus maintenir son bouclier – les hommes pensent qu’ils doivent voir un tissage pour le maintenir, donc, ça doit être vrai – faites demi-tour et revenez aider les Gardes. Préparez-vous ! (Elle donna de la voix :) Gardes de la Tour, battez-vous !

Rugissant, les Gardes se ruèrent en avant, épée au clair, avec l’intention d’entourer et de protéger les sœurs. Se couchant sur l’encolure de sa jument nommée Moineau, Toveine la talonna et partit au galop au milieu des Gardes stupéfiés. Puis elle passa entre deux très jeunes types en veste noire qui en restèrent bouche bée de surprise.

Sous le couvert des arbres, elle accéléra encore le rythme, au risque que sa monture se casse une jambe. Elle aimait beaucoup Moineau, mais aujourd’hui, il n’y aurait pas que des chevaux parmi les cadavres.

Dans son dos, Toveine entendit monter des cris. Puis une voix puissante domina cette cacophonie :

— Prenez-les vivantes, cria le grand type, c’est un ordre du Dragon Réincarné. Quiconque blessera une Aes Sedai en répondra devant moi.

« Un ordre du Dragon Réincarné »… Pour la première fois, Toveine sentit la peur lui nouer le ventre et glacer le sang dans ses veines. Alors qu’elle se servait des rênes comme d’une cravache, martelant l’encolure de Moineau, elle s’aperçut que le bouclier l’entravait toujours. À coup sûr, il n’y avait pas assez d’arbres entre elle et ces fichus hommes pour qu’ils ne puissent plus la voir.

« Le Dragon Réincarné »… Par la Lumière !

Toveine cria quand quelque chose la frappa au ventre – une branche à un endroit où il ne pouvait pas y en avoir une – et l’arracha à sa selle. Les jambes à plus de trois pieds du sol, la sœur resta suspendue dans l’air, les bras plaqués contre le torse, tandis que sa monture galopait maladroitement dans la neige.

Toveine déglutit péniblement. Sans nul doute, c’était la composante masculine du Pouvoir qui la gardait ainsi en suspension. De sa vie, elle n’avait jamais été touchée par le saidin. Autour de son ventre, elle sentait un lien invisible – et à l’arrière-plan, il lui semblait capter la souillure du Ténébreux. Tremblante, elle dut produire un effort pour ne pas hurler.

Le grand type immobilisa son cheval devant elle et la fit léviter jusqu’à ce qu’elle soit assise en amazone derrière lui. Cela dit, il ne sembla pas s’intéresser beaucoup à sa prisonnière.

— Hardlin ! cria-t-il. Norley ! Kajima ! Que l’un de vous me rejoigne, et sans traîner, bande de jeunes idiots !

L’homme était vraiment grand, avec des épaules de la largeur d’un manche de hache, comme aimait à le dire maîtresse Doweel. Pas loin de l’âge mûr, il était assez beau, dans le genre sauvage. Rien à voir avec les jolis garçons que Toveine appréciait. Des jeunes gens dociles, reconnaissants et si faciles à contrôler. Un insigne en argent en forme d’épée décorait un côté du col montant de sa veste. L’autre était orné d’une étrange créature aux écailles jaunes et rouges. Parfaitement capable de canaliser le Pouvoir, cet homme avait isolé Toveine de la Source, en faisant sa prisonnière.

Le cri qui sortit de sa gorge surprit jusqu’à la sœur. Alors qu’elle regrettait de ne pas avoir tenté de l’étouffer, un autre le suivit, puis un autre et encore un autre. Battant des jambes, elle se tortilla comme un ver. Une manœuvre bien inutile, face au Pouvoir. Dans un coin de son esprit, Toveine le savait. Ça ne l’empêcha pas de continuer à appeler au secours, implorant par ses cris qu’on vienne la sauver des Ténèbres. À demi folle, elle lutta comme une bête sauvage enragée.

Très vaguement, elle eut conscience que le cheval du type, se fichant qu’elle lui flanque des coups de pied dans la croupe, s’était remis en marche.

— Du calme, espèce de sac à charbon récalcitrant ! Enfin, mais cesse de gigoter comme ça, je ne vais pas te… Bon sang ! assez, espèce de mule bancale ! Désolé, noble Aes Sedai, mais c’est ce qu’on nous apprend à faire…

Sur ces mots, l’homme en noir embrassa Toveine.

Elle n’eut qu’une fraction de seconde pour s’apercevoir que les lèvres du type touchaient les siennes. Puis elle ne vit plus rien, et de la chaleur déferla en elle. Plus que de la chaleur ! Un incendie ! à l’intérieur, elle n’était plus que du miel en train de fondre et bientôt sur le point de bouillir. Comme une corde de harpe, elle vibrait – si vite qu’elle risquait d’en devenir invisible. Tel un vase de cristal, elle était sur le point d’exploser, et…

La corde cassa et le vase éclata.

— Aaaaaaaaaaaaaaaaaah !

Pour commencer, Toveine n’eut pas conscience que ce râle venait de sortir de sa gorge. Incapable de penser logiquement, elle regarda le visage d’homme penché sur elle, se demandant à qui il appartenait. Ah ! oui ! le type en noir capable de…