— Toram Riatin semble s’être volatilisé, dit Dobraine. Hélas, des rumeurs prétendent qu’il est encore vivant. On dit aussi que Daved Hanlon et Jeraal Mordeth – Padan Fain, comme tu l’appelles – ne sont plus avec lui. Au fait, j’ai installé Ailil, la sœur de Toram, dans de beaux appartements, avec des serviteurs… dignes de confiance.
Une façon polie de dire « des espions ». La pauvre femme ne pourrait pas changer de tenue sans que le seigneur l’apprenne…
— Je comprends que tu l’aies amenée ici, comme le seigneur Bertome et les autres, mais pourquoi le Haut Seigneur Weiramon ou la Haute Dame Anaiyella ? Il va sans dire, bien sûr, que les serviteurs mis à leur disposition sont également dignes de confiance.
— Comment savoir qu’une femme veut vous tuer ? demanda Rand.
— Eh bien, il faut déterminer si elle sait votre nom.
Dobraine n’avait pas l’air de plaisanter. Pensif, Rand inclina la tête. Pensif ? Min espéra qu’il n’entendait pas encore des voix.
Rand fit un vague geste, comme s’il balayait loin de lui toutes les femmes qui voulaient sa peau. Un geste nonchalant assez dangereux en présence de Min. Certes, elle n’en voulait pas à sa vie, mais elle n’aurait pas détesté qu’il goûte à la badine de Sorilea. En matière de protection, les pantalons n’étaient guère efficaces.
— Weiramon est un crétin qui multiplie les erreurs, dit Rand. (Dobraine acquiesça gravement.) Penser qu’il me serait utile fut une grossière erreur. Mais au moins, il semble content de rester auprès du Dragon Réincarné. Quoi d’autre, Dobraine ?
Min tendit un gobelet à Rand, qui lui sourit en retour en dépit du vin qui coula sur son poignet. Sans doute parce qu’il avait pris ça pour un accident.
— Pas grand-chose… et beaucoup trop. (Dobraine recula sur son siège pour éviter de renverser le vin du gobelet que Min venait de lui fourrer dans la main.) Merci beaucoup, dame Min…
Malgré sa courtoisie, le seigneur regarda bizarrement la jeune femme – qui alla prendre son propre gobelet, sans brutalité, cette fois.
— Je crains que dame Caraline et le Haut Seigneur Darlin soient au palais de dame Arilyn, à Cairhien, sous la protection de Cadsuane Sedai. « Protection » n’est peut-être pas le meilleur mot… On m’a empêché de leur rendre visite, et j’ai entendu dire qu’ils avaient voulu fuir, mais qu’on les avait ramenés comme de vulgaires sacs de patates. Ou dans des sacs, selon une version de l’histoire. Ayant rencontré Cadsuane, ça ne me paraît pas impossible.
— Cadsuane…, murmura Rand.
Min en frissonna. Il ne semblait pas vraiment effrayé, mais pas à son aise non plus.
— Min, selon toi, que devrais-je faire au sujet de Caraline et Darlin ?
Assise à deux fauteuils de distance des mâles, la jeune femme sursauta de surprise. Quoi ? On l’incluait dans la conversation ? Et du coup, on lui faisait renverser du vin sur son plus beau chemisier blanc ? Sans compter le pantalon…
— Caraline soutiendra les prétentions d’Elayne au Trône du Soleil, dit-elle, d’humeur maussade.
Pour du vin chaud, le breuvage était vraiment très froid et les taches ne partiraient jamais, en tout cas sur le chemisier.
— Ce n’est pas une vision, je crois simplement qu’elle le fera.
Min ne regarda pas Dobraine, qui hocha lentement la tête. Pour les visions, tout le monde était au courant, désormais. Du coup, une légion de nobles dames étaient venues demander des révélations sur leur avenir, se montrant fort peu agréables quand Min leur répondait qu’elle ne savait pas grand-chose. Et le peu qu’elle pouvait dire, pourtant plutôt satisfaisant, semblait bien terne comparé aux élucubrations des diseuses de bonne aventure de fête foraine.
