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Utilisant comme marque-page le petit mot où maître Fel disait à Rand qu’elle le dérangeait parce qu’elle était trop jolie, Min referma son livre et le posa doucement sur le sol, près de son fauteuil. Puis elle croisa les bras et attendit. Debout, elle aurait sans doute tapé du pied, mais pas question que ce jeune coq pense qu’elle se levait d’un bond dès qu’il daignait apparaître !

Un moment, il resta là, souriant à Min tout en se triturant le lobe de l’oreille – la Lumière seule savait pourquoi ! – et en fredonnant bêtement. Puis, sans crier gare, il se tourna vers la porte, l’air mécontent.

— Les Promises qui montent la garde dehors ne m’ont pas annoncé ta présence. En fait, elles ne m’ont pas adressé un mot. On aurait cru que me voir leur donnait envie de relever leur voile.

— Peut-être parce qu’elles sont bouleversées…, dit calmement Min. Qui sait ? Elles se sont peut-être demandé où tu étais. Comme moi… Elles ont peut-être craint que tu sois blessé, ou malade ou mort de froid…

Comme moi ! pensa amèrement Min.

Rand eut l’air quelque peu penaud.

— Je t’ai écrit…

— Deux fois ! Avec tous les Asha’man dont tu disposes pour faire porter tes lettres, tu m’en as envoyé deux. Si on peut appeler ça des lettres.

Rand recula comme si son amie l’avait giflé – non, comme si elle lui avait flanqué un bon coup de poing dans le ventre. Se contrôlant, Min resta bien calée dans son fauteuil. Manifester de la compassion à un homme au mauvais moment était un moyen radical de perdre définitivement du terrain. Pourtant, une part d’elle-même avait envie de prendre Rand dans ses bras, de le réconforter, d’apaiser ses douleurs et de soigner ses blessures. Il en avait tant, même s’il refusait de le reconnaître. Mais elle n’allait pas se lever et bondir vers lui, anxieuse de savoir ce qui n’allait pas. Par bonheur, il semblait plus ou moins indemne…

Une force invisible souleva Min de son fauteuil – en douceur – et la fit léviter jusqu’à Rand. En même temps, le Sceptre du Dragon lévita lui aussi, s’écartant de son propriétaire. Ainsi, ce mufle pensait qu’un sourire arrangerait tout ? Il se croyait charmant à ce point ? Eh bien, elle allait lui dire ses quatre vérités ! Et peut-être même ses cinq !

Rand enlaça Min et l’embrassa.

Quand elle eut repris son souffle, elle leva les yeux sur lui.

— La première lettre… Eh bien, Jahar Narishma a fait irruption, son regard tentant de lire les pensées de tout le monde, comme d’habitude, puis il m’a tendu un morceau de parchemin et il s’est volatilisé. Si je me souviens bien, le mot disait : « La couronne de l’Illian est à moi. Jusqu’à mon retour, ne te fie à personne. Rand » Un peu sec, pour une lettre d’amour, non ?

Rand embrassa de nouveau Min.

Cette fois, reprendre son souffle lui prit plus de temps. Les choses ne se passaient pas comme prévu. Cela dit, ça aurait pu être pire…

— La seconde lettre… Jonan Adley est venu me donner un morceau de parchemin encore plus petit qui disait : « Je reviendrai quand j’en aurai fini ici. Ne te fie à personne. Rand » Quand Adley est entré, j’étais dans mon bain, et il en a profité pour se rincer l’œil.

Rand tentait toujours de faire croire qu’il n’était pas jaloux – comme s’il existait dans le monde un seul mâle qui ne le soit pas – mais elle avait remarqué sa façon de foudroyer du regard les hommes qui osaient la reluquer. Et après des incidents de ce genre, il se montrait plus empressé que jamais auprès d’elle. Dans ces conditions, jusqu’où pouvait mener le troisième baiser ? N’était-il pas plus prudent de proposer un retrait stratégique dans la chambre ? Non, pas question de lui faire des avances si directes !

Soudain blême, Rand lâcha Min.

— Adley est mort, annonça-t-il.

La couronne s’envola de sa tête et traversa la pièce. Une seconde avant qu’elle s’écrase contre le dossier du trône – ou qu’elle le fracasse – elle s’immobilisa puis se posa lentement sur l’assise.

Le souffle court, Min regarda Rand. Au-dessus de son oreille gauche, dans ses boucles rousses, elle vit luire du sang. Tirant un mouchoir de sa manche, elle voulut l’essuyer, mais le jeune homme lui saisit le poignet.

— Je l’ai tué…, dit-il.

Min frissonna au son de la voix de Rand. On eût dit qu’elle montait d’une tombe. Au fond, la chambre était peut-être une bonne idée. Et tant pis pour les convenances ! Avec un beau sourire – et en s’empourprant un peu, parce que penser au grand lit lui remontait vraiment beaucoup le moral – la jeune femme saisit les pans de la chemise de Rand, prête à la lui arracher en même temps que sa veste.

À cet instant, on frappa à la porte.

Min écarta les mains de la chemise et sursauta. De qui pouvait-il s’agir ? Quand Rand était là, les Promises annonçaient les visiteurs… ou les faisaient simplement entrer.

— Entrez, fit Rand avec un sourire déçu qui valut à Min de s’empourprer plus encore.

Dobraine passa la tête dans la salle, puis il entra et referma la porte derrière lui dès qu’il vit que Rand n’était pas seul. À peine plus grand que Min, le seigneur cairhienien avait le devant du crâne rasé, le reste de ses cheveux grisonnants lui tombant sur les épaules. Sur sa veste, les rayures horizontales bleues et vertes allaient bien au-dessous de sa taille. Avant même de s’être gagné les grâces de Rand, c’était un homme puissant dans son pays. Pour l’instant, il régnait, attendant qu’Elayne vienne réclamer le Trône du Soleil.

— Seigneur Dragon, fit-il en s’inclinant. Dame ta’veren…

— Une plaisanterie…, souffla Min en voyant Rand se rembrunir.

— Si on veut…, dit Dobraine en haussant les épaules. Pourtant, la moitié des nobles dames de la ville portent désormais des couleurs vives, comme dame Min. Elles optent pour des pantalons moulants et des vestes qui souvent ne couvrent même pas…

Il se tut et toussota, soudain conscient que la veste de Min ne couvrait pas ses hanches non plus.

La jeune femme eut envie de répliquer que le seigneur lui aussi avait de belles jambes, même si elles étaient un rien noueuses. Mais elle se ravisa. Attiser la jalousie de Rand avait de merveilleux effets, quand ils étaient seuls, mais elle ne voulait pas qu’il cherche des noises à Dobraine. Et il en était bien capable, hélas. De plus, elle aurait parié que le seigneur venait de faire une simple bourde, car il n’était pas du genre à lancer des plaisanteries graveleuses.

— Ainsi, tu changes toi aussi le monde, Min, fit Rand, tout content, en tapotant du bout d’un index le nez de sa compagne.

Lui tapoter le nez ! Comme à une gamine ! Et voilà qu’elle lui souriait en retour, telle une idiote !

— Et avec de meilleurs résultats que moi, semble-t-il, ajouta Rand.

Son sourire presque enfantin s’effaça.

— Tout va bien en Illian et à Tear, seigneur Dragon ? demanda soudain Dobraine.

— Oui, à merveille, répondit Rand, sinistre. Qu’as-tu de neuf pour moi, Dobraine ? Mais assieds-toi, je t’en prie.

Il désigna les fauteuils et alla lui aussi s’asseoir.

— J’ai exécuté tous les ordres de tes lettres, dit le seigneur en prenant place en face de Rand, mais je crains d’avoir fort peu de bonnes nouvelles.

— Je vais nous chercher à boire…, marmonna Min d’un ton grognon.

Des lettres ? Avec ses bottines à hauts talons – même en s’y habituant, on continuait à avoir une démarche chaloupée – il n’était pas facile de s’éloigner d’un pas digne et hautain. La colère aidant, elle y parvint pourtant, approchant du petit guéridon doré disposé sous un des grands miroirs puis s’emparant de la carafe qui y reposait en compagnie de quelques gobelets. Bien qu’elle n’eût pratiquement jamais de visiteurs, les servantes faisaient en sorte qu’il y ait toujours du vin et plusieurs gobelets. Le breuvage n’était plus vraiment chaud, mais ce serait amplement suffisant pour des mufles tels que les deux hommes. Deux lettres pour elle, et une bonne dizaine pour Dobraine. Peut-être même vingt ! Tout en faisant rageusement le service, Min tendit l’oreille. Qu’avaient donc comploté ces deux types, avec leurs centaines de lettres ?