— Quant à Darlin, à part qu’il épousera Caraline une fois qu’elle l’aura bien essoré puis mis à sécher sur une corde, je peux simplement dire qu’il sera roi un jour. J’ai vu sur sa tête une couronne avec une épée sur le devant, mais j’ignore à quel royaume ça correspond. Encore une chose : il mourra dans son lit et elle lui survivra.
Dobraine s’étrangla avec son vin, puis s’essuya le menton avec un banal mouchoir blanc. La plupart des gens qui savaient, pour les visions, n’y croyaient pas ! Très satisfaite de sa prestation, Min but le peu qui restait dans son gobelet. Alors, ce fut elle qui s’étrangla et qui dut tirer un mouchoir de sa manche pour s’essuyer. Quelle idiote ! S’être servi le dépôt !
Rand baissa les yeux sur son gobelet.
— Ainsi, ils vivront histoire de me déranger…, dit-il.
Un ton très doux, pour des mots très durs. Le berger était devenu aussi tranchant que l’acier…
— Et que dois-je faire au sujet de… ?
S’interrompant, Rand se tourna vers la porte. Un des battants était ouvert, et Min n’avait rien entendu.
Aucune des deux Aes Sedai qui entrèrent n’était Cadsuane. Rassurée, Min remit le mouchoir dans sa manche.
Alors que Rafela refermait la porte, Merana s’inclina devant Rand – mais non sans noter la présence de Min et Dobraine. Puis Rafela s’inclina à son tour, et toutes deux attendirent que Rand leur fasse signe de se relever. Lorsque ce fut fait, elles avancèrent vers lui, incarnations même de la sérénité. Mais la sœur bleue, Rafela, toucha subrepticement les franges de son châle, comme pour s’assurer qu’elle l’avait bien sur les épaules. Parmi les sœurs qui avaient juré fidélité à Rand, Min en avait vu beaucoup faire ce geste. Pour elles, la situation ne devait pas être facile. Bien que seule la Tour Blanche puisse commander une Aes Sedai, en principe, il suffisait que Rand plie un index pour qu’elles lui obéissent comme des gamines. Alors que les sœurs parlaient aux rois et aux reines comme des égales – voire des supérieures –, les Matriarches les appelaient des « apprenties » et attendaient qu’elles leur obéissent encore plus docilement qu’au Dragon Réincarné.
Rien de tout cela ne transparut sur le visage sans âge de Merana.
— Seigneur Dragon, dit-elle d’un ton plein de respect, nous venons d’apprendre ton retour, et nous avons pensé que tu voudrais savoir comment se passent les choses avec les Atha’an Miere.
Alors qu’elle se contenta de le regarder, Dobraine se leva d’un bond. Les Cairhieniens avaient l’habitude que des gens veuillent s’entretenir en privé.
— Dobraine peut rester, dit Rand.
Avec une imperceptible hésitation ? Peut-être… En tout cas, il ne se leva pas. Le Dragon Réincarné dans toute sa glaciale splendeur ! Alors que Min lui avait assuré que ces femmes lui étaient vraiment loyales – les cinq qui l’avaient accompagné sur le bateau du Peuple de la Mer ne risquaient pas de le trahir – il continuait à avoir du mal à se fier aux Aes Sedai. La jeune femme le comprenait, mais il allait devoir dépasser ce stade.
— Comme tu voudras…, répondit Merana. Rafela et moi, nous avons conclu un accord avec les Atha’an Miere. Le Marché, comme ils disent. (Elle prit une profonde inspiration dont elle avait grand besoin.) Harine din Togara Deux-Vents, Maîtresse des Vagues du clan Shodein, parlant au nom de Nesta din Reas Deux-Lunes, Maîtresse des Navires du Peuple de la Mer, a promis autant de bateaux que le Dragon Réincarné en voudrait – des bateaux prêts à lever l’ancre quand il voudrait pour aller où il voudrait et y faire ce qu’il voudrait